Debussy, un dernier tour de piste

Alain Pâris 09/01/2019
Le propre des anniversaires, c’est de susciter un enthousiasme qui s’essouffle au fil des mois avant de disparaître, l’année écoulée. Debussy n’échappe pas à la règle et doit céder la place à Berlioz et Offenbach. Et pourtant…
La musique de Debussy a toujours tenté les orchestrateurs. Mais le maître veillait. Seuls quelques fidèles ont eu le droit d’orchestrer certaines de ses pièces : Caplet, Büsser, Koechlin. Ravel également. Mais toujours sous son contrôle. On sait aussi que Caplet a largement participé à l’orchestration du Martyre de saint Sébastien et, dans une moindre mesure, des Images pour orchestre. Mais ce qui est frappant, c’est que Debussy lui-même n’a que très rarement cherché à orchestrer ses propres œuvres : quelques mélodies, La plus que lente et la Berceuse héroïque. Toutes ces versions sont regroupées, avec l’orchestration de deux Gymnopédies d’Erik Satie, dans le dernier volume paru de l’édition monumentale entreprise par Durand sous la houlette de Denis Herlin et Edmond Lemaître (Musica Gallica – volume préparé par Robert Orledge). J’aime beaucoup l’anecdote citée dans l’avant-propos qui retrace les circonstances dans lesquelles l’orchestration des Gymnopédies aurait vu le jour : Satie se mit au piano devant un petit groupe de musiciens et joua quelques-unes de ses pièces. Devant la médiocrité du jeu de l’auteur de Parade, Debussy intervint et prit amicalement sa place : « Attends, mon vieux, je vais te faire entendre ta musique. » D’après le chef d’orchestre Gustave Doret, chez qui se tenait cette réunion, les Gymnopédies sonnèrent alors miraculeusement, pleines de couleurs et de nuances. « Il ne reste plus qu’à les instrumenter ainsi », ­s’exclama-t-il. Ce qui fut fait. Difficile de faire la part du vrai et du faux, mais l’anecdote méritait d’être connue.

Debussy et l’orchestre

Un autre exemple permet de mieux apprécier le rapport de Debussy à l’orchestre : il projetait d’orchestrer deux de ses quatre Proses lyriques pour les concerts d’Eugène Ysaÿe à Bruxelles. Mais, après quelques semaines, il avait changé d’avis et écrivait au compositeur Pierre de Bréville qu’il lui semblait « très inutile de les augmenter d’un fracas orchestral quelconque ». De ce projet subsistent seulement les vingt-cinq premières mesures de la seconde prose, “De Grève”, dont l’orchestration fut achevée par Roger-Ducasse en 1924. Avec le recul, on se rend compte que Roger-Ducasse a plutôt traité l’orchestre à sa manière. C’est ce qui a incité Robert Orledge à proposer sa propre orchestration, qui cherche à rester davantage dans le style et les couleurs des premières mesures.
Les Trois ballades de François Villon constituent un cas à part, car Debussy les a orchestrées immédiatement après avoir composé la version avec piano. On peut se demander s’il ne pensait pas à l’orchestre dès le premier stade. Pour “Le jet d’eau”, troisième des Cinq poèmes de Charles Baudelaire, c’est l’inverse : dix-huit ans séparent les deux versions, l’orchestration étant peut-être une réponse aux demandes pressantes d’Edouard Colonne, qui voulait « du neuf » chaque saison. La création se solda par un accueil plus que mitigé, avec une descente en flammes d’Emile Vuillermoz, qui ne voyait « aucune fluidité, aucune fraîcheur et aucun scintillement dans l’instrumentation de cette page ». En 1922, Caplet allait en réaliser une nouvelle orchestration, plus transparente (déjà publiée dans le volume V/12 de la même édition intégrale).
Parmi les autres orchestrations réunies dans le même volume, j’ai un faible pour celle de La plus que lente, avec son merveilleux solo de cymbalum (auquel peut se substituer un solo de flûte). Debussy la réalisa pour remplacer celle d’Henri Mouton, qu’il trouvait trop « genre brasserie […] inutilement ornée de : trombone, timbales, triangle, etc. ».

Debussy et le métronome

Pendant que cette édition monumentale avance pas à pas (il reste encore une quinzaine de volumes à paraître), les éditeurs d’outre-Rhin publient à marche forcée. Henle avait un temps d’avance avec la musique pour piano et la musique de chambre ; mais Bärenreiter, avec des éditions de Douglas Woodfull-Harris, comble son retard et nous donne surtout de très belles éditions des œuvres pour orchestre (les Images paraîtront bientôt). Le dernier volume paru est consacré à la musique pour violon et piano. Woodfull-Harris se montre d’une précision extrême dans l’utilisation des sources pour résoudre les divergences qui existaient dans l’édition d’origine entre la partie séparée de violon et la partition d’ensemble : Debussy était déjà très malade et les épreuves ont été mal relues. Une analyse des enregistrements d’époque faisant autorité constitue un complément précieux à la stricte lecture du texte, notamment en ce qui concerne les mouvements métronomiques, dont on sait que Debussy leur accordait une valeur toute relative. En plus de la sonate, le même volume comporte la transcription de Minstrels (dernier prélude pour piano du premier livre) par Debussy lui-même et celles du violoniste américain Arthur Hartmann pour La Fille aux cheveux de lin et Il pleure dans mon cœur avalisées par le compositeur, la première des deux ayant probablement incité Debussy à transcrire Minstrels.
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