Orgue et orchestre : une liaison balbutiante

L’alliance de ces deux univers pose plusieurs questions : quel répertoire ? quels instruments dans les salles de concert ? Etat des lieux.
Trois. C’est le nombre d’orgues de salle de concert, en France. Du moins d’orgues jouables. Trois… Sur les 12 000 instruments que compte notre pays. Pourtant, « quand on lit les critiques ou les comptes rendus de concerts du début du 20e siècle, on se rend compte qu’à l’époque la plupart des salles importantes de l’Hexagone avaient leur instrument », rappelle Olivier Latry. Dans quelques cas, l’instrument est encore là. « Mais il est inutilisable, poursuit le titulaire du grand orgue de Notre-Dame de Paris, par ailleurs vice-président de l’association Orgue en France, comme au théâtre des Champs-Elysées, où la console a disparu et où il est même dangereux de monter. » Le palais Garnier a aussi son trésor caché. « Un tout petit orgue évoqué par Louis Vierne dans ses souvenirs. Un instrument spécifique à l’opéra. Mais le problème est qu’il est au diapason 435, donc on ne s’en sert plus. »

Paris et Lyon

Accorder l’orgue à l’orchestre ? C’est aujourd’hui l’apanage de deux communes. A Lyon, l’auditorium Maurice-Ravel accueille, depuis 1977, le grand Cavaillé-Coll (82 jeux et 6 508 tuyaux) construit pour le palais du Trocadéro, lors de l’Exposition universelle en 1878. L’instrument, en mauvais état dans les années 1990, a fait l’objet d’une restauration complète en 2013. Paris, quant à elle, dispose depuis deux ans et demi de deux orgues symphoniques. Des géants flambant neufs, conçus sur mesure pour les salles qui les abritent. La première n’est autre que la grande salle Pierre-Boulez de la Philharmonie, dont l’instrument a été inauguré en grande pompe en février 2016. Un an à peine après l’ouverture de ce nouvel équipement phare de l’Est parisien. Avec ses 6 055 tuyaux, ses 91 jeux et ses deux consoles de quatre claviers (l’une mobile, l’autre mécanique), cette cathédrale suspendue de hêtre, de pin, d’étain et de plomb est le fruit d’un appel d’offres remporté en 2009 par la firme autrichienne Rieger Orgelbau. Un choix qui avait suscité quelques réactions dans le milieu des facteurs d’orgues. Mais « l’appel d’offres a été fait dans les règles, et Rieger avait été mis en compétition avec deux Français », se défend Michel Garnier. L’harmoniste français a travaillé pour Rieger sur la définition de l’identité sonore de l’orgue. Et opéré ses derniers réglages, selon un cahier des charges précis établi par le comité qui présida à sa préfiguration.

« L’orgue peut se fondre avec les cordes et les cuivres »

Les organistes Olivier Latry et Thierry Escaich ont tous deux fait partie de ce comité. Au même titre que celui de l’orgue de l’auditorium de Radio France. Le deuxième grand orgue de salle de la capitale (87 jeux et 5 320 tuyaux) est signé du facteur allemand Gerhard Grenzing. Il fut inauguré trois mois tout juste après celui de la Philharmonie. « Forts d’un groupe de travail commun, nous avons réfléchi en profondeur à ce qu’était un orgue de salle aujourd’hui, raconte Latry. De façon étonnante, on est arrivés, avec une même ambition de départ, à deux résultats très différents. Parfois même opposés en ce qui concerne le son. Mais qui fonctionnent tous les deux merveilleusement avec l’orchestre. » Le meilleur partenaire pour l’orchestre ? « C’est l’orgue : il peut passer du pianissimo au triple forte en quelques secondes, il est d’une grande malléabilité, il peut se fondre avec les cordes et les cuivres, mais on n’oubliera pas que c’est un orgue », poursuit-il. Des qualités essentielles pour convaincre les directeurs artistiques et les chefs de se réintéresser à l’abondante littérature pour orgue et orchestre ? Olivier Latry en est convaincu : « Si beaucoup d’instruments ont disparu ou se sont détériorés à force de n’être plus utilisés, c’est que l’on a trop longtemps construit des orgues d’église pour les plaquer dans les salles. Sans tenir compte des spécificités de ces dernières. » Ce que confirme Thierry Escaich : « Lorsque j’étais étudiant, il y avait peu de possibilités. L’orgue de Radio France de l’époque n’était pas laid, mais il était limité, et l’acoustique n’était pas bonne. Face à certains instruments, des chefs ont même préféré avoir recours à un orgue électronique. En dehors du Concerto de Poulenc, d’ailleurs, très peu d’œuvres concertantes avaient les grâces du concert. Même la Symphonie avec orgue de Saint-Saëns était très peu jouée. Je les comprends. On n’imaginerait pas un concerto pour piano, dans une grande salle, sur un piano moyen. »

Un répertoire méconnu

En travaillant sur les projets des deux orgues de salle parisiens, l’association Orgue en France a pourtant recensé plus de 400 pièces pour orgue et orchestre. « Et pas que des pièces mineures. De la période classique jusqu’au 20e siècle, beaucoup méritent d’être redécouvertes », assure Olivier Latry. D’où l’importance, selon Thierry Escaich, que ces salles nomment des responsables ayant une bonne connaissance de l’instrument pour faire l’interface entre l’orgue, les orchestres, le public et les programmateurs. C’est tout le rôle de Lionel Avot, conseiller musical grand orgue à l’auditorium de Radio France. « Je n’ai pas de pouvoir sur la programmation, prévient-il, mais je suis là pour faire des suggestions. » Parmi les raretés récemment remises au goût du jour avec la complicité des formations de la maison ronde, citons la Toccata festiva de Samuel Barber, Prelude and allegro de Walter Piston ou encore la Symphonie pour orgue et orchestre d’Aaron Copland. « En plus d’une saison de récitals d’orgue, notre ambition est d’avoir entre dix et vingt concerts où l’orgue retrouve les orchestres de Radio France. Pareil avec le chœur et la maîtrise », détaille-t-il. Des rendez-vous qui peuvent aussi se décliner avec des effectifs de musique de chambre. Ou prendre la forme d’improvisations entre deux pièces orchestrales. « Un format qui permet de surprendre le public en lui faisant découvrir l’orgue sans qu’il soit venu pour cela. Et pour l’organiste, c’est l’occasion d’improviser sur un matériau symphonique en dialoguant directement avec l’orchestre. »

Politique de création

Car la vocation de ces orgues de salle n’est pas que de servir le répertoire pour orgue et orchestre. « Ils sont un outil essentiel à la création », confirme Thierry Escaich. Sans renier l’inspiration que procurent les orgues de cathédrale et la réverbération des églises, il s’avoue particulièrement sensible, dans sa musique, aux notions de clarté et de transparence. « Des qualités que je retrouve plus facilement dans une salle de concert. » A Radio France, où Lionel Avot se félicite d’une « politique active en matière de création », plusieurs commandes ont déjà été passées. Dont une à Pascal Dusapin. Mais le conseiller musical en est persuadé : « Si nous avions eu ces trois orgues de salle avant, ils auraient inspiré de nombreux compositeurs. D’autant que les possibilités technologiques, comme le vent variable du positif que nous avons ici à la radio, permettent de créer des sonorités tout à fait inédites. » Autant de considérations qui, selon lui, rendent urgente la création de nouveaux orgues de salle de concert en région. Car « en dehors de Paris et Lyon, c’est le désert complet ! » s’insurge-t-il.

Projet à Bordeaux

Ce n’est pas Olivier Latry qui le contredira. « Il y a une école et une culture française de l’orgue qui justifieraient pleinement la construction d’autres instruments. Il y a quelques années, pour enregistrer un concerto de Thierry Escaich, il fallait aller à l’étranger. Un comble. » Quelques projets existent bien. Comme à la grande salle Dutilleux, à Bordeaux. « L’orgue était plus ou moins prévu dans les plans initiaux de la salle, et finalement ça ne s’est pas fait. On a commencé à en reparler au moment de l’inauguration en 2013, mais comme il y a en parallèle un projet de nouvel orgue à la cathédrale, les choses traînent. Et en même temps, la place est là. On parle également d’un projet à Toulouse et d’un autre à Strasbourg. » En attendant, le vice-président d’Orgue en France pousse un projet d’une autre nature : celui d’orgue mobile, à structure variable, de Jean Guillou. « C’est un instrument qui pourrait tout à fait trouver résidence à La Seine musicale, sur l’île Seguin, par exemple, et être loué pour d’autres événements en région, à la demande de salles ou d’orchestres. » Cela permettrait d’éviter les duplex auxquels les orchestres ont de plus en plus recours. « Cela m’est arrivé d’en faire un récemment à Lille, où je jouais sur l’orgue de la cathédrale pendant que l’orchestre était dans sa salle. C’était d’autant plus bluffant que nous avions remonté le diapason de l’orgue, légèrement trop bas, de 438 à 442, en temps réel. Mais cela reste un pis aller », nous dit Olivier Latry.

A l’étranger

Avec seulement trois orgues de salle, la France fait figure de parent pauvre. « En Allemagne, souligne Olivier Latry, on en trouve dans la plupart des grandes villes. Et pas seulement à la Philharmonie de Hambourg. Mais c’est aussi le cas dans les pays nordiques, comme à Göteborg, qui est un centre pour l’orgue très important, ou à Helsinki, où il y a un projet d’orgue de salle très soutenu par la compositrice Kaija Saariaho. » Pour Thierry Escaich, le renouveau des orgues de salle de concert n’est pas l’apanage des pays de culture germanique. « Les orchestres et des chefs du monde entier s’y intéressent, observe-t-il. Tant en matière de répertoire qu’en matière de création. Je le vois dans les programmations. Même Valery Gergiev, à Saint-Pétersbourg, me sollicite de plus en plus pour des idées de concertos ou de pièces pour orgue et orchestre. » Une curiosité qu’il a également pu observer en Pologne.

Les champions, en matière de “géants des salles de concert”, restent toutefois l’Amérique du Nord et l’Asie. Montréal, dont la salle symphonique dispose depuis 2014 d’un orgue de 83 jeux et 6 489 tuyaux, signé de la maison québécoise Casavant Frères, est souvent citée en exemple. Tant pour la richesse de sa programmation que pour la qualité de son instrument et son équilibre. Qui plus est dans une région du globe où le gigantisme est souvent de mise, comme le rappelle Michel Garnier, citant l’exemple d’instruments riches de plus de… 300 jeux ! Autre partie du monde en pointe sur les orgues de salle : l’Asie. « Au Japon, presque toutes les salles de concert ont un orgue, avance Lionel Avot. Et contrairement à ce que l’on lit parfois, ils servent énormément. J’ai assisté à plusieurs reprises à des concerts d’orgue qui, à l’heure du déjeuner, réunissaient facilement plus d’un millier de spectateurs », conclut-il. Non sans une pointe d’admiration. Des modèles pour l’Hexagone ?
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