Organiste et pilote de ligne

A la tribune de Saint-Eustache ou aux commandes d’un Diamond DA42, Baptiste-Florian Marle-Ouvrard est régulièrement suspendu dans les airs. Bientôt, c’est un Boeing qu’il pourra piloter, puisqu’il vient d’obtenir
son diplôme de pilote de ligne.
«On m’appelle plutôt Baptiste-Florian, mais certains préfèrent BFMO. » En 2015, après quelques années comme titulaire de l’orgue de Clichy-la-Garenne, fonction qu’il occupe encore aujourd’hui, BFMO se porte candidat, comme 51 autres personnes, aux trois postes d’organistes titulaires proposés à Saint-Eustache. Jean Guillou cédait la place après plus de cinquante ans de bons et loyaux services : un événement dans le milieu des organistes. Dossiers, entretiens, auditions… Une épreuve du feu devant un jury éclectique composé de Marc-Olivier Dupin, de Gea Garatti (chef de chœur adjointe de l’Opéra de Rome), de chantres, d’organistes franciliens… « Ce sont les meilleurs sportifs qui ont réussi l’épreuve ! » plaisante Baptiste-Florian. Déchiffrages et transpositions en simultané, course folle entre la tribune et la console de la nef, puisque cet orgue dispose également d’un clavier au sol… Tout cela devant près de mille personnes venues assister à l’événement. Baptiste-Florian devient alors cotitulaire de l’orgue de Saint-Eustache à 33 ans.

Un rythme de sportif

BFMO est bel et bien un grand sportif : il a récemment donné quinze concerts en l’espace d’une semaine, son record. Le rythme hebdomadaire souhaitable avoisine plutôt les trois représentations. Après notre entretien, il sautera dans un train avec le clarinettiste Yom pour une série de concerts en Belgique. Autant d’occasions de « rencontrer » de nouveaux instruments : « Les orgues sont de vrais monuments qu’il faut savoir dompter. Il y a toujours ce moment où, après avoir fait connaissance, on sent que l’instrument vous obéit. On est obligé de faire équipe, et cela peut prendre du temps avant le concert. » A l’adolescence, Baptiste-Florian se passionne non seulement pour la « machine » orgue, mais également pour l’aviation. Il s’entraîne sur des simulateurs de vol à longueur de temps. Impossible de mener les études au conservatoire en parallèle du cursus traditionnel de l’Ecole nationale de l’aviation civile. Il lui a donc fallu passer une licence de pilote privé, entretenue par une pratique régulière obligatoire. Un investissement global qu’il estime à 80 000 euros. Enfin, l’examen pour devenir pilote de ligne constitue le graal qui lui permettra de transporter des passagers. Avant l’épreuve pratique, Baptiste-Florian a validé en deux semestres quatorze matières théoriques : mécanique, droit aérien international, notions de médecine et psychologie liées au travail en équipage… Il va maintenant proposer sa candidature comme copilote chez Easyjet et RyanAir, et rêve d’intégrer Air France. Un jour, Michel Bayet, chanteur et pilote amateur, a reconnu Baptiste-Florian sur un aérodrome. Depuis, il a volé plusieurs fois avec lui. Il a mis en garde notre organiste à double casquette : « Il faudra qu’il se fasse accepter dans le cercle restreint des pilotes. Ses références musicales et sa culture peuvent impressionner dans un environnement qui a aussi ses codes ! »

Des raisons aussi économiques

Baptiste-Florian insiste sur la réalité économique du métier d’organiste. « Aussi prestigieuse que soit la fonction, nous ne sommes rémunérés que quelques centaines d’euros par mois en tant que titulaires. » Quant à l’activité de concertiste, elle est aléatoire et il peut y avoir des périodes creuses. Il faut donc nécessairement mener des activités complémentaires : « Certains sont concertistes et professeurs… moi, je suis pilote ! » BFMO défend avec ferveur la diversité des parcours et refuse l’autocensure. « J’encourage actuellement un jeune très doué à l’orgue, également génie en mathématiques, à tenter l’entrée au Conservatoire de Paris, alors qu’il se l’interdisait. » Il veut contribuer à tordre le cou aux idées reçues, comme le fait de ne pas être considéré comme un bon pianiste lorsqu’on est organiste, ou inversement. BFMO écarte son café de la table de bistrot pour montrer les partitions du concert à venir : quelques thèmes écrits à la main par Yom, inspirés des traditions orales ashkénazes, qui rencontreront d’autres thèmes de tradition chrétienne. Une idée générale qui constitue l’œuvre, des indications dont il s’affranchira volontiers sur le vif et des arrangements improvisés comme interludes. « Quand j’avais 7-8 ans, j’improvisais naturellement et mes professeurs de piano me disaient : “Arrête de faire n’importe quoi !” » Cela lui a coupé les ailes. Plus tard, en se rapprochant de l’orgue, il entend un enregistrement de Pierre Cochereau : « J’ai pris une claque et j’ai renoué avec l’improvisation. »
Il défend la même audace dans la facture instrumentale et rêve de créations originales, comme des « instruments augmentés » qui incluraient des bandes magnétiques. Au minimum, des progrès pourraient être faits sur l’ergonomie des instruments, à l’instar de la console de l’orgue de la Philharmonie de Paris qui peut être ajustée à la morphologie de l’interprète. « L’ergonomie du cockpit a beaucoup évolué depuis quelques années, faisons la même chose pour l’orgue ! » Un esprit d’audace qu’on apprécie dans son travail d’interprète, en espérant qu’il sortira moins des sentiers battus lors de ses vols long courrier !
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