Piston et hors-piste

Suzanne Gervais 09/01/2019
Trompettiste baroque et professeur de ski, Florian Léard partage son temps entre ses concerts à Paris et, l’hiver venu, la poudreuse de sa Savoie natale. Portrait d’un athlète musicien qui glisse à chaque saison de Charpentier aux pistes damées.
Glisser, déraper, enchaîner les flexions-extensions. Puis rentrer, faire sécher la combinaison. Travailler son “buzz” à l’embouchure, poser les sons, répéter le détaché. Voilà, résumé en trois lignes, le programme qu’a suivi Florian Léard, (presque) chaque soir après l’école, de huit à dix-huit ans : ski, puis trompette.
Pour ce Savoyard, la question de l’inscription à l’incontournable Ski Club de Saint-Jean-de-Maurienne, ne s’est même pas posée : « J’ai vite pu intégrer une équipe et faire de la compétition », raconte-t-il. Larges épaules et visage hâlé – on serait tenté d’y chercher la marque des lunettes de ski –, Florian Léard sirote un diabolo menthe. De temps à autre, le trompettiste jette un coup d’œil à sa montre. Il sort tout juste d’une répétition avec la batterie fanfare de la Garde républicaine. Et ce soir, il y a concert. « Sport et musique sont plus liés qu’on ne le pense, déclare-t-il avec un sourire. Avant d’entrer sur scène, je respire profondément. Comme lorsque je m’élance sur une piste. »

De Val Thorens à la Schola Cantorum

Dans le village où il grandit, la fanfare est, comme le ski, une institution : sa mère l’inscrit en classe de trompette. « L’après-midi, j’avais entraînement de ski. En rentrant, j’enlevais rapidement ma combinaison et mes grosses chaussures et je me mettais à la trompette. » Puis, direction le conservatoire de Chambéry en même temps qu’un cursus à horaires aménagés, mais pour le sport. Après le bac, l’heure du choix ? Pas pour Florian Léard : monitorat de ski en poche, il ouvre sa propre école, près de Val Thorens. Sa trompette et ses skis calés dans le coffre de sa Fiat 500, il multiplie les allers-retours en Suisse : il vient d’être admis à la Haute Ecole de musique de Lausanne. Le sportif se spécialise ensuite en trompette baroque avec Jean-François Madeuf à la Schola Cantorum de Bâle. « J’avais parfois du mal à tout caser dans une journée, mais je n’ai jamais pu choisir entre mes deux activités. La compétition en ski m’a énormément aidé pour mes concours de trompette. Il suffit de gérer des aigus délicats comme une pente un peu trop raide… »

Cultiver son corps

Les mois passés à Paris ne sont pas exempts de sport. Jogging tous les matins, équitation chaque jour. Son physique d’athlète n’a pas été pour rien dans l’admission du trompettiste à la batterie fanfare de la Garde républicaine : chaque musicien doit savoir monter à cheval. « Après tout, nos ancêtres trompettistes des 17e et 18e siècles étaient tous des cavaliers ! » glisse Florian Léard, qui regrette par ailleurs que les musiciens se soucient si peu de leur corps. « Nos rythmes de vie sont pourtant comparables à ceux des grands sportifs. Et nos maux aussi : crampes, tendinites, douleurs dans le dos… » Après tout, ne parle-t-on pas d’échauffement dans les deux disciplines ? « La trompette est un instrument physique. On devrait toujours s’étirer après avoir joué… comme après une séance de sport. » S’il continue le sport à Paris, pas question de mettre la musique de côté pendant la saison hivernale. « Je m’arrange pour avoir des concerts en Suisse ou à Lyon, explique le musicien, qui joue régulièrement avec Le Concert spirituel, Le Concert de l’Hostel Dieu et l’Ensemble vocal de Lausanne. Dans une même journée, je peux passer de la combinaison fluo au frac de concert ! Il faut juste faire attention à protéger ses lèvres du soleil, pour ne pas avoir de difficultés à jouer. »

Liberté de choix

Jean-François Madeuf a été son professeur à Bâle. Il admet avoir d’abord été surpris par la double casquette de son élève : « Florian travaillait moins sa trompette les mois d’hiver ! A l’époque, je me disais que la vie de musicien professionnel était une activité à plein temps. La preuve que non. Le métier évolue, surtout avec nos instruments à vent. Nous ne sommes pas, comme les pianistes, rivés au clavier huit heures par jour ! »
Florian Léard est aujourd’hui moniteur de ski indépendant. « Je suis totalement libre de gérer mon emploi du temps. C’est comme cela que j’y arrive… Les musiciens qui ont une double activité sont rarement les musiciens titulaires. » Pour le trompettiste, les “double vies” sont de plus en plus acceptées dans le milieu musical. Un changement des mentalités dû, en grande partie, à un pragmatisme économique : « Cela risque de devenir la norme d’ici quelques années, surtout en musique baroque, où il n’y a pas beaucoup d’orchestres professionnels qui embauchent autrement qu’au cachet. » Un réalisme qu’il considère comme une aubaine, malgré les casse-tête d’agenda : « Grâce à mon activité de prof de ski, je ne suis pas forcé d’accepter des cachetons alimentaires, qui m’intéresseraient moins. Je garde le meilleur du métier de musicien. » Quand on lui demande s’il n’éprouve pas la culpabilité que ressentent parfois les musiciens de ne pas travailler assez leur instrument, il sourit : « On ne le dit pas assez, mais c’est important, aussi, de savoir quitter son instrument. » Avant d’ajouter : « Pour mieux y revenir. »
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