Le smartphone en répétition

Suzanne Gervais 09/01/2019
Tandis que les orchestres invitent de plus en plus les spectateurs à garder leur téléphone portable allumé dans la salle – l’Orchestre national de Lille organise même des concerts “Smartphony” –, la présence du téléphone sur le pupitre, en répétition, divise les musiciens. Plaie ou atout ?
« Il y a clairement un avant et un après-smartphone en répétition », considère le chef d’orchestre Patrick Davin, qui s’estime tolérant vis-à-vis des “téléphones intelligents” de ses musiciens. « Je refuse catégoriquement les oreillettes et les écouteurs, qui déconnectent de la vie de l’orchestre. En revanche, pas de problème si un musicien pianote sur son téléphone quand il ne joue pas, du moment qu’il est réactif quand je m’adresse à lui. » Le maestro considère même que le smartphone rend service au chef : « Avant le portable, les musiciens bavardaient beaucoup… C’était bien plus gênant ! »

Une géographie bien précise

Désormais voisin de la partition et du crayon, le téléphone n’est pas utilisé avec la même intensité selon les pupitres. Et force est de constater que les pupitres les plus connectés se trouvent généralement… au fond du plateau. Cuivres et percussions sont ainsi les plus zélés utilisateurs du smartphone pendant les heures de service. « Nous avons moins de notes à jouer que les cordes, explique Renaud Muzzolini, percussionniste solo à l’Orchestre philharmonique de Radio France, donc, fatalement, on passe plus de temps sur notre téléphone. » Une addiction qui pénalise parfois le travail : « Il arrive qu’on rate notre entrée parce qu’on est sur WhatsApp… et d’ailleurs souvent pour discuter entre nous et se moquer du chef ! confie un corniste, qui a voulu rester anonyme. Les tournées à l’étranger ne nous freinent pas : on utilise le wifi de la salle. » Cet été, en période de Coupe du monde, nombreux ont été les musiciens à regarder les matchs, dissimulés derrière leur pupitre, en répétition, mais pas seulement. « Un supplémentaire a poussé le vice jusqu’à regarder un match pendant le concert. Il a été viré », raconte Claire Händel-Privat, hautboïste à l’orchestre du théâtre de Hildesheim, en Allemagne. Mais plutôt que de jeter la pierre aux musiciens, Marc Hajjar, qui dirige notamment l’ensemble Nouvelle Portée, rappelle que le mauvais exemple vient souvent du chef lui-même. « Mon smartphone est systématiquement sur mon pupitre… », confesse-t-il.

Le smartphone parasite

« On en est où ? », « On reprend où ? » Pour le chef Simon Proust, 28 ans, la présence du smartphone en répétition est réellement intempestive : « Les téléphones sont de plus en plus perfectionnés, ils hypnotisent les musiciens, ils les isolent alors qu’on est censés faire un travail collectif et se concentrer sur le moment présent. » Le jeune chef, qui posait son smartphone sur son pupitre lorsqu’il a commencé à diriger, « pour regarder l’heure », le laisse désormais dans son sac. Et s’est acheté une montre : « Même quand il est en mode avion, le téléphone est un objet de tentation. On va y jeter un œil, y penser. C’est une pollution mentale qui n’a pas sa place en répétition. » Le bassoniste Benjamin El Arbi voit sans cesse ses collègues faire défiler leur écran : « J’ai du mal à me sentir investi quand mon voisin de pupitre écrit un sms ou actualise son fil Instagram. Quand je leur dis qu’ils sont pénibles, ils me répondent que cela n’altère pas leur manière de jouer. Peut-être, mais la téléphone gâte forcément la concentration, l’attitude générale. » Pourtant, les musiciens ont toujours eu des distractions pour passer le temps pendant les services : « Avant le téléphone, c’était le journal, rappelle David Mollard, qui dirige l’Orchestre des jeunes d’Ile-de-France. Je me souviens avoir assisté à des répétitions dirigées par Michel Plasson, au Capitole de Toulouse, où toutes les trompettes lisaient L’Equipe… Le téléphone est moins encombrant qu’un journal. » Mais le papier, lui, ne suscite pas une réactivité immédiate. « Quand on joue et qu’un nouveau message s’affiche, on est déconcentré… et on perd forcément du temps », poursuit Benjamin El Arbi. La perte de temps, un argument qui fait mouche pour la cheffe Lucie Leguay, 28 ans, lauréate du Tremplin pour jeunes cheffes d’orchestre et fondatrice de l’Orchestre de chambre de Lille : « Il y a tellement peu de répétitions par programme qu’on ne peut pas se permettre de perdre de temps. Il faut être très efficace. »

Interdire ou tolérer ?

Faut-il dès lors bannir le téléphone ? Le chef Rani Calderon avait tenté d’interdire son utilisation en répétition lorsqu’il était directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine. Une décision impopulaire, qui lui avait attiré les foudres des musiciens. A l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, le téléphone est à utiliser avec modération : « Les musiciens qui utilisent trop leur téléphone pendant les service reçoivent des avertissements vindicatifs », confie un musicien de la phalange monégasque. Véritable casse-tête juridique, la question de l’utilisation par les employés de leur smartphone privé pendant les heures de travail se pose régulièrement en entreprise. L’employeur peut-il interdire son usage ou doit-il respecter une certaine marge de tolérance ? Une question à laquelle le monde de l’orchestre n’échappe pas. A l’Orchestre de l’Opéra de Hanovre, interdiction formelle d’utiliser le téléphone en répétition, sous peine de recevoir un blâme. Et la jeune génération de chefs, pourtant très connectée, n’est pas forcément la plus tolérante vis-à-vis du téléphone : « Je suis absolument contre en répétition, confie Lucie Leguay. Je refuse qu’il soit sur le pupitre : il doit être rangé, point. » Un service de répétition dure généralement entre deux heures et demie et trois heures, avec une pause. « Ce n’est pas intenable d’être injoignable pendant quelques heures », estime la jeune cheffe. La musique, seulement la musique. Un idéalisme qui se heurte aux réalités du métier de musicien ? « Même s’il y a des moments de grâce en répétition, une répétition est, comme son nom l’indique, répétitive, explique Patrick Davin. Les musiciens attendent de longs moments. Qu’un chef interdise le portable en répétition n’est absolument pas réaliste. » Un musicien qui flâne sur Facebook a peut-être deux cents mesures à compter… La solution ? « Privilégier les partielles pour minimiser le temps d’attente de chaque pupitre », explique Patrick Davin.

Le smartphone adjuvant

Le smartphone peut aussi s’avérer utile pendant la répétition : « C’est une vraie boîte à outils, estime David Mollard. Avec un seul téléphone, nous avons un accordeur, un métronome, des applications d’enregistrement qui ont un son plutôt correct. Le smartphone allège la besace du musicien. » Simon Proust, chef assistant à l’Ensemble intercontemporain, le concède, « l’appli métronome m’est indispensable quand une partition demande des précisions rythmiques ». Son smartphone, Renaud Muzzolini aurait du mal à s’en passer pendant ses heures de travail, et pas seulement pour se distraire : « C’est un passe-temps, mais c’est surtout un gain de temps ! En tant que chef de pupitre, j’utilise mon téléphone, pendant les mouvements où je ne joue pas, pour envoyer les partitions aux supplémentaires, commander le matériel… »
Autre atout du téléphone en répétition : faire vivre l’orchestre sur les réseaux sociaux, à l’instar de Salvatore Lombardo, alias le “Crazy Violonist”, membre de l’Orchestre de l’Opéra de Naples, dont le compte Facebook, riche en gags qu’il prend le temps de filmer pendant les répétitions et dans les coulisses, est suivi par quelque 11 000 musiciens. A l’Orchestre symphonique de Seattle, aux Etats-Unis, le directeur général a dû faire interdire le téléphone pendant les applaudissements après que certains musiciens ont été pris en flagrant délit de selfie au moment des saluts ! Mais un recours judicieux au téléphone peut également servir à certains moments. A l’affiche de l’Opéra-­Comique en novembre, pour Donnerstag auf Licht de Stockhausen, Maxime Pascal avait mis en place une solution bien particulière pour diriger les trompettistes qu’il ne pouvait pas voir (tous les instrumentistes se déplaçaient dans la salle) : une conversation WhatsApp !
Pour Renaud Muzzolini, la présence désormais incontournable du smartphone en répétition est juste une question d’adaptation : « Il n’y a statistiquement pas plus de faux départs depuis qu’on pose nos téléphones sur le pupitre. Le fait d’avoir mon téléphone avec moi a seulement modifié mon écoute en répétition. Plutôt que de compter mes temps, je suis davantage attentif au trajet tonal et aux nuances. »

Reste que le smartphone, tantôt parasite, tantôt utile pour le musicien et le chef, peut devenir un moyen de pression, y compris dans les orchestres d’amateurs. « Quand le chef voit ses musiciens sur leur téléphone, cela veut aussi dire que c’est à lui de rendre la répétition intéressante : il ne doit pas perdre son audience », explique Aleth Pauphilet, violoncelliste à l’Orchestre des grandes écoles à Paris. La présence du téléphone pendant les heures de répétition peut également se transformer en menace tacite vis-à-vis du chef : le musicien peut enregistrer la répétition et le chef se sentir surveillé. Big Brother, le retour?

Le téléphone et la santé du musicien

Lumière bleue et ondes nocives pour le cerveau : si ces effets néfastes du téléphone portable sont connus, certains maux générés par une utilisation effrénée peuvent pénaliser le musicien. Tout d’abord, le risque de tendinite du pouce dû… à l’écriture de sms. Lorsque le téléphone est logé dans le creux de la main, le pouce réalise de multiples flexions et extensions forcées sur les touches du clavier. Dans cette position, les tendons sont fortement sollicités et risquent l’inflammation…
Second bémol : l’utilisation directe au niveau de l’oreille augmenterait considérablement le risque d’acouphènes. Préconisations : limiter les entretiens téléphoniques chez les chanteurs et les musiciens ou utiliser une oreillette.

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