Le pôle supérieur de Paris Boulogne-Billancourt en péril

Suzanne Gervais 17/12/2018

Fin d’année sur fond de crispations à Boulogne-Billancourt. Baisse probable du temps de cours individuel, gel des recrutements de nouveaux étudiants en 2019... Les mesures annoncées par la direction du pôle supérieur francilien alarment les enseignants et les étudiants. Etat des lieux.

"La situation est grave…", résume Henri Gillig, étudiant harpiste au pôle supérieur de Paris Boulogne-Billancourt (PSPBB) et représentant des élèves au conseil d’administration de l’établissement. Il y a quelques jours, professeurs et étudiants ont reçu un courrier de Laurent Gardeux. Le directeur du PSPBB, à la tête de l’établissement depuis moins d’un an, n’y cache pas son inquiétude : "Vous ne l’ignorez pas, le PSPBB se trouve, du fait du passage en EPCC, dans une situation financière complexe et critique." Créé sous la forme juridique d’une association, le PSPBB est devenu, fin 2016, établissement public de coopération culturelle (EPCC). Un changement de statut juridique qui a engendré des coûts supplémentaires, soit une augmentation de 20% du budget de fonctionnement de l’établissement, qui s’élevait alors à 4,7 millions d’euros. Or, le passage en EPCC n’a pas donné lieu à l’augmentation de la subvention des tutelles, qui aurait normalement dû intervenir.

Les caisses vides

Le fonds de roulement qui avait été constitué sous le statut d’association a permis de passer le cap de l’année civile 2018, mais il n’en va pas de même pour l’année 2019 : le PSPBB ne sera pas en position de pouvoir voter un budget à l’équilibre pour 2019, lors du conseil d’administration qui aura lieu le 19 décembre, ce mercredi. En un mot : les caisses sont vides. Les tutelles (le ministère de la Culture, la ville de Boulogne-Billancourt, la Drac, la Ville de Paris et la communauté d’agglomération Grand Paris Seine Ouest) ont demandé à la direction de l’établissement de réaliser des « économies drastiques » pour pouvoir passer ce cap. Parmi les pistes proposées : une diminution du temps de cours individuel dans le parcours DNSMP, de 1h30 à 1h15, ainsi qu’un gel des recrutements des étudiants en DNSPM pour la rentrée 2019. "Même en prenant ces mesures, face auxquelles nous nous opposons vivement, tout le monde sait que le budget 2019 ne sera pas à l’équilibre", confie Henri Gillig.

Flou juridique ou mauvaise gestion ?

Mauvaise anticipation du surcoût généré par le passage en EPCC ? Erreur de gestion ? "Tout le monde cherche l’erreur, confie un professeur de l’établissement qui n’a pas voulu donner son nom. Certains disent que ce surcoût n’aurait pas été calculé, mais c’était suicidaire de la part des collectivités publiques de changer de statut sans budget prévisionnel !" D’autres pointent un changement de statut défaillant dès le départ. Selon une source proche du dossier, lorsque le sujet du passage en EPCC a été mis sur la table, la ville de Boulogne-Billancourt aurait répondu que le pôle supérieur se portait très bien ainsi et qu’un tel changement "allait coûter très cher". "Qu’on ne dise pas que personne n’était au courant de ce qu’allait coûter le passage en EPCC, prévient l’enseignant. Il y a eu un manque de vision déplorable quant à l’avenir de l’établissement : c’est assurément un problème de gestion." Contacté par La Lettre du Musicien, Laurent Gardeux, le directeur, a répondu qu’il était au courant du surcoût que ce changement de statut allait opérer et qu’il préférait s’exprimer après le conseil d’administration du 19 décembre : "Nous espérons que, d’ici là, les tutelles apporteront des solutions…" Des solutions pour combler un trou budgétaire de 350 000 euros.

Manque de cohérence des politiques publiques

Le passage en EPCC a notamment engendré un déménagement des locaux administratifs du pôle supérieur de Boulogne-Billancourt, anciennement logés au CRR de Paris, rue de Madrid. Le PSPBB se retrouve ainsi à devoir payer un loyer dans le 17e arrondissement. La création de trois nouveaux postes administratifs a également accompagné le changement de statut. "Le pire est que les tutelles ont poussé au changement de statut ! explique un autre enseignant. Elles ont répété que le passage en EPCC serait un moyen pour l’établissement d’avoir une sécurité financière. » Ironie du sort… D’autant que, dans ce panorama, le CRR de Paris vient quant à lui d’obtenir l’habilitation pour le Cycle Préparatoire à l’Enseignement Supérieur : c’est-à-dire qu’il peut ouvrir des classes préparatoires destinées à former ses étudiants à l’entrée en pôle supérieur. Une habilitation qui prouve le manque de cohérence de l’Etat en matière d’enseignement supérieur artistique : "L’Etat ouvre des cursus destinés à remplir les pôles sup’… et délaisse les pôles supérieurs. On marche sur la tête ! Le ministère donne l’agrément pour un cycle qui prépare à l’enseignement supérieur, mais est prêt à sacrifier le recrutement d’étudiants pour le pôle le plus important de France.", estime Jean-Baptiste Des Boscs, étudiant violoncelliste en deuxième année de cursus DNSPM.

Un cas d’école ?

Plus ancien pôle supérieur de France, le PSPBB a été créé en 2007. Il est aussi le premier établissement de ce type à être passé en EPCC. Le changement de statut a eu lieu alors même qu’un rapport conséquent du Sénat, en 2012, mettait en garde contre la tentation de l’EPCC, qui ne correspondait pas au fonctionnement des conservatoires. Mobilisés, les étudiants ont lancé, vendredi 14 décembre, une pétition, adressée au ministre de la Culture, Franck Riester. "Nous ne voulons pas une formation au rabais", insiste Henri Gillig. D’autant qu’une inégalité existe déjà entre les étudiants en DNSPM dans les CNSMD, qui bénéficient, eux, de deux heures hebdomadaires d’enseignement principal, par rapport à ceux en l’occurrence du PSPBB, qui, pour le même diplôme, ne devraient donc plus recevoir qu’une heure quinze.
En plus de creuser les inégalités entre les établissements, la situation au PSPBB envoie un signal fort aux autres pôles supérieurs et aux conservatoires – CRD et CRR - qui alimentent les pôles supérieurs. L’avenir du PSPBB va donc se jouer mercredi, lors du conseil d’administration. A suivre…

  Suzanne Gervais

Pour tout comprendre sur le statut EPCC et les conservatoires, lire notre article "EPCC : un statut adapté aux établissements d’enseignement de la musique?" (LM513)

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