Orgues : des innovations numériques

Marc Rouvé 05/12/2018
Etat des lieux des dernières avancées technologiques, de l’orgue mobile à l’orgue hybride.
De tous les instruments, l’orgue est celui qui possède les plus grandes proportions, ce qui peut représenter pour les modèles les plus imposants le volume d’une maison ou d’un petit immeuble (jusqu’à 10 m de hauteur en vue de face, si l’on s’en tient aux instruments installés en France). Cette taille hors norme explique en partie les difficultés à innover, comme le souligne Marc Sacrispeyre, directeur de la société Plein Orgue MS : « Le principe de base de la recherche, c’est de multiplier les tests, car souvent le résultat s’obtient après bien des tâtonnements. Sur ce point, le numérique offre des possibilités infinies et moins coûteuses à mettre en œuvre que la manipulation d’un instrument de très grande taille. Par exemple, le numérique permet de chercher de nouveaux timbres, travailler sur le toucher des claviers. Il faut garder à l’esprit que jamais l’orgue numérique ne se substituera à l’orgue à tuyaux. Néanmoins, il peut le servir. Ces deux instruments peuvent même être complémentaires. »

L’orgue devient nomade

Avant même de parler des possibilités sonores infinies offertes par le numérique, il faut mentionner ce qu’on pourrait qualifier d’atout majeur de cette technologie : la mobilité. Mis à part les plus petits modèles (et encore, à condition de respecter certaines règles de prudence lors des déplacements), l’orgue à tuyaux est un instrument fixe, certainement le seul de l’instrumentarium classique attaché à un lieu. D’ailleurs, il est toujours installé et réglé selon l’acoustique de l’espace qui va l’accueillir, que ce soit une église ou une salle de concert. Le développement de l’orgue numérique, avec une recherche de qualité accrue à mesure des progrès technologiques, permet de partager le superbe répertoire de l’orgue dans des endroits qui ne possèdent pas d’instrument à tuyaux (salles de concert, salles des fêtes…).
Et puisque nous évoquons l’orgue nomade, il convient de saluer ici le travail réalisé par Philippe Dufour avec Grand orgue en liberté, spécialiste de la location d’orgues, qui parcourt la France avec ses orgues numériques ou positifs ; ou encore Pascal Vigneron, qui porte la musique dans des lieux non institutionnels (écoles, par exemple) en proposant des formules nouvelles (concert Bach, avec le concours d’un comédien).

De la synthèse à l’échantillonnage

Dans les années 1980, le développement de la synthèse sonore va ouvrir de nouvelles perspectives, l’objectif étant de restituer le plus fidèlement possible les sonorités de l’orgue à tuyaux. Même si les progrès étaient notables par rapport aux instruments conçus dans les années 1960-1970, les fabricants ne parvenaient pas à reproduire fidèlement certaines caractéristiques du jeu de l’orgue. Ainsi, au début du numérique, on avait la même attaque sur toutes les notes. On trouve encore certains de ces instruments en service, qu’ils soient des marques Johannus, Viscount, Content ou encore Allen. Le développement de l’échantillonnage en haute définition, puis de la technique de modélisation, va marquer une étape importante dans les années 1990 et au début des années 2000. On atteint alors un haut degré de réalisme sonore. D’autant plus que l’informatique fait des progrès substantiels avec l’apparition de microprocesseurs à la fois plus petits et plus puissants et le développement exponentiel de la capacité de la mémoire. « Il y a vingt ans, on raisonnait en mégaoctets, aujourd’hui c’est en giga, précise Marc Sacrispeyre. Sur certains modèles, nous avons par exemple 300 Go de données embarquées. Cette puissance accrue nous permet d’avoir une captation et une restitution de bien meilleure qualité. » Des progrès ont été également effectués sur le toucher, avec, pour le clavier, la reproduction du décollement de la soupape qui permet à l’instrumentiste de ressentir des sensations proches de celles d’un orgue à tuyaux.

L’harmonisation numérique

Un élément permet d’aller encore plus loin dans le réalisme et la qualité de la restitution sonore. Il s’agit de l’harmonisation numérique. Une étape indispensable pour Marc Sacrispeyre : « Même si le matériau sonore est d’excellente qualité, il convient d’effectuer des réglages complémentaires en fonction de l’acoustique de la pièce dans laquelle sera installé l’orgue. C’est pourquoi une installation d’orgue peut demander deux à trois jours de travail, selon la complexité du montage et de l’harmonisation numérique. » Un perfectionnisme qui a poussé la société Plein Orgue MS à développer, il y a cinq ans, son propre système, Virtualis. Il s’agit d’un intégré “tout en un” qui comprend des consoles entièrement fabriquées par des artisans, offrant des sensations très proches de celles de l’orgue à tuyaux (qualité du toucher, dominos à bascule soignés, tirants de registres) et une utilisation intuitive.

L’orgue hybride

Un nouvel instrument est apparu au début des années 2000 : l’orgue hybride. Derrière ce concept à la mode se cache simplement l’alliance de l’orgue à tuyaux et du numérique. Prenons l’exemple d’un orgue auquel il manquerait des tuyaux sur le second clavier, ce qui rend de facto certaines notes inutilisables. Grâce aux technologies numériques, il est tout à fait possible de recréer l’octave ou la partie d’octave manquante. Allen  propose également sa version de l’orgue hybride. Grâce à un logiciel spécialisé, l’harmoniste ajuste, lors de l’installation, la balance des jeux Allen sur la base des tuyaux existants ou restaurés. La marque américaine choisit de placer le système d’amplification à l’intérieur du buffet pour que ses jeux soient en parfaite adéquation avec les sommiers de l’orgue à tuyaux. Ainsi, chaque plan sonore est respecté dans les bonnes proportions acoustiques.

Avec le développement des nouvelles technologies, l’orgue n’a donc pas fini d’évoluer. Que nous réserve l’avenir ? Des récitals à distance grâce au Wi-Fi ou au Bluetooth ? Pourquoi pas, d’autant que les écrans de contrôle de type smartphone ou iPad équipent la plupart des modèles. Preuve, s’il en était besoin, qu’un instrument dont les racines remontent au Moyen Age et dont le répertoire couvre plusieurs siècles s’inscrit parfaitement dans notre modernité ultraconnectée.
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