Directeur de conservatoire : administratif ou musicien ?

Laurent Vilarem 09/01/2019
Le recrutement des directeurs de conservatoire est devenu un parcours du combattant. Les profils recherchés n’ont jamais été aussi multiples, mêlant compétences musicales, pédagogiques et managériales. Une gageure.
En avril dernier, le CRC de Pontarlier faisait paraître une annonce pour le recrutement de son directeur. L’énoncé du poste tenait en trois pôles : « pilotage du projet d’établissement », « direction pédagogique » et « fonctionnement de la structure ». Les compétences requises étaient donc nombreuses et diversifiées. Elles s’établissaient en des termes précis : « cadre juridique et fonctionnement des établissements spécialisés », « aptitude au management », en passant par un « environnement territorial et connaissance des procédures administratives et budgétaires ». Grand absent de la liste, l’obligation d’une pratique soutenue de la musique, voire d’une carrière de musicien. D’un fonctionnement essentiellement interne tourné vers la pédagogie musicale, les conservatoires possèdent maintenant des missions territoriales, liées à des exigences d’éducation générale, de diffusion artistique et d’animation sociale. La profession de directeur a profondément évolué depuis une vingtaine d’années. Il lui faiut être à la fois un musicien, un pédagogue et un habile administrateur.

La quadrature du cercle

Directrice de l’action culturelle à Argenteuil, Cassandre Deweine a fait un recrutement de direction pour le CRD. La question du profil entre manager, pédagogue et artiste s’est rapidement posée : « Ce fut un recrutement difficile, raconte-t-elle. Un directeur de conservatoire doit être reconnu sur le plan artistique, mais également être un bon manager. On recherche aujourd’hui la quadrature du cercle. La mission du directeur est complexe : il doit veiller à la gestion d’une école, dans notre cas de 1 300 élèves, tout en étant au point sur les questions pédagogiques, budgétaires et sociales. » Après consultation de tous les partenaires, le choix fut porté sur un jeune directeur, musicien, et formé au métier de direction. « Même si on nomme un artiste à la tête d’un conservatoire, il doit maîtriser les compétences de gestion nécessaires. Car la plus belle idée artistique nécessite aussi une expertise dans la gestion humaine et financière. On constate souvent qu’un binôme, dont l’un s’occuperait de la partie artistique et l’autre de la partie organisationnelle, est mis en place pour répondre à ces exigences. Sans doute que ces deux compétences peuvent être réunies au sein d’un seul profil. » Autre impératif, la disponibilité. Etre directeur de conservatoire nécessite d’avoir du temps pour aller aux concerts, gérer enseignants et parents d’élèves, tout en ayant envie d’être innovant dans l’apprentissage de la musique. « Il faut avoir une disponibilité énorme, conclut Cassandre Deweine. C’est un incontournable. Penser pouvoir télétravailler régulièrement ou disposer de toutes les vacances scolaires me semble illusoire. »

Passion vs réalité

Cette énergie serait décuplée, selon le compositeur Bernard Cavanna, directeur du CRD de Gennevilliers de 1987 à 2018, si l’on possède, chevillé au corps, l’amour de la musique. C’est l’envie de transmettre son art qui permet aux directeurs de transmettre leur passion aux équipes : « C’est un métier où il faut être musicien. On n’est pas forcément un bon directeur si on a un CA ou un DE ; on est un bon directeur ou professeur, si on est exigeant, généreux, patient. Quand on est passionné par la musique, on apporte aux autres l’envie d’approfondir les chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui. » Cette passion peut néanmoins s’échouer au contact des réalités pratiques. Les directeurs doivent jongler entre des injonctions paradoxales. Aller vers l’excellence des classes d’enseignement, tout en menant des actions de terrain. Faire toujours mieux avec moins de moyens. Un obstacle : les élus qui tendent parfois à instrumentaliser les conservatoires en fonction de leurs objectifs politiques. « C’est un métier qui a beaucoup changé, soutient la compositrice Suzanne Giraud, ancienne directrice du conservatoire du 20e arrondissement à Paris. Lorsque j’ai commencé ma carrière, le directeur devait faire exister le conservatoire dans la ville. Reconnu pour sa compétence, il présentait des projets aux politiques. Maintenant, c’est le contraire. Au lieu de développer l’activité pédagogique et artistique de son établissement, le directeur doit exécuter des ordres qui viennent d’en haut. Trop souvent, les directeurs sont des courroies de transmission pour annoncer les pénuries, les restrictions ou les licenciements. » En cause, le manque d’argent qui débouche sur des économies pour le secteur culturel, et des élus qui souhaitent toujours plus imprimer leurs marques pour légitimer leur pouvoir. Suzanne Giraud a choisi de retourner à l’enseignement (au CRR de Paris) et y a retrouvé une forme de sérénité : « C’est un métier qui met sous pression. Ces pressions viennent d’ailleurs autant des élus que des parents d’élèves. Bien sûr, de cette riche matière humaine naît un enthousiasme souvent fertile, mais le métier de directeur peut être épuisant en raison du stress qu’il génère. »

Les relations avec les élus

Les rapports entre directeurs de conservatoire et élus varient selon les situations. Certains élus n’ont pas toujours conscience du niveau de compétence des directeurs et de la complexité des enjeux. D’autres sont des soutiens fidèles de l’action des établissements culturels. Robert Llorca, directeur du CRR du Grand Chalon, travaille en bonne intelligence avec un élu, lui-même ancien élève de conservatoire et musicien confirmé. Mais parfois, le politique tient à imposer ses visées. « J’ai eu des conflits avec des élus par le passé. Dans une ville de l’ouest de la France, un maire “libéral” ne souhaitait pas développer le service public, de peur que ce dernier ne gêne les écoles privées de danse et de musique. J’ai fini par partir, car l’élu, lorsqu’il est au pouvoir, a toujours raison. » Parfois, les relations peuvent évoluer favorablement. Il faut ainsi s’armer d’obstination : « J’ai actuellement des relations apaisées avec un élu avec lequel j’ai eu, il y a peu, d’énormes conflits, raconte Alain Perpetué, directeur du CRD de Tarbes. Ce qui m’a sauvé, c’est de n’avoir jamais baissé les bras et d’avoir créé des solidarités en interne et en externe. Il n’y a pas de fatalité : l’important est de faire reconnaître le travail fourni. »

Les dangers du formatage

Dans les pôles supérieurs, la problème reste sensiblement le même que dans les conservatoires. Si les pôles supérieurs ont surtout pour mission d’offrir une formation professionnalisante à des musiciens de haut niveau, la demande est également forte d’offrir des services à la population. Pianiste d’origine italienne, Viviana Amodeo est directrice de l’ESM Bourgogne-Franche-Comté. Son parcours atypique lui permet d’avoir un recul salutaire : « La France possède des formations d’excellente qualité. Celle pour devenir directeur de conservatoire requiert de grandes compétences. Les profils sont également très diversifiés, puisqu’il existe maintenant différentes familles de la fonction publique, entre filières culturelle et administrative. Mais, comparativement à l’Italie, où tout est beaucoup plus décentralisé et “sauvage”, il existe moins de diversité et de créativité. On s’agrippe souvent à des nouveaux dogmes, si bien qu’on se retrouve dans l’urgence, la pensée unique et le formatage. » Un constat également dressé par Alain Perpétué : « On cherche souvent à uniformiser un enseignement sur l’ensemble du territoire. On impose des objectifs à des établissements de tailles totalement opposées. L’égalitarisme peut être délétère. »

A cela s’ajoute le problème de la rémunération : un directeur commence sa carrière à 2 000 euros et finit sans prime spécifique à 3 200 euros, ce qui est la même somme qu’un professeur de lycée. Une rémunération en fonction du nombre d’élèves de l’établissement peut être un critère à débattre lors d’une réforme. Robert Llorca évoque, lui, la nécessité d’une permanence au niveau de l’Etat et des directions pédagogiques : « Il y a eu tellement de changements d’orientation et d’appellation. Or, les choses évoluent lentement, les textes entrés en application il y a une dizaine d’années commencent à porter leurs fruits. Il ne faudrait pas que les politiques éprouvent le besoin d’imprimer de nouveau leurs marques en apportant de nouvelles réformes formelles et structurelles. Nous avons besoin désormais de stabilité. Laissons les enseignants enseigner et les directeurs de conservatoire diriger ! » Un appel vers la direction générale de la Création artistique du ministère de la Culture, qui réfléchit à lancer une réforme des conservatoires.

 

Ecoles privées : L’exemple de l’École normale de musique de Paris

Sans subventions publiques, l’Ecole normale de musique Alfred-Cortot est une institution entièrement privée. Le fonctionnement de l’école ne dépend aucunement des politiques publiques, si bien que la clé de voûte consiste à chercher des financements extérieurs. En poste depuis 2013, Françoise Noël-Marquis vient du monde des affaires. « Je n’ai pas fait le choix de devenir directrice, c’est davantage le désir de mettre toute ma formation et mon expérience dans le secteur privé au service de l’institution aussi rare que magnifique qu’est l’Ecole normale. Mon parcours dans le conseil m’a confrontée à beaucoup de situations et de secteurs différents et me permet d’avoir un regard très comparatif. Selon moi, il existe des profils qui correspondent à certaines étapes d’un établissement ou d’une institution. A l’heure où l’école Cortot se repositionne au niveau européen, mon expérience dans la gestion de projets stratégiques s’avère nécessaire et utile. » Les professeurs ayant souvent davantage de respect pour l’un de leurs pairs à la direction, Françoise Noël-Marquis a craint qu’on lui fasse un procès en légitimité : « Ma plus grande fierté est d’avoir été acceptée dans un milieu qui, à l’origine, n’était pas le mien. Je suis profondément reconnaissante de la façon dont j’ai été accueillie par des enseignants qui sont d’immenses artistes que je respecte profondément. Il faut gagner la confiance, rien n’est jamais acquis, mais ils m’ont laissé faire mes preuves. Aujourd’hui, je me sens sereine, comme si mon passé professionnel s’était uni à ma profonde passion de la musique. Parfois, je ressens simplement une responsabilité écrasante. L’Ecole normale a connu des gens aussi extraordinaires que Cortot, Munch ou Dutilleux… il y a un devoir et une implication à pérenniser cette institution. »

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