L’orgue en conservatoire, un éclectisme salutaire

Suzanne Gervais 05/12/2018
L’enseignement de l’orgue au conservatoire est en pleine évolution. Entre musique ancienne, jazz, pédagogie adaptée aux enfants… les profils des professeurs sont décidément variés. Radiographie, en trois entretiens, d’une offre de plus en plus étoffée.
Deux cent cinquante. C’est le nombre de classes d’orgue recensées dans les conservatoires français, de l’école de musique communale au conservatoire national supérieur, en passant par les CRD, où l’orgue est particulièrement bien représenté. Un nombre important qui témoigne de la vitalité de l’enseignement public de l’orgue en France ; sans compter celui assuré par de nombreuses structures associatives.
Face à la multiplicité des propositions, reste une gageure : faire en sorte que la demande suive. Dès lors, le cheval de bataille du professeur est de faire connaître son instrument. « Il faut faire découvrir l’orgue au jeune public », estime Pascal Marsault, professeur au conservatoire de Toulon. La bonne santé de la classe d’orgue du CRR est encourageante : 3 professeurs, 55 élèves. Le secret de cette appétence pour un instrument qui, a priori, séduit moins les familles que le violon ou la flûte ? « Le conservatoire a mis en place un parcours découverte très bien ficelé », poursuit l’enseignant. Chaque année, une trentaine d’enfants de 6 et 7 ans s’inscrivent pour découvrir les instruments. « Ils sont répartis par groupes de trois et, pendant deux cours, on leur présente l’instrument. » Grâce à une rotation de 20 séances, ils en découvrent dix. « Cette mesure a été bénéfique à la classe d’orgue, se réjouit Pascal Marsault. Chaque année, trois ou quatre débutants nous rejoignent. »
Le dialogue entre les enseignants est également un outil efficace pour faire vivre l’orgue. Formés dans des cursus où ils côtoient les musiciens d’autres disciplines, les professeurs d’aujourd’hui ne restent plus dans leur fief : la coopération a remplacé les guerres de chapelles. « La variété des approches possibles de l’orgue est une chance et nous n’hésitons pas à inviter des collègues à intervenir dans notre classe », raconte Vincent Bernhardt, professeur au CRR de Metz, avant d’ajouter : « On me demande souvent si l’orgue est moribond. Je trouve au contraire que l’orgue est glamour ! »
Reste que la vitalité de l’orgue dans les conservatoires dépend beaucoup de l’enseignant. « Si on ne se bat pas, il est facile de laisser mourir une classe d’orgue », souffle une enseignante. Or, sans les classes des conservatoires, l’orgue demeure, dans l’esprit de beaucoup, associé à la liturgie.
Le développement des classes d’orgue est dès lors essentiel à la popularisation de cet instrument.

Marta Gliozzi : « Avoir des débutants est vital pour notre instrument »

Au CRR de Brest, la moitié des élèves de Marta Gliozzi ont moins de 12 ans. Un rajeunissement général : les classes d’orgue accueillent de plus en plus de (très) jeunes débutants.
Pouvoir débuter par l’orgue est assez récent…
Il y a encore quelques années, il fallait avoir un certain niveau de piano à son actif pour entrer dans la classe d’orgue. C’est encore la politique de plusieurs conservatoires. Dans ma classe, les enfants à partir de 6 ans peuvent commencer l’orgue sans même avoir de bases de formation musicale. J’aime les accueillir quand ils n’ont aucun complexe vis-à-vis de cet instrument qu’ils découvrent. Commencer par l’orgue est très intéressant : ces enfants développent un sens de la coordination, du toucher propre à l’orgue et, surtout, ils ont dès le début les sonorités de l’orgue dans l’oreille. Débuter à l’orgue ne les empêche pas de passer au piano plus tard, lorsqu’ils abordent les répertoires des 19e et 20e siècles, pour ajouter une corde à leur arc.
Comment ces jeunes élèves arrivent-ils à l’orgue ?
Le travail de sensibilisation est le nerf de la guerre. Avec mes collègues dumistes, j’avais travaillé sur le Bestiaire de Poulenc avec des élèves des écoles primaires sensibles de Brest. Certains sont venus s’inscrire à la rentrée suivante. On fait aussi régulièrement jouer les petits élèves. Il est important que les enfants – et les parents – voient d’autres enfants jouer de l’orgue. Mais pour adapter l’instrument aux petits, il faut faire preuve d’ingéniosité. Les enfants sont trop petits pour atteindre le pédalier. Je me suis inspirée de ce qui se fait en Amérique, où un facteur d’orgue a inventé un système de petites cales qui se fixent sur les pédales. Je m’en suis fait fabriquer toute une série. J’ai aussi fait acheter un banc réglable, que j’utilise quand je fais travailler le pédalier seul. Au conservatoire de Saint-Quentin, Anne-Gaëlle Chanon s’est fait construire un surpédalier.
Existe-t-il un corpus pédagogique pour les débutants ?
Tout reste à faire ou presque. Les petits pianistes ont des méthodes ludiques, très colorées, avec des jeux, de belles images… A l’orgue, les partitions pour débutants sont austères, rébarbatives. On doit proposer des ouvrages plus gourmands ! Il faut retrousser les manches et concocter nous-mêmes des ouvrages aux enfants. Eric Lebrun a écrit les Contes de la rue Traversière, Pascale Rouet a publié Bien commencer l’orgue et j’ai, quant à moi, réalisé, avec Damien Simon, L’Orgue aux mille saveurs. Nous avons sollicité des compositeurs qui ont écrit pour nous. Il faudrait aussi écrire des pièces pour pédalier. La plupart des professeurs écrivent leurs propres arrangements, ajustent des méthodes de piano. Avoir des débutants est absolument vital pour notre instrument. Cela forme le public de demain. Aujourd’hui, j’ai une longue liste d’attente du côté des débutants.


Vincent Bernhardt : « La musique ancienne est un débouché essentiel »

Professeur d’orgue et de basse continue au CRR de Metz, Vincent Bernhardt enseigne également le continuo à ses élèves.
Que va apprendre un élève dans votre classe ?
Pendant le cours, je consacre toujours un temps à la technique du continuo. Dans ma classe, il est naturel de passer de l’orgue au clavecin. Ce va-et-vient n’appauvrit pas la connaissance qu’on a de l’orgue. Bien au contraire. Je joue sur la complémentarité des deux instruments. Ce n’est qu’au 20e siècle que les musiciens ont décidé de ne jouer “que” de l’orgue. Le continuo est une porte d’entrée royale à l’étude des savoir-faire de la musique ancienne : la diminution, la transposition, l’ornementation, la solmisation… Les répertoires anciens entrent de plus en plus en compte dans la formation des organistes, et c’est une excellente nouvelle !
Quels sont les bénéfices du continuo ?
Le grand problème de l’orgue, c’est la solitude. Les organistes ne font pas d’orchestre, ni de musique de chambre – contrairement aux pianistes –, sans compter qu’ils ne suivent pas toujours leurs cours au conservatoire, mais sont isolés dans les églises. Or, pour un élève, la pratique collective est très motivante. Et la musique ancienne permet aux organistes de pratiquer la musique de chambre : l’heure de gloire de l’orgue en tant qu’instrument d’ensemble, c’est le baroque. A l’époque, il n’y avait pas de distinction entre clavecinistes et organistes : les claviéristes pratiquaient le continuo sur les deux instruments. De plus en plus de classes d’orgue s’ouvrent à la musique ancienne.
Et sur le plan professionnel ?
La musique ancienne est aujourd’hui un débouché essentiel pour les organistes qui sortent du conservatoire. Ils peuvent cachetonner dans les ensembles de musique ancienne, au même titre que les autres instrumentistes. Ce profil est devenu très naturel dans la génération des trentenaires… et ce n’est absolument pas incompatible avec les fonctions traditionnelles des organistes : professeur en conservatoire et musicien d’église. Et le continuo mène souvent à la direction d’ensembles. L’enseignement du continuo dans les classes d’orgue correspond à un profond renouvellement du métier d’organiste.


Charles Balayer : « Le jazz fait beaucoup de bien aux organistes »

Professeur au CRD de Brive-la-Gaillarde, Charles Balayer anime la seule classe d’orgue en France ayant ajouté l’orgue Hammond à son cursus.
Qu’apporte la pratique du jazz aux organistes ?
Sens du rythme, oreille harmonique, créativité et inspiration dans l’improvisation… Quand je mesure tous les bienfaits du jazz, je suis étonné que les organistes classiques ne s’y frottent pas davantage. Rare sont les enseignants organistes à oser le détour par le jazz. A Brive, le conservatoire a acheté un orgue Hammond en 2007. Le but est que les élèves organistes puissent s’initier au jazz sur un instrument adéquat, mais la classe est aussi ouverte aux pianistes. Je suis un fervent partisan de l’enseignement général : à l’examen de fin de cycle, mes élèves doivent jouer un choral de Bach sur l’orgue de l’abbatiale et un blues sur l’orgue Hammond.
Quelle est la place du jazz dans les classes d’orgue ?
Minoritaire, hélas. La plupart du temps, il n’en est pas question. En France, l’orgue sort très peu de l’église. Pendant les journées portes ouvertes, les familles sont toujours étonnées d’apprendre qu’on peut jouer du jazz à l’orgue. L’orgue souffre encore du cliché de l’instrument mystérieux, fermé. Il faut dire qu’on s’est longtemps contenté, dans l’enseignement, des répertoires classique et sacré. L’orgue est presque systématiquement catalogué “musique ancienne” : quelle erreur ! De tous les instruments, c’est probablement celui qui couvre le répertoire le plus large.
Que jouent vos élèves ?
Aussi bien du swing, du be-bop, du gospel que de la musique brésilienne, de la pop et du rock. En France, les esthétiques sont malheureusement très compartimentées. Quand on veut enseigner le jazz, on passe son DE, voire son CA, de jazz, pas de son propre instrument. Je doute fort que les organistes abordent vraiment le jazz dans la préparation aux diplômes de l’enseignement. On parlera d’improvisation, oui, mais classique. Heureusement, les festivals font preuve d’une ouverture salutaire : musique de film, jazz, électro… Les différentes facettes de l’orgue y sont de plus en plus représentées. Et ces concerts attirent le public. Espérons que les conservatoires suivent.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous