Orgue : l’essor des copies d’instruments anciens

Suzanne Gervais 05/12/2018
Depuis le renouveau baroque des années 1980, la copie d’instruments d’époque s’est répandue
dans la lutherie. Qu’en est-il chez les facteurs d’orgue ?
Le carnet de commandes du facteur alsacien Quentin Blumenroeder parle de lui-même : la copie est en plein essor. « C’est à la mode », témoigne l’artisan. « Un nom ancien aide à faire vivre un instrument, poursuit-il. Les musiciens ont davantage envie de jouer sur un orgue inspiré de Silbermann [facteur d’orgue allemand, grand ami de Bach, qui affirmait que l’Alsace était « le pays de l’orgue », NDLR] ou de Clicquot ; le public a envie de venir écouter cet instrument », remarque-t-il. Ses clients lui demandent ainsi des instruments de plus en plus pointus : « Je reconstitue beaucoup d’orgues inspirés de Silbermann. Ce sont rarement des fac-similés stricts, mais plutôt des restitutions, entre la copie et la création. »
Yves Fossaert, dont la manufacture est installée en Seine-et-Marne, préfère d’ailleurs parler d’inspiration que de copie : « La copie sèche n’a pas grand intérêt pour l’orgue. Pourquoi pas pour un violon, un clavecin ou même un orgue positif? Mais l’adéquation est telle entre l’orgue traditionnel et le lieu que, si l’on voulait copier l’orgue de la cathédrale de Poitiers, il faudrait commencer par copier la cathédrale ! » Yves Fossaert a notamment réalisé un instrument fortement inspiré de Silbermann, dans l’Oise, en 2006.
« Le secret est de s’inspirer des techniques du passé pour proposer quelque chose d’adapté au nouveau projet. Si l’on doit construire un orgue pour la musique de Bach, on peut chercher du côté de l’orgue allemand, flamand et italien. Il faut faire sa cuisine. » Chaque orgue commandé “dans le style de” implique ainsi un voyage d’études dans le pays d’origine de l’instrument : « On va prendre des mesures, des photos, on s’imprègne de l’ambiance, on lit beaucoup, aussi. » Une démarche que Quentin Blumenroeder compare à celle d’un détective, notamment dans le cas de la restauration d’instruments anciens : « On a des indices. A nous de combler les manques en allant observer et écouter l’instrument modèle. On mesure tous les éléments du clavier, de la soupape, de la mécanique, le bois du buffet… Un vrai travail d’orfèvre. »
L’esprit plus que la lettre
Bertrand Cattiaux, installé en Corrèze, s’est fait une ­spécialité de la facture française des 17e et 18e siècles. Sa démarche : recréer l’esprit des instruments anciens. L’esprit, pas la lettre. « S’inspirer du passé est propre à notre époque, analyse le facteur. Dans la facture d’orgue, tout a été essayé et il est difficile de dire, pour l’heure, qu’on va faire quelque chose d’absolument inédit. » Sans compter la dimension patrimoniale, qui colle à la peau de l’orgue. Autre explication à cet essor de la copie d’orgues anciens : la prise de conscience, récente, que l’orgue à tout jouer n’existe pas. « Les orgues “inspirés de” ont le vent en poupe : ils sont bien plus intéressants pour les interprètes, poursuit Bertrand Cattiaux, à condition de ne pas copier les erreurs, mais d’améliorer les instruments ! » La redécouverte de l’orgue du 17e siècle est ainsi relativement récente – une quinzaine d’années. La floraison de la musique ancienne a profondément bousculé la lutherie. Changement de paradigme, la restauration d’instruments anciens est désormais plus scrupuleuse. « La facture d’aujourd’hui est “historiquement informée” », estime Quentin Blumenroeder. Une fois la copie réalisée se pose aussi la question du diapason, qui a évolué au cours des siècles.
Les copies d’orgues positifs sont également de plus en plus demandées. Pour s’inspirer, les facteurs n’hésitent pas à se rendre… au musée. Dans la boutique du musée de la Musique d’Utrecht, aux Pays-Bas, on peut se procurer les plans des instruments exposés, dont de petits “orgues coffres”. « Il est possible de copier ces instruments au millimètre près », explique Yves Fossaert.

L’orgue n’échappe donc pas à la tendance à la spécialisation, qui touche le monde musical. Une tendance qui témoigne du savoir-faire des facteurs français, de plus en plus convoité à l’étranger. Un savoir-faire bientôt mondialement reconnu ? Les associations d’organistes et de facteurs d’orgue (Orgues en France, GPFO…) montent en ce moment un dossier pour inscrire la musique d’orgue et la facture française au patrimoine mondial de l’Unesco.
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