Musique pour orgue à découvrir

Alain Pâris 05/12/2018
La musique pour orgue a connu une révolution au 19e siècle avec les instruments conçus par Cavaillé-Coll et le répertoire symphonique qu’ils ont suscité. Mais la France n’est pas le seul pays à avoir connu une telle mutation.
César Franck est considéré comme le père de l’orgue dit “romantique”. Bärenreiter entreprend l’édition intégrale de sa musique pour orgue (et pour harmonium), premier Urtext en la matière, confié à Christiane Strucken-Paland. Le premier des huit volumes à venir est consacré aux œuvres de jeunesse et à quelques fragments inédits, tous antérieurs à la nomination de Franck à la tribune de Sainte-Clotilde. C’est la période de l’apprentissage, de la découverte des instruments de Cavaillé-Coll. La seule œuvre majeure de ce volume est la Fantaisie en la majeur qu’avait exhumée Joël-Marie Fauquet en 1990. Les autres pièces sont de courtes pages qui ne manquent pas d’intérêt, dont deux ont servi de base à la Fantaisie en ut majeur, op. 16.

Widor, le précurseur

La Symphonie pour orgue n° 2 de Charles-Marie Widor n’est pas la plus connue des dix symphonies qu’il nous a laissées. A vrai dire, c’est davantage une suite (en six mouvements) qu’une véritable symphonie. Composée entre 1870 et 1872, lorsqu’il venait d’être nommé à la tribune parisienne de Saint-Sulpice, elle semble destinée à tirer le meilleur profit des ressources gigantesques que lui offrait l’instrument de Cavaillé-Coll. Entre sa date de composition et la fin de la vie de Widor (1937), elle a connu de nombreuses modifications, dont Georg Koch tient compte dans son nouvel Urtext chez Carus (intégrale des symphonies en cours).
Le scherzo a été remplacé par un “Salve Regina” qui puise aux sources grégoriennes. Le prélude est devenu “Praeludium circulare”, titre évoquant une sorte de promenade dans les douze tonalités que nous propose Widor, alors étonnant précurseur. Ces modifications datent pour l’essentiel de l’édition de 1901. Mais Widor a encore retouché son œuvre en 1928-1929, sans compter certaines corrections manuscrites dont il a été tenu compte (faute de disposer du manuscrit qui est perdu) et qui font de cet Urtext la première véritable édition authentique de cette œuvre.

Puccini à la tribune

Exactement à la même époque, le jeune Giacomo Puccini exerçait comme organiste assistant à la cathédrale de Lucques, où quatre générations de Puccini avaient servi avant lui. On imagine mal le compositeur de Tosca à la tribune, encore moins composant des pièces pour orgue. Ce fut pourtant le cas et, depuis quelques années, on a assisté à plusieurs découvertes musicologiques importantes, notamment à la mort de sa petite-fille en 2017 ; parmi elles, plus d’une soixantaine de sonates composées très probablement entre 1870 et 1880. Carus en propose une première sélection (sept sonates, six versets et quatre marches) dans un volume édité par Virgilio Bernardoni, totalement inédit. Ce que Puccini qualifie de sonates sont de courtes pièces en un mouvement, comme celles de Scarlatti, généralement brillantes et profanes (certaines en forme de valse !), même si l’on peut aisément les situer dans le déroulement de la messe. L’écriture est essentiellement manuelle.

Plus surprenant encore : Glazounov

Autre découverte d’importance, la musique pour orgue d’Alexandre Glazounov. Dans les pays de culture orthodoxe, l’orgue n’a pas la même vocation qu’en Europe occidentale. A de rares exceptions près, les instruments sont implantés dans des salles de concert et sont généralement de facture germanique. La littérature est mince, en principe conçue pour le concert. Glazounov a composé une Fantaisie ainsi que deux préludes et fugues, ces derniers datant des premières années du 20e siècle, la Fantaisie de 1935. L’un des préludes et fugues (op. 93, le plus connu) est dédié à l’organiste suisse Jacques Handschin (alors professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg), à qui l’on doit un ouvrage qui fait autorité sur l’orgue en Russie, l’autre (op. 98) à Camille Saint-Saëns, la Fantaisie à Marcel Dupré. Si la Fantaisie parle un langage issu du grégorien avec un large usage du motif du Dies irae, les préludes et fugues sont dominés par la couleur nationale russe, tour à tour héroïque et lyrique, avec des emprunts à la musique populaire. Dans le même volume, l’éditeur a ajouté le Prélude et fugue pour piano op. 62, transcrit pour orgue symphonique par Sabaneiev avec l’assentiment du compositeur (Bärenreiter).

Plus près de nous, le compositeur allemand Peter Wittrich a apporté sa contribution au 550e anniversaire de la Réforme (2017) avec son Concerto 3 pour orgue. L’approche est comparable à celle de Widor dans ses symphonies : des œuvres de grande dimension qui se réfèrent au concert mais qui sont en fait destinées à l’église. Wittrich nous entraîne dans un parcours où des chorals luthériens sont librement variés aux côtés de ce que lui inspirent les points culminants de la messe catholique sur le thème de la paix (Schott). Le dédicataire, Bernhard Buttmann, en a réalisé un enregistrement sous le label IFO Classics.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous