La place des femmes dans le monde de l’orgue

Suzanne Gervais 05/12/2018
Historiquement lié à l’Eglise, l’orgue passe, dans l’imaginaire collectif, pour un instrument d’hommes. Dans les faits, difficile pour les femmes organistes d’accéder aux tribunes et de se lancer dans une carrière. Dans un milieu traditionnellement masculin, où sont les femmes en 2018 ?
« Tiens, c’est une petite nénette qui joue ce soir ! » Cette phrase, Esther Pérez-Assuied l’entend régulièrement lorsqu’elle se présente dans les églises où elle vient donner un concert. Le cliché du vieil organiste est tenace. Un après-midi, alors qu’elle descendait de la tribune après une répétition dans une église bordelaise, Loriane Llorca a elle aussi suscité l’étonnement : « Ça alors ! On aurait parié que c’était un homme expérimenté qui jouait. » L’organiste de 25 ans, étudiante en troisième année au Conservatoire de Paris, n’y prête plus attention, elle est habituée.

L’orgue, instrument viril

A l’heure où il est question de “féminiser la culture”, certains domaines demeurent des bastions masculins : la direction d’orchestre et quelques instruments ; parmi eux, l’orgue. Déjà, parce que l’instrument en impose. « On me demande souvent comment un petit bout de femme comme moi arrive à dompter une aussi grosse machine, confie Cindy Castillo, concertiste et professeure d’orgue à Namur, en Belgique. C’est vrai que l’orgue est l’un des instruments où l’interprète dépense le plus d’énergie pendant un concert. » Une puissance physique qui reste associée au masculin, tout comme l’atmosphère, parfois ingrate, dans laquelle travaillent les organistes : le froid, la solitude et la pénombre des églises. Des clichés que Cindy Castillo balaie d’un geste de la main : « La puissance physique n’est pas l’apanage des hommes. Je peux vous le prouver tout de suite ! »

La femme et l’Eglise

L’instrument n’est pas seul considéré comme sexué, c’est tout son écosystème qui appartient, par tradition, au masculin. Pour des raisons historiques, la place de la femme dans l’Eglise est récente : le personnel clérical catholique est masculin. « Notre instrument est placé dans les églises. Et l’Eglise n’est pas l’entité qui prône le plus l’égalité hommes-femmes… » glisse Anne-Gaëlle Chanon, professeure au conservatoire de Saint-Quentin, en Picardie. Pourtant, l’histoire montre que l’orgue n’est pas la chasse gardée des hommes. Le premier nom de femme organiste remonte à 246 avant notre ère : Thaïs joue de l’hydraule, cet ancêtre de l’orgue inventé par son époux, Ctésibios. En 2018, pourtant, plus d’une organiste abandonne sa carrière, par découragement : « J’en connais beaucoup que le machisme du milieu a dissuadées de continuer, confie Béatrice Piertot. Il est plus difficile pour une femme de faire sa place et d’être crédible. »

Inaccessibles tribunes ?

Si la tribune ne constitue plus un débouché professionnel pour vivre décemment, elle demeure un poste honorifique très prisé. Or, accéder à la titularisation quand on présente patte féminine se révèle particulièrement délicat. Les grandes tribunes historiques ont été occupées par des hommes. Poids de la tradition oblige, l’entretien sur dossier, étape incontournable lors du recrutement d’un nouveau titulaire, est particulièrement redouté par les candidates : « C’est souvent à ce moment-là que les candidates se font sortir », explique Béatrice Piertot, cotitulaire de l’orgue de Saint-Laurent à Paris. Elle constate également que les femmes sont systématiquement moins nombreuses à se présenter : « Elles s’inscrivent aux concours internationaux, mais, curieusement, peu d’entre elles osent prétendre à un poste dans une grande paroisse. » A l’œuvre, les freins inconscients liés à la tradition masculine de la tribune, encore bien ancrée… et la réserve de l’Eglise. « Les prêtres ne sont pas toujours à l’aise avec les femmes organistes, poursuit Béatrice Piertot. Rares sont celles qui ne subissent pas, un jour ou l’autre, la misogynie des membres du clergé. » Mariée à un organiste, la musicienne constate d’ailleurs qu’elle a beau jouer dans les mêmes endroits et dans les mêmes conditions que lui, elle est accueillie différemment. Pour d’autres femmes, c’est tout simplement la vie familiale qui les dissuade de postuler à un poste en tribune : au début de sa carrière, Anne Froidebise tenait l’orgue dans une église de Liège : « J’avais deux jeunes enfants et c’était très compliqué de me libérer à n’importe quel moment pour courir à l’église. » Pas de tribune, pas de carrière ? « Le titulariat de tribune est un puissant soutien de carrière. Le titulaire peut d’organiser des cycles de concert, inviter des organistes et être invité en échange. C’est tout un business. » Une carte de visite sans laquelle il est plus difficile d’obtenir des concerts. Mais difficile n’est pas impossible et le paysage des tribunes renommées évolue doucement : la jeune organiste australienne Sarah Kim vient d’être nommée cotitulaire du grand orgue Gonzalez de l’Oratoire du Louvre à Paris. « Le jour où une femme deviendra titulaire de l’orgue de Notre-Dame de Paris sera un symbole fort, estime Loriane Llorca. Mais il y a encore du boulot. »

Carrière soliste : les portes s’ouvrent

Peu de noms féminins figurent sur la liste très sélecte des organistes qui mènent une carrière de soliste internationale. Un problème de représentation, selon Maria-Madgalena Kaczor, organiste polonaise qui a étudié au CNSMD de Lyon. « Nous sommes nombreuses dans le monde de l’orgue, mais pas suffisamment visibles. Seules cinq à six femmes font aujourd’hui des tournées internationales. » L’organiste Yves Rechsteiner est plus optimiste : ce n’est qu’une question de temps. « La nouvelle génération commence tout juste à s’imposer sur le devant de la scène. Il faut attendre quelques années pour réellement mesurer la féminisation de la carrière d’organiste soliste. » Loin des projecteurs, le travail des femmes organistes est plus discret. « Dans les petites paroisses, ce sont elles qui tiennent l’orgue le dimanche et qui font tourner les associations, raconte Liesbeth Schlumberger. Beaucoup de femmes organistes se démènent : elles créent des festivals, donnent des cours, font construire des orgues. » 
Charles Miller, président de l’agence américaine Phillip-Truckenbrod, qui gère la carrière de nombreux organistes, le constate depuis quelques années : le vent tourne. « On assiste à une augmentation du nombre de concurrentes féminines dans les grands concours d’orgue, qui sont de formidables tremplins. » C’est son premier prix au concours Mikael-Tariverdiev, en Russie, qui a lancé la carrière de la Lettone Iveta Apkalna, aujourd’hui titulaire de l’orgue de la Philharmonie de Hambourg. Le palmarès de la dernière édition du concours d’orgue de Saint-Maurice, en Suisse, était exclusivement féminin. Les réseaux sociaux jouent un rôle dans la féminisation du paysage organistique : ils permettent aux musiciennes de se faire remarquer. « Les organistes femmes sont particulièrement énergiques sur Facebook, Instagram et YouTube, ajoute Charles Miller. Il faut suivre la nouvelle génération de près : les femmes y ont toute leur place. » En effet, la Slovaque Maria Budacova, la Canadienne Rachel Mahon ou encore la Chinoise Yuan Shen s’imposent comme les prochaines grandes interprètes de l’orgue de concert. Parmi tous ces étoiles montantes, peu de Françaises. Pour Esther Pérez-Assuied, la raison est simple : la France compte trop peu de salles de concert équipées d’orgues. « Etats-Unis, Russie, Japon, Corée… dans les pays où l’orgue est davantage présent dans les salles, les femmes organistes sont plus nombreuses. » Ainsi, au Japon et en Corée, 95 % des élèves des classes d’orgue sont des femmes !

Une revanche dans l’enseignement ?

La féminisation est plus avancée dans l’enseignement. « J’ai beaucoup de collègues féminines », expliquent toutes les musiciennes interrogées. Elles sont presque aussi nombreuses que les hommes dans les écoles de musique. Mais les chiffres trahissent une réalité différente : les plus grands conservatoires comptent une large majorité de professeurs hommes : 70 % dans les CRD, 90 % dans les CRR. Sur les quatre professeurs d’orgue des CNSMD de Lyon et de Paris, on ne trouve qu’une femme… au poste d’assistante. Professeure à Clichy et à Saint-Mandé, en région parisienne, Marie-Ange Leurent estime que les classes des plus grands conservatoires restent l’apanage des hommes. « On semble faire davantage confiance aux hommes quand il s’agit d’enseigner à un haut niveau. Les femmes, avec leur fibre maternelle, sont parfaites pour former les petits, mais dès qu’on parle de grands élèves, c’est non. Quand on se présente aux postes de CRR, on reste souvent sans réponse. » Une tendance qu’on observe partout ailleurs dans la société : les postes à responsabilité sont confiés à des hommes.

La question des modèles

Et du côté des élèves ? Depuis qu’elle enseigne à Saint-Quentin, Anne-Gaëlle Chanon accueille beaucoup de petites filles dans sa classe. « Les prochaines générations auront en tête des modèles de femmes qui enseignent l’orgue », estime-t-elle. Demeure un paradoxe : en dépit d’un équilibre garçons-filles dans les classes, les femmes sont moins nombreuses dans le milieu professionnel. « Ce ne sont pourtant pas les excellentes organistes qui manquent », souffle Anne-Gaëlle Chanon. Les festivals sont dès lors un outil pertinent pour imposer la femme dans le paysage de l’orgue. Le festival alsacien de Gerstheim et le festival Toulouse-les-orgues consacreront ainsi leur prochaine édition aux femmes : une première !

Concours, enseignement, carrière soliste : on constate aujourd’hui un frémissement vers la parité dans le monde de l’orgue. Restent des débouchés plus difficilement accessibles pour les femmes : la tribune et les classes des grands conservatoires. Plus pour longtemps ?

 

Les pionnières

De grands noms féminins ont marqué le paysage de l’orgue au 20e siècle. Rolande Falcinelli, l’une des premières femmes organistes de profession, a tenu pendant trente ans la classe d’orgue du Conservatoire de Paris. Titulaire de l’orgue de Saint-Augustin à Paris, Suzanne Chaisemartin a mené une carrière de concertiste internationale, tout comme la “First Lady” de l’orgue, Marie-Claire Alain. Susan Landale, titulaire de l’orgue des Invalides, à Paris, se souvient d’un récital de Jeanne Demessieux à Edimbourg, sa ville natale, à la fin des années 1950 : « Elle portait une longue robe fendue et des talons hauts, j’étais fascinée ! » Avant elle, la virtuose Renée Nizan a donné des concerts jusqu’en Australie… Autant d’illustres aînées qui ont amorcé une féminisation de la profession. « Marie-Claire Alain est parvenue à s’imposer dans un monde d’hommes, estime Susan Landale. Elle a ouvert la voie aux femmes des générations suivantes. Mais il reste beaucoup à faire. »

 

“Femmes de” : L’orgue en couple

S’il est un domaine où les couples sont nombreux, c’est bien celui de l’orgue : Yasuko et Michel Bouvard, Aude Heurtematte et Christophe Mantoux, Rikako Watanabe et Jean-Claude ­Henri, Shin-Young Lee et Olivier Latry, Haru et François ­Espinasse, Marie-Ange Leurent et Eric Lebrun… Une position qui n’est pas toujours évidente pour ces femmes. Elles ont beau mener leur propre carrière, elles sont souvent “l’épouse de”. « Je ne compte plus les fois où on m’a lancé : “Toi, tu es moins bonne que ton mari”, sans même m’avoir entendue, confie Marie-Ange Leurent. Nous ne portons pas le même nom. Et c’est très bien ! » Avant d’être appelée par son nom, Rikako Watanabe a été “Madame Jean-Claude Henri”. François Espinasse admet, quant à lui, que cette situation n’est pas toujours facile pour son épouse : « Elle ne met pas systématiquement mon nom à côté du sien. » Ces musiciennes font généralement le choix de se distinguer. Yasuko Bouvard s’affirme ainsi de plus en plus au pianoforte et Haru Espinasse a choisi de ne pas aborder le même répertoire que son mari.

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