A la recherche des musiciens gilets jaunes

Le mouvement de protestation réunit des professions extrêmement variées. Mais les artistes y participent-ils aussi ? Enquête parmi les précaires, intermittents comme professeurs, du monde de la musique.
« Franchement, je ne sais pas si vous trouverez. » « Personne ne voudra explicitement en parler. » Commencer une enquête sur les musiciens précaires et donc potentiellement solidaires des gilets jaunes, c’est d’abord rencontrer un certain scepticisme, pas mal de silences, mais aussi la certitude que la question ne se pose pas comme ça : « La précarité, par définition, c’est subi, alors que musicien, c’est un choix, une vocation », assure un pianiste intermittent du spectacle, qui s’inquiète pour son compte d’heures, mais ne se considère pas comme précaire et n’est donc pas près d’enfiler un gilet jaune sur son habit de concert. Cet avis, auquel bon nombre de musiciens interrogés se rangent, dénote pourtant dans une France qui a connu jusqu’à 84 % de soutien aux gilets jaunes, fin novembre.

Enchaînement de CDD

Marine (les prénoms ont été modifiés) fait partie de ces musiciens solidaires du mouvement. Professeur de piano en conservatoire depuis vingt ans, elle a passé vingt années en CDD. Actuellement fonctionnaire contractuelle dans un conservatoire, elle occupe un poste mis en place “en attente d’un titulaire”. Marine a pourtant réussi le concours de fonctionnaire territoriale nécessaire pour être titularisée, et ainsi mieux payée avec les années, mais la mairie dont dépend son conservatoire préfère être dans l’illégalité et la renouveler éternellement en CDD. Elle touche 1 380 euros et vit seule avec sa fille, une situation à laquelle elle ne s’attendait pas au sortir du conservatoire : « On a beau faire des écoles prestigieuses, comme le Conservatoire de Paris ou celui de Genève, on a beau remporter des premiers prix, on n’est pas tiré d’affaire. » Son désarroi, elle l’a longtemps tu, songeant parfois à une reconversion, « mais pour quoi faire ? Et puis j’aime mon métier », assure-t-elle. Le mouvement des gilets jaunes a provoqué chez elle un sentiment de “soulagement” : « J’étais dans une forme de culpabilité personnelle à me dire que je n’avais pas su rebondir ou bien gérer ma carrière. Aujourd’hui, je me rends compte que je suis loin d’être la seule. » Si elle avait pu faire garder sa fille, elle se serait volontiers jointe au mouvement.

En répétition avec un gilet jaune

Mathilde avait répétition le samedi de la deuxième manifestation. Elle y est allée en gilet jaune. Cette chanteuse lyrique revendique une forte conscience politique, au risque d’être souvent perçue par ses pairs « comme une extrémiste, ou une idéaliste » qui espère encore dans un milieu plutôt défaitiste. Pour elle, le problème de la précarité dans la musique classique est bêtement numérique : « On est beaucoup trop nombreux. » Une disproportion qui amène des situations absurdes et difficiles : « Je suis allée à des auditions où j’ai été retenue, mais sans travail à la clef. Alors que moi j’ai pris un billet de train, un hôtel, travaillé le programme pendant plusieurs jours », raconte-t-elle. Courir après les cachets, en accepter sans être satisfaite des conditions n’a pas toujours suffi à lui conserver son statut d’intermittente, qu’elle a déjà perdu deux fois. L’an dernier, elle a dû faire de la figuration pour atteindre son nombre d’heures. Un moment « franchement ingrat », se souvient-elle. Habituée des manifs, elle fait des rapprochement entre le monde de la musique et les réformes des différents gouvernements : « La suppression par Emmanuel Macron de la plupart des emplois aidés a été un coup dur pour le monde de la musique, car il s’agissait de postes non négligeables, surtout au niveau local. »

Le poids du carburant sur les tournées

Didier, bassiste jazz dans le Sud-Ouest, voit un lien entre la situation économique globale et la vie des musiciens. Intermittent depuis vingt-cinq ans, il a commencé dans les cafés-concerts. Des scènes qu’il appréciait pour le rapport direct qu’elles créaient avec le public. Mais aujourd’hui, les cafés peinent à s’en sortir et ils « n’ont plus de quoi déclarer les artistes. Alors soit c’est au black, soit les tenanciers nous disent : “On vous fait manger, ça vous fait de la notoriété et vous pouvez vendre vos disques” ». C’est la vision « troubadour » du métier, explique Didier. « D’ailleurs, la première question qu’on nous pose est très souvent : “C’est votre seul métier ? Vous arrivez à en vivre ?” » Didier s’est réorienté vers l’événementiel d’entreprise. Mais, là aussi, les réformes qui font les titres des journaux s’invitent dans sa routine de musicien : « J’ai des contrats signés parfois un ou deux ans à l’avance : on établit le budget avec les prix d’avant, et quand le prix du carburant augmente, ça empiète fortement sur notre marge. » Solidaire des gilets jaunes, Didier est allé discuter avec eux sur un rond-point et, s’il n’avait pas eu autant de concerts en décembre, il serait peut-être allé plus loin.

Inégalité des cachets

Thierry, guitariste et professeur de musique dans l’un des principaux conservatoires d’Ile-de-France, constate le fossé qui sépare sa génération de celle de ses élèves. Il ne sait pas toujours quoi dire à ceux qui veulent devenir professionnels. A un élève excellent musicien, mais aussi bon dans les matières scientifiques, il aurait envie de suggérer une carrière d’ingénieur du son ou un autre métier proche de sa passion. C’est en pensant notamment à eux, par solidarité avec ceux qui galèrent aujourd’hui plus que lui hier, qu’il est allé manifester en gilet jaune à la marche du climat. Si certains musiciens assurent voir au quotidien les conséquences d’une morosité ambiante, d’autres notent des difficultés propres au monde de la musique. Aurélien, guitariste, observe une inégalité dans la course aux cachets, qu’il explique ainsi : « Il y a une grande peur du vide, qui conduit certains musiciens à une boulimie de concerts. Ça devient vite un cercle vicieux. Plus on a de réseaux, plus on a de contrats, et on en accepte de plus en plus. Du coup, certains musiciens travaillent “trop”, acceptent systématiquement des cachets que d’autres, qui ont les moyens de travailler autant et qui attendent que le téléphone sonne, pourraient obtenir. » Mathilde constate, elle, combien les statuts sont figés dans la musique, là où un salarié d’entreprise, par exemple, pourrait naturellement penser avec les années monter en grade : « Je suis souvent choriste, payée parfois dix fois moins que les solistes. L’avancement dans cette hiérarchie est difficile. Il n’y a pas d’évolution naturelle, pourtant, dans le chœur, beaucoup sont peu satisfaits et aimeraient évoluer. »

La solitude du musicien

Trouver des raisons d’aller manifester est donc aisé pour les musiciens. Mettre le doigt sur les raisons du peu d’écho qu’a ce mouvement dans le monde de la musique l’est moins. Quand on lui pose la question, Thierry se rappelle un collègue à qui il avait dû apprendre l’existence de la crise économique de 2008 et assure que la “bulle” dans laquelle vivent les musiciens est bien réelle. Il songe également à Pierre Bourdieu, sort de son sac l’article “Musique et musiciens” du sociologue pour rappeler que la plupart des musiciens sont issus de classes favorisées. En y réfléchissant plus encore, en comparant la musique à d’autres arts, il avance : « Le musicien, par rapport à d’autres artistes, est un solitaire, il répète seul. De ce fait, il analyse parfois des problèmes structurels (je ne trouve pas de cachets, je galère) comme ayant des causes personnelles (je suis mauvais, pas assez bon). » En se penchant également sur la particularité du musicien, Jonathan, compositeur solidaire des gilets jaunes, qui collabore souvent avec des acteurs de théâtre, note que ces derniers « se posent plus, à chaque nouveau projet, la question du sens. Les musiciens, eux, sont davantage obnubilés par l’idée de “faire du beau” », une différence qui les éloigne peut-être d’une possible prise de position.

Respect de l’autorité

Thierry évoque le respect absolu du compositeur, et parfois aussi d’un maître à penser, souvent de mise dans la musique. « Je me rappelle une répétition où un collègue avait refusé de changer une respiration ou une nuance parce que son mentor avait écrit l’inverse sur sa partition. Le monde de la musique classique se forge beaucoup autour du respect des règles et de l’autorité. Il n’est peut-être pas propice à toute contestation ou revendication, et c’est regrettable. » Face à ce constat, que Thierry n’est pas le seul à faire, plusieurs microcosmes musicaux semblent se démarquer. Louis, l’un des initiateurs de l’orchestre baroque des Insoumis, qui s’est notamment produit en marge d’un des meetings de Jean-Luc Mélenchon, constate qu’« il y a plus de liberté laissée à l’interprète dans la musique baroque, ce qui explique peut-être que les baroqueux aient tendance à être plus politisés ». Ce rapport entre la façon de pratiquer une musique et le positionnement politique de ses interprètes fait également sens pour Gaël, artiste musicien et enseignant. Il remarque que « le microcosme de la musique improvisée est porteur d’un fort héritage libertaire, qui part d’une revendication forte : la musique improvisée est la musique de ceux qui la jouent. C’est le lieu où des individus font exister le collectif et s’affranchissent de la domination de la sacro-sainte partition et de la figure tutélaire du compositeur. »

Manifester en fanfare

Du côté de ceux qui composent la musique, certains ont également enfilé un gilet jaune. Solidaire de toutes les dernières grandes luttes sociales, Juan tâche de respecter ses engagements dans son métier : « Je ne demande pas de bourses de fondations d’entreprise. Concernant les concours où j’ai été lauréat, je mets en avant l’institution publique qui l’organise, pas l’entreprise qui le finance. Je n’ai pas envie de participer à du social washing ou d’être la pancarte d’une banque, par exemple. Financièrement, je me débrouille. J’ai la chance de ne pas payer de loyer, j’essaye de vivre avec peu, de combattre le consumérisme, de boycotter les produits des multinationales et des GAFA. Ça fonctionne pour moi comme ça, mais ça peut devenir difficile dès que l’on a une famille, des enfants. »
Le 15 décembre, il était dans les rues de Paris avec la Fanfare invisible, un ensemble de musique révolutionnaire qui se retrouve lors de manifestations ou de grèves.

Sur une vidéo diffusée sur internet, on voit la fanfare, qui regroupe amateurs et quelques professionnels, jouer Du mouvement social. Les musiciens sont disséminés dans une foule de gilets jaunes et de manifestants. Tous sautent et dansent au rythme de la fanfare. Soudain la chanson s’arrête. Elle n’est pas terminée, mais hors champ, des grenades lacrymogènes ont été lancées. La foule se disperse alors, mais la Fanfare s’est, elle, retrouvée le soir même pour jouer devant les postiers en grève.
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