Enseigner l’orgue, entre tradition et innovation

05/12/2018
Eric Lebrun, professeur d’orgue au conservatoire de Saint-Maur, dresse un état des lieux de la pédagogie de son instrument.
La pédagogie de l’orgue en France est particulièrement révélatrice de nos richesses, mais aussi de contradictions liées à la fois à l’histoire complexe de cet instrument et à notre système d’enseignement musical. Un premier constat s’impose, sans autosatisfaction particulière : l’excellent niveau des jeunes organistes formés chez nous, dans les conservatoires supérieurs comme dans d’autres établissements. Il suffit de suivre les palmarès des concours internationaux pour constater que la France, petit pays où le métier d’organiste est pourtant très inégalement reconnu et rémunéré, se situe bien souvent en tête de peloton.

Distinction entre improvisation et interprétation

Mais un rapide regard en arrière montre qu’il y a quelques décennies, seules la capitale et de grandes villes de province proposaient un enseignement structuré de cet instrument, largement focalisé d’ailleurs sur la pratique de l’improvisation depuis la création de l’Institut national de musique (futur Conservatoire de Paris) en 1795. Ce n’est qu’au début des années 1970 qu’une distinction avec l’interprétation a été effective au plus haut niveau. Mais, parallèlement à ces classes d’orgue attachées à des collectivités, un grand nombre d’autres structures ont, au cours de notre histoire, contribué à la formation de musiciens de premier plan. On peut citer l’Institut national des jeunes aveugles et ses succursales en province qui assuraient le placement de leurs élèves, l’école Niedermeyer qui succéda à l’Institut royal de musique religieuse fondé par Choron, la Schola Cantorum, l’Ecole normale de musique ou encore la Maîtrise de Notre-Dame, dont Boëly fut un professeur réputé. A ce beau panorama il convient d’ajouter d’autres événements ou lieux de grandes qualités : académies d’été autour d’instruments prestigieux, stages de l’Association nationale de formation des organistes liturgiques, centres diocésains, qui ont pu drainer un public souvent très nombreux.

Démocratisation de l’enseignement

Les années 1960 à 1990 furent le terrain d’une floraison inespérée de nouvelles classes, d’abord dans des villes moyennes, puis dans de petites agglomérations. L’enseignement de l’orgue s’est démocratisé, porté à la fois par le travail de fond des associations d’amis de l’orgue (dont celle fondée en 1927 par Norbert Dufourcq et le comte Béranger de Miramon Fitz-James), la mise en valeur d’un patrimoine considérable et l’essor d’une discographie magnifique qui permit à tout un chacun de découvrir les sonorités des instruments du monde entier sous les doigts d’organistes inspirés. On s’échappe clairement de la sphère des églises pour conquérir le cœur des mélomanes. Dans les conservatoires, un véritable programme de construction est mis en œuvre, qui sollicite de nombreuses manufactures. La pédagogie évolue très sensiblement. Pendant longtemps on ne pouvait accéder à la tribune du « pape des instruments(1) » qu’après des années de pratique approfondie du piano et de l’écriture. Il existe pourtant d’autres options, mais dans des contextes particuliers. Ainsi, la méthode Pierront et Bonfils (Nouvelle méthode de clavier en quatre volumes puis Nouvelle méthode d’orgue en deux volumes(2)), longtemps à la pointe de l’enseignement pour les enfants, était volontiers tournée vers la pratique de la liturgie et comprenait des exemples variés et soignés d’accompagnement de chant grégorien. Désormais, il est possible de s’initier dès le plus jeune âge à un répertoire riche et à la mise en œuvre d’une technique spécifique indépendamment du contexte liturgique.

Posture, toucher… de nouveaux enjeux

Parallèlement, la tradition de l’interprétation, brillante mais quelque peu figée depuis un siècle (legato absolu, staccato mathématiquement contrôlé, entre autres caractéristiques), connaît une mutation considérable. Les questions liées à la posture, aux nuances possibles de toucher, d’articulation, de registration(3) et de facture, deviennent désormais des questions pédagogiques de premier plan. Face à des enjeux nouveaux, il faut un répertoire approprié. Il va voir le jour progressivement pour aboutir, dans les années 2010, à un jaillissement de pièces pour enfants, souvent sollicitées par des pédagogues comme Pascale Rouet, Marta Gliozzi ou Damien Simon(4). Les mains, souvent très petites, le goût pour un certain imaginaire et les rythmes dansants stimulent la naissance de petits morceaux qui se distinguent de la très sérieuse et parfois austère production séculaire. Ces nouvelles productions viennent compléter un panorama considérable, car l’orgue est très présent dans le catalogue des compositeurs d’aujourd’hui. Des revues comme Orgues nouvelles (qui fête ses dix ans) et Préludes (qui a dépassé le 100e numéro) contribuent à diffuser ce répertoire nouveau sous une forme périodique.

Un instrument comme les autres ?

Cependant, les particularités de l’orgue restent malgré tout son ancrage dans le patrimoine local, dont il est souvent l’un des fleurons, d’une part, et son utilisation dans le contexte de la liturgie chrétienne, qui a longtemps favorisé la pratique de l’improvisation, d’autre part. Et puis, indépendamment du culte, il est aussi l’accompagnateur de la voix humaine(5) par excellence, soit dans un répertoire spécifique, soit dans celui, pléthorique, de la réduction d’orchestre. Peut-il donc être vraiment considéré “comme les autres” et son enseignement peut-il suivre le schéma général des conservatoires ? La question est délicate, d’autant plus que le “métier” d’organiste d’église, attaché à un lieu, à un instrument, ne représente plus vraiment aujourd’hui la finalité d’une formation complète. La France est pourtant riche d’un magnifique patrimoine qu’il faut jouer, entretenir, illustrer, car il est un bien commun, ce qui constitue une autre singularité remarquable. Se pose donc le problème de la facture instrumentale, ou tout au moins de ses rudiments, mais aussi le problème des élèves adultes. Outre-Rhin, on trouve d’ailleurs des institutions très spécifiques (Kirchenmusik) où l’on apprend le métier de musicien d’église(6) : savoir jouer, accompagner, diriger un chœur, former une maîtrise, organiser une saison culturelle. A chacun d’imaginer chez nous des solutions dans le cadre, trop étroit, de nos conservatoires. Pour ma part, j’ai obtenu, il y a plus d’une dizaine d’années, la possibilité de réunir un certain nombre de mes élèves pour des cours communs consacrés à la découverte du répertoire et de la facture ainsi qu’à l’accompagnement (harmonisation, réduction, transposition à vue) ; ceux qui le désirent bénéficient également de l’enseignement de l’improvisation dans une classe spécifique(7). De nombreuses idées ont germé dans les années 1990 à ce sujet, comme la publication de la Tablature de Weimar par Suzy Schwenkedel, qui a permis à de très jeunes organistes de pratiquer sans délai l’accompagnement et la basse continue (sous la direction de Michel Bourcier(8), par exemple). Mettre “dans les mains” des harmonies, savoir faire sonner un instrument sans le secours de l’écrit, accompagner spontanément la voix ou le hautbois, la flûte, le violoncelle, voilà des enjeux nouveaux et pour tout dire quasi inédits pour de très jeunes apprentis musiciens. Ils me semblent d’autant plus remarquables que, seul pendant de nombreuses heures devant ses claviers, l’organiste ne bénéficie pas, comme les musiciens d’orchestre, d’une véritable pratique collective. Nous devons donc imaginer et solliciter un nouveau répertoire qui permette de telles associations dès les premières années.

Le rôle des élus locaux

Pratiquement, il faut aujourd’hui beaucoup d’énergie, de volonté et d’idées pour maintenir cet enseignement vivant après les années d’essor considérable que nous avons décrites. Si les outils disponibles sont particulièrement séduisants, l’apprentissage reste délicat et long pour aboutir à une parfaite maîtrise d’un instrument polyvalent, riche d’un répertoire presque millénaire. Susciter l’intérêt pour le patrimoine, démocratiser l’accès, la connaissance de l’orgue, donner la possibilité de jouer très fréquemment devant un public, permettre de pratiquer au conservatoire sur un bel instrument (si possible pas trop limité) dans un contexte général qui ne porte pas forcément à une telle discipline, tels sont les enjeux auxquels nous sommes constamment confrontés, si nous ne voulons pas voir se réduire comme peau de chagrin le maillage considérable de notre enseignement sur le territoire. Soulignons que c’est bien souvent par la volonté des élus locaux que cette pratique reste largement démocratique, passionnée, enrichissante. Au moment de restaurer un instrument – qui constitue souvent le seul patrimoine ancien d’une collectivité – se pose la question de la pratique dans la cité. A plusieurs reprises j’ai constaté l’extrême bonne volonté des élus, leur courage même, notamment dans de petites villes de région. Mais à l’inverse, hélas, combien de classes autrefois si bien remplies et vivantes voient leur nombre d’heures diminuer ? Puissions-nous retrouver la dynamique de nos chers pionniers !
Prenons conscience, enfin, que notre système musical français est assez atypique dans le contexte européen. Nos beaux conservatoires classés par l’Etat forment aussi bien des petits enfants que des virtuoses confirmés, quand bien même on voudrait enfermer commodément notre patient travail dans le vocable bien pratique de “formation initiale”. Ce brassage est un formidable stimulant qui permet aux moins expérimentés d’avoir en face d’eux des référents. A titre personnel, ayant pratiqué plusieurs instruments, j’ai beaucoup appris en écoutant mes aînés ; très tôt j’ai bien connu le répertoire en profitant de leur exemple. Cette situation n’est pas comparable à celle de nos voisins européens, où les écoles correspondent le plus souvent à des niveaux assez différenciés et, comme nous l’avons souligné, à des objectifs très ciblés.

Entre tradition et innovation, l’enseignement de l’orgue continue à tracer en France une voie originale, vivifiée par des foyers dynamiques. Je dois redire, à titre personnel, combien je suis conquis par les si belles qualités de nombreux jeunes organistes. C’est dire l’inventivité de leurs professeurs, qui sont de véritables acteurs locaux de diffusion culturelle.

Eric Lebrun


1. Le mot, délicieux, est de Berlioz.
2. J’ai pratiqué personnellement les six volumes !
3. L’art de choisir et de combiner les registres, les différents jeux d’un orgue.
4. On peut citer : Dactylopraxie de Christophe Marchand ; L’Orgue contemporain – Pour les premières années, dirigé par Yannick Merlin ; Pour commencer l’orgue de Pascale Rouet ; Les deux volumes du Petit livre d’orgue de Cormery de Marie-Ange Leurent, Les Contes de la rue Traversière d’Eric Lebrun ; L’Orgue aux mille saveurs de Marta Gliozzi et Damien Simon ; pour un public d’enfants mais des doigts plus “adultes”, Quadri da Pinocchio de Luca Salvadori.
5. C’est ce rôle d’accompagnateur de la voix (spécialement dans les écoles latines) qui lui a permis de survivre à la Réforme, pour devenir même l’un des symboles du protestantisme en Allemagne.
6. Au Danemark, par exemple, il n’est pas question dans ce contexte d’appliquer une limite d’âge.
7. Celle-ci a été confiée successivement à Thierry Escaich (orgue et piano), Pierre Pincemaille puis David Cassan. L’improvisation a été enseignée de 1975 à 1995 par Gaston Litaize puis Olivier Latry, qui étaient également professeurs d’interprétation dans cet établissement.
8. Actuellement professeur au CRR de Nantes.

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