Au Liban, la musique à l’épreuve des réalités

05/12/2018
Construction d’une nouvelle salle de concert, éducation artistique, renouvellement des publics… la vie musicale
à Beyrouth fait face à des défis de grande ampleur.
A l’arrière d’un taxi-service slalomant à toute vitesse sur une route supposément à deux voies mais qui en comporte en réalité quatre, Beyrouth offre le spectacle d’une ville disparate. Les immeubles délabrés par la guerre côtoient les buildings flambant neufs qui ne cessent de sortir de terre, et les ambassades ultraprotégées font face à une multitude de petits commerces anonymes. Au milieu de tout cela, pas l’ombre d’une salle de concert ou d’un opéra. Beyrouth, bien connue pour sa nuit festive en périphérie, n’a que ses églises à proposer aux formations classiques.

Les conséquences de la guerre civile

Durant la parenthèse destructrice de la guerre civile libanaise (1975-1990), les institutions musicales existant jusqu’alors avaient cessé toute activité. La pianiste et directrice de l’antenne de la fondation musicale et sociale Résonnance Liban, qui était alors étudiante au conservatoire, se souvient qu’elle restait cachée dans l’abri anti-­aérien : « Les cours étaient annulés, mais je ne pouvais pas me résoudre à arrêter le piano, alors je sortais sous le regard anxieux de mes parents et j’allais faire chanter mon clavier. » A l’issue du conflit, Beyrouth renaît peu à peu de ses cendres et la vie musicale s’organise. Les festivals d’Al Bustan et de Baalbek voient le jour. Ce dernier se déroule dans un lieu symboliquement chargé aux yeux de l’histoire : un majestueux temple romain dédié à Bacchus. Les concerts se veulent plutôt élitistes – le prix des places est élevé –, avec une programmation qui ne sort pas des sentiers battus. Du côté de l’enseignement, le conservatoire ouvre à nouveau ses portes avec les musiciens qui étaient restés sur place et qui fondent dans la foulée l’Orchestre philharmonique du Liban (LPO).
Cependant, même aujourd’hui, l’apprentissage se limite à « Bach, Beethoven et c’est tout », affirme Line, une ancienne élève du conservatoire rencontrée au Salon du livre francophone de Beyrouth. C’est également l’avis de Mario, violoniste à l’Orchestre philharmonique et professeur au conservatoire. Interrogé entre deux raccords à l’église Saint-Joseph, il dépeint sa formation d’instrumentiste (commencée au Liban et complétée pendant neuf ans en Italie) et constate : « Nous sommes beaucoup trop dans la technique, la musique doit être le fruit d’une formation complète avec des émotions, un style, une interprétation. »

La mise en place de formations diplômantes au conservatoire

Bassam Saba dirige le Conservatoire de Beyrouth depuis la rentrée. C’est après une réunion au ministère de la Culture et autour d’un café turc, dans son bureau baigné de soleil situé à proximité du Grand Sérail, le palais du Premier ministre, qu’il expose les projets de son nouveau mandat. Ayant étudié et travaillé à Paris, Moscou et New York pendant près de trente ans, le directeur sait de quoi il parle en matière de pédagogie et d’ouverture sur le monde : « Je veux du sang neuf et, surtout, je veux utiliser mon bagage de musique classique et traditionnelle pour faire sortir la musique orientale de son rôle réducteur de divertissement. » Au programme : la mise en place de formations diplômantes (licence, master, doctorat) avec des équivalences à l’étranger. Pour cela, il sera nécessaire d’effectuer de longues concertations avec le ministère de l’Education. Bassam Saba expose également sa volonté d’accueillir un public plus large, composé notamment de Syriens et de Palestiniens. « Il faut les aider et ouvrir cette structure publique, clame-t-il, car moi j’ai été accueilli en France alors que je n’étais pas français. » Autre défi de taille : offrir un avenir professionnel aux jeunes musiciens libanais, sans passer par la case expatriation. « J’ai une vision très positive et j’espère que tout cela n’est pas vain », conclue-t-il.

Un équipement financé par la Chine

A l’est de la capitale, dans le quartier de Sin-el-Fil où se trouve le deuxième bâtiment du conservatoire, les 1 200 élèves se croisent tant bien que mal dans l’unique cage d’escalier. Certains répètent dans un couloir, pendant que d’autres ont cours, utilisant toutes les pièces disponibles, parfois même la cuisine ! Walid Moussalem, prédécesseur de Bassam Saba, est toujours membre du comité de direction ; il est à l’origine du projet de construction d’un nouveau bâtiment pour le conservatoire. Dans son bureau trône la projection modélisée d’un édifice futuriste tourné vers la mer, doté d’une immense verrière et d’un toit-­terrasse végétal, ce qu’il appelle son « miracle ». Pendant longtemps, il n’a cessé de solliciter les pouvoirs publics afin d’améliorer les conditions d’enseignement au conservatoire, actuellement bien trop petit pour accueillir décemment les élèves, l’équipe pédagogique et l’Orchestre philharmonique. Lors de sa prise de fonctions, en 2014, il a déposé un dossier au Conseil de développement et de la reconstruction (CDR), organisme chargé de rebâtir le pays au sortir de la guerre. Une délégation d’un fonds souverain chinois souhaitant investir au Liban se rend au CDR quelques semaines plus tard et jette son dévolu sur le projet. Commencent alors de longues négociations avec le gouvernement pour obtenir le terrain et les permis de construire. C’est aujourd’hui chose faite et le bâtiment sortira de terre en novembre 2021, pour le cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et le Liban. « Cet équipement sera indéniablement un nouveau souffle pour la vie musicale du pays, confie-t-il. Il nous apportera non seulement des conditions de travail optimales, mais également une plus grande crédibilité à l’étranger. Je veux que les gens viennent visiter ce bâtiment comme on visite l’opéra de Sydney ! »
La ville sera enfin dotée d’une salle de concert de 1 200 places, d’un auditorium et d’un studio d’enregistrement.

Des programmations plus audacieuses

Peu à peu, les lignes bougent et créent une nouvelle dynamique, ce qui ravit Toufik Maatouk, directeur de la faculté de musicologie de l’université Antonine, perchée sur les hauteurs de Baabda. Ce chef d’orchestre et musicologue se réjouit que de grandes institutions prennent peu à peu des risques et commencent à voir « la programmation musicale comme une aventure ». Egalement directeur musical du festival Beirut Chants depuis 2012, en tandem avec la directrice générale, Micheline Abi Samra, il tient à emmener le public vers de nouveaux horizons. Entièrement gratuits, les 29 concerts sont l’occasion de rassembler un public multiconfessionnel dans les églises de Beyrouth pour célébrer le patrimoine, la diversité et la joie qui entourent la période des fêtes de Noël. « L’année dernière, nous avons même donné le Winterreise de Schubert, s’exclame-t-il, un concert de deux heures qui était vraiment une première pour notre public ! » Cette année, l’ouverture continue avec un programme audacieux incluant notamment une performance de derviches tourneurs. Bassam Saba, qui dirige à la fois le conservatoire et l’orchestre, annonce lui aussi la couleur dans sa première programmation des représentations hebdomadaires du LPO : c’est avec un concert de jazz oriental et au son des compositions de Toufik Farroukh qu’il décide de surprendre le public huppé de l’église Saint-Joseph.
« Il reste cependant tant à faire… », confesse le compositeur ­libano-français Zad Moultaka, qui évoque notamment l’opéra, un genre absent au Liban. Pour lui, il est temps d’ouvrir une réflexion sur la composition dans les pays arabes, de lutter contre le néoclassicisme et, surtout, de ne plus avoir recours à des schémas occidentalo-centrés. Il ajoute que le changement doit venir de l’Etat, tout en soulignant le manque d’expertise et d’humilité qui caractérise certaines instances dirigeantes. Néanmoins, il poursuit en affirmant que « le jour où ça bougera pour de vrai, nous, les artistes libanais, serons là pour soutenir le mouvement ».

Alors que le nouveau gouvernement libanais n’est toujours pas constitué, sœur Maguy, de l’ordre des Filles de la charité, se plaît à lancer d’un ton bravache : « S’ils mettent autant de temps à nommer un directeur de conservatoire, comprenez qu’il faille au moins six mois pour nommer un gouvernement ! » Soutien de la fondation Résonnance Liban, elle accueille tous les soirs les enfants scolarisés par l’ordre pour la garderie, du soutien scolaire et, surtout, des cours de musique. Elle n’est d’ailleurs pas peu fière d’avoir obtenu l’inscription gratuite de dix d’entre eux au conservatoire : « Tout ce qui est bon pour eux, je l’encourage. » Du haut de ses 81 ans, et dans le calme du somptueux jardin d’agrumes au cœur du quartier Sassine, cette religieuse libanaise écoute les bavardages du monde, tout en espérant que les entraves politiques cèdent un jour aux volontés musicales constructives.
Calixte Bailliard et Jean-Baptiste Millet (Beyrouth, envoyés spéciaux)
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