La richesse de la diversité

09/01/2019
A la suite de l’article de Jean-Baptiste Lapierre “Le quintette, ça ne sonne pas” et de la réponse d’Yves Charpentier, flûtiste du Concert impromptu, Claire Sirjacobs, hautboïste du quintette Aquilon, souhaite apporter quelques arguments à la “défense” du quintette à vent.

M. Lapierre parle d’un « panthéon de formations de musique de chambre ». De quoi s’agit-il ? Comment peut-on comparer un quatuor à cordes à un quintette à vent dans l’histoire de la musique et par rapport à l’évolution de la facture des instruments ? Puisqu’il parle lui-même « d’éducation musicale un peu solide », je lui rappellerai donc juste certains faits (car malheureusement je suis membre d’un quintette à vent et donc influencée par un intérêt particulier !).
A la période classique, Mozart compose une de ses plus belles œuvres (dans une lettre adressée à son père, il écrit : « Le meilleur que j’ai écrit dans ma vie »), son quintette pour hautbois, clarinette, basson, cor et piano (KV 452, 1784). Douze ans plus tard, en 1796, Beethoven tient à montrer qu’il peut également écrire pour cette formation nouvelle et rivaliser avec le génie de Mozart et écrit son opus 16. Nous avons là quatre instruments à vent (de “nature différente”) associés au piano. Au début du 19e siècle, c’est Anton Rösler (mieux connu sous le nom de Rosetti) qui s’essaiera le premier à écrire pour cinq instruments à vent : une flûte, un hautbois, un cor anglais, une clarinette et un basson. Pendant la première moitié de ce siècle, cette formation (où le cor remplace le cor anglais) va prendre tout son essor.

Monsieur Lapierre parle d’un « répertoire très confidentiel (quelques pièces de Danzi, Cambini et Reicha) ». Qu’en est-il véritablement ? Anton Reicha, compositeur d’origine tchèque, mais vivant et enseignant à Paris, est le premier à instaurer la formation dite “quintette à vent”. Profitant d’une évolution très forte, à cette époque, dans la facture des instruments de la famille des bois (flûte, hautbois, clarinette et basson), il écrit des pièces très virtuoses et dans des tonalités plus variées que ses prédécesseurs. Il pensait que « les compositeurs célèbres n’avaient rien écrit pour ces instruments parce qu’ils ne les connaissaient qu’imparfaitement » et qu’ils (les instruments à vent) « n’avaient pas de bonne musique pour se faire valoir ; tandis que les instruments à cordes étaient si riches en excellentes productions. J’ai trouvé les choses en cet état lorsqu’il me vint à l’idée de réunir les cinq principaux instruments à vent… » Reicha rencontre un immense succès en France, à Paris, avec ses œuvres pour quintette à vent (« tout le monde voulut les entendre et tout Paris en parla »). Il en écrira pas moins de 24 (plus trois pièces pour cor anglais avec accompagnement de flûte, clarinette, cor et basson) ! Ils seront à l’époque interprétés par les solistes de grands orchestres et professeurs au Conservatoire (Guillou à la flûte, Vogt au hautbois, Bouffil à la clarinette, Henry au basson et Dauprat au cor, qui deviendront le quintette Reicha).
Balzac cite le nom de Reicha dans une de ses nouvelles (Les Employés, 1838). Le personnage Colleville (première clarinette à l’Opéra-Comique) est en train de descendre la rue quand il croise un ami et lui dit : « Tu devrais venir chez nous samedi prochain pour écouter un concert. Nous allons jouer un quintette de Reicha. » Berlioz, étudiant en composition de Reicha, s’exprimera à la mort de son professeur dans un journal, en termes très élogieux sur ses talents de compositeur et de professeur.
A l’étranger également, on parle de Reicha et de ses quintettes. Jon Sainsbury écrit à propos des quintettes, dans son Dictionary of Musicians (1824) : « No description, no imagination, can do justice to these compositions. The effect produced by the extraordinary combinations of apparently opposite-toned instruments, added to Reicha’s vigorous style of writing and judicious scoring, have rendered these quintets the admiration of the musical world*. »
Le Allgemeine Musikalische Zeitung (journal musical de langue allemande le plus important au 19e siècle traitant de l’actualité mondiale) rapporte dans une critique d’un concert de l’opus 91 que l’interprétation était techniquement parfaite.
Les quintettes de Reicha vont par conséquent s’exporter à l’étranger, notamment à Vienne avec la formation Harmonie-Quintett, qui associe dans ses programmes de concerts des œuvres de Reicha, Mozart, Beethoven, Spohr et Hummel. Certains étudiants de sa classe de composition vont eux aussi composer des quintettes à vent (Onslow, Mangold, Mengal) ainsi que d’autres compositeurs contemporains comme Henri Brod (trois quintettes), Franz Danzi (neuf quintettes et des quintettes avec piano), Giuseppe Maria Cambini (trois quintettes), Franz Lachner (deux quintettes), François René Gebauer…
Pendant la première moitié du 19e siècle, 16 compositeurs écrivent 66 quintettes, dont 3 arrangements de Mengal d’œuvres de Mozart, Haydn et Beethoven. Il semblait donc déjà courant à l’époque d’arranger pour quintette à vent ! Voilà pour ce qui est des débuts de cette formation et de son accueil dans le milieu musical.
Ensuite, il est vrai que les compositeurs romantiques n’ont pas écrit pour le quintette à vent (à l’exception de Paul Taffanel, August Klughardt, Bohuslav Foerster). Mais ce n’est malheureusement pas cette seule formation qui a été “délaissée”, mais bien tous les instruments à vent, que ce soit en musique de chambre ou en soliste !
Les compositeurs du 20e siècle comme Paul Hindemith, György Ligeti, Karlheinz Stockhausen, Luciano Berio, Jacques Ibert, Henri Tomasi, Jean Françaix… vont, eux, reprendre cette formation, mais est-ce seulement en fonction de la « diversité des timbres et des modes de jeu », comme l’affirme M. Lapierre ?
Parlons donc de cette diversité qui, selon lui, n’est pas compatible avec homogénéité.
Oui, les cinq instruments du quintette à vent sont fabriqués dans des matériaux différents, avec des perces différentes et ont donc des timbres différents ; oui, ils ont des embouchures différentes et donc des modes d’émission différents, mais cela n’est-ce pas vrai également de l’orchestre ?
Sa vertu n’est-elle pas, justement, de pouvoir sonner par moments comme un seul et même instrument ? Chaque instrument peut jouer avec plus ou moins d’attaque, plus ou moins de timbre, plus ou moins de vibrato, plus ou moins fort, cela s’appelle la flexibilité.
L’homogénéité d’une petite harmonie au sein d’un orchestre ne s’observe pas seulement à chaque pupitre (de flûtes, de hautbois, de clarinettes…), mais aussi, par exemple, quand une flûte, un hautbois et une clarinette jouent un solo à l’unisson. Pour cette raison, le quintette à vent est, d’après moi, la meilleure école pour devenir un musicien d’orchestre accompli.
C’est précisément la richesse d’une formation telle que le quintette à vent de pouvoir alterner l’homogénéité du mélange des sons et la mise en relief des caractéristiques de chaque instrument (dimension quin manque à une formation comme le quatuor à cordes). De plus, ces cinq instruments n’ont pas de fonction prédéfinie dans l’ensemble et peuvent varier le discours musical et les couleurs, selon qui joue la mélodie (un seul instrument ou plusieurs), qui fait fonction de basse (le plus souvent, le basson ou le cor) et qui accompagne.

Je me joins à Yves Charpentier, en invitant M. Lapierre à assister à un concert du quintette Aquilon et, surtout, à dialoguer avec le public, toujours très enthousiaste après les concerts, regrettant d’entendre si rarement des quintettes à vent et soulignant les avantages de cette formation.

Claire Sirjacobs, hautboïste du quintette Aquilon

* « Ni la description ni l’imagination ne peuvent restituer ces compositions. L’effet produit par les extraordinaires combinaisons d’instruments aux sons apparemment opposés, auquel s’ajoute l’écriture nerveuse de Reicha et la qualité de ses arrangements, ont valu à ces quintettes l’admiration du monde musical. »

Sources :
“Die Entwicklung des Bläserquintetts in der ersten Hälfte des 19. Jahrhunderts”, Udo Sirker, Regensburg, Gustav Bosse, 1968.
“Pre-Longy Chamber Winds Societies in Paris”, David Whitwell.


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