Plan chorale : un débouché pour les chefs de chœur ?

Suzanne Gervais 05/02/2019
Au moment où la circulaire “Développement du chant choral à l’école” vient de paraître, les musiciens s’interrogent sur le rôle qu’ils auront à jouer dans le vaste projet interministériel.
« Pour mettre en œuvre le plan chorale, nous aurions besoin de 52 000 chefs de chœur sur le territoire… », confie une conseillère Drac à un directeur de CFMI. Le plan chorale va-t-il créer de l’emploi pour les musiciens ? Du côté des musiciens professionnels, l’heure est pourtant à l’expectative. « Pour le moment, le plan chorale, c’est du vent. On ne voit rien se profiler ! » glisse un chef de chœur qui dirige une maîtrise en région parisienne. Une impatience qu’entend le compositeur Marc-Olivier Dupin, chargé de mission plan chorale pour les ministères de l’Education nationale et de la Culture. « Quand j’ai entendu les premières annonces, fin 2017, je me suis tout de suite demandé avec qui nous allions mettre en place cet immense chantier. » Sa réponse : avec tout le monde. « Il faut insister sur la formation de chefs de chœur professionnels et, en même temps, dévolopper l’offre de formation continue pour les instituteurs et les professeurs des collèges », précise-t-il.

Préparer le terrain

Sur le terrain, les organismes de formation donnent déjà le la. Il suffit de regarder la liste des stages proposés par les huit missions voix du territoire : l’offre de formation en direction de chœur, aussi bien initiale que continue, va crescendo. “Premiers gestes de direction”, “Initiation à la technique vocale”, “Physiologie de la voix de l’enfant”… une kyrielle de stages destinés, précisément, à ceux qui ne sont pas spécialistes du chant choral.

« Les deux ministres [Jean-Michel Blanquer et, à l’époque, Françoise Nyssen, NDLR] ont annoncé qu’il fallait atteindre l’objectif d’une chorale par école à la rentrée 2019… Alors nous nous sommes emparés du sujet », explique Denis Haberkorn, directeur de Cadence, le pôle musical régional d’Alsace. Cadence a ainsi lancé en janvier un vaste plan de formation : 150 professeurs issus des écoles primaires de tout le territoire alsacien se sont inscrits. Au programme : dix ateliers, douze heures de stage. Les formateurs ? Des chefs de chœur professionnels. L’opération est financée par la Drac à hauteur de 15 000 euros.

D’autres initiatives ont vu le jour, notamment sur le terrain numérique, comme Vox, plateforme pilotée par Radio France et dédiée à la pratique du chant choral, qui s’adresse aux enseignants et à leurs classes. Un concept qui n’a pas fait mouche du côté des musiciens. « C’est très sympathique, mais on ne va pas monter une chorale par école – et qui plus est une chorale qui chante bien – avec des tutoriels sur un site internet », estime Jean-Claude Wilkens, directeur de l’association A Cœur joie. Marc-Olivier Dupin se veut rassurant : « On est en pleine recherche de financements pour soutenir et développer l’offre de formation existante », faisant ainsi référence au travail des missions voix. L’Afdas, la MGEN ou encore le Centre national de la fonction publique territoriale, potentiels financeurs, ont été approchés. Deux commissions de travail, appelées “collèges”, ont été créées : l’une est consacrée à la formation, l’autre à la création. Mais le budget dévolu à chacune est encore imprécis : « A priori plusieurs centaines de milliers d’euros pour chacune », indique Marc-Olivier Dupin. Une source proche du dossier évoque, quant à elle, la somme de 400 000 euros. La commission création, destinée à encourager les commandes et les résidences de compositeur, dispose d’ores et déjà d’une aide de 80 000 euros de la Sacem.

Le budget, ce serpent de mer

La question, décisive, des moyens, est sur toutes les lèvres. « C’est la question à un million de dollars ! s’exclame le directeur d’un organisme de formation, qui a souhaité rester anonyme. Malgré tous les effets d’annonce autour du plan chorale, on ne sait pas encore quel enveloppe va être dégagée pour le mettre en œuvre. » La somme de 20 millions d’euros – 17 millions du ministère de l’Education et 3 millions de la part de la Culture – avait été annoncée en 2017 par Jean-Michel Blanquer et Françoise Nyssen. Or, il est question de « redéploiement » plus que d’investissements supplémentaires. Ainsi, quand une conseillère Drac déclare que 52 000 chefs de chœur seraient nécessaires, le conditionnel est important. Pour Stéphane Grosclaude, coordinateur de la Plateforme interrégionale d’échange et de coopération pour le développement culturel, qui coordonne notamment l’offre de formation sur tout le territoire, l’ampleur du chantier a été sous-estimée : « On ne peut pas mettre en place, quasiment du jour au lendemain, une chorale par établissement, d’autant que l’on parle de redéploiement et pas de moyens supplémentaires. » Un point de vue que partage le directeur d’A Cœur joie, Jean-Claude Wilkens : « Il y a 60 000 écoles primaires en France, sans compter les collèges. Faire chanter tous ces enfants correctement demande un investissement de taille. Nous sommes tous excités par cette perspective, mais il faut faire un travail de qualité, pas de la simple animation. » Or, le plan ne prévoit pas – pas encore ? – de mise à disposition de budget pour des interventions de chefs de chœur dans les écoles. Bonne nouvelle en revanche : les appels à projets financés par le réseau Canopée, en ce qui concerne les crédits de l’Education nationale, verront leur enveloppe doubler.

Les musiciens intervenants au cœur du dispositif

Professeurs des écoles, chefs de chœur, musiciens intervenants… qui seront les acteurs du plan chorale ? Sans surprise, les dumistes sont au cœur du dispositif. « La place du chant choral est absolument centrale dans leur formation, insiste Cédric Segond-Genovesi, directeur du CFMI Ile-de-France. Le cœur du métier de musicien intervenant est de faire chanter les enfants ! » D’autres sont plus réservés : « Il y a peu de chanteurs ou de chefs de chœur parmi ceux qui viennent se former dans les CFMI, estime Céline Morel-Bringollet, directrice du Cepravoi, une des missions voix. Et les CFMI n’ont pas vocation à former des chefs de chœur, en tout cas pas au même degré de technicité que les pôles supérieurs. » Toutefois, en perspective du plan chorale, plusieurs CFMI ont mis l’accent sur le chant choral, comme à Strasbourg, Lille ou Orsay. Le CFMI Ile-de-France a même ouvert une spécialité “chœurs d’enfants” et envisage un partenariat avec le Pôle Sup’93.

Plan chorale et formation des chefs de chœur : un paradoxe

La formation est l’un des grands enjeux, si ce n’est le premier, du déploiement du plan chorale. Pourtant, la formation supérieure en direction de chœur est actuellement à la peine. Selon plusieurs chefs de chœur, la classe de direction de chœur du Pôle Sup’93 rencontrerait de sérieuses difficultés. A Rennes, le Pont supérieur a décidé de fermer la sienne l’an prochain. Karim Affreingue, 24 ans, vient de créer une maîtrise d’enfants à Montreuil-sur-Mer. S’il estime que la dynamique du plan chorale est une bonne nouvelle pour les chefs de chœur, il invite avant tout à se pencher sur les problèmes que rencontrent les pôles supérieurs : « On parle de direction de chœur à tout-va, mais les formations supérieures de direction de chœur se réduisent comme peau de chagrin, notamment en Ile-de-France. L’encouragement à la pratique du chant choral doit passer par un soutien indéfectible à la formation des chefs de chœur professionnels. »
S’il tient ses promesses et que les moyens nécessaires sont dégagés, le plan chorale pourra représenter un débouché pour les chefs de chœur. Et pas seulement : « L’ambition annoncée par les deux ministères est telle qu’il devrait y avoir du travail pour tout le monde : chefs de chœur, musiciens intervenants, chanteurs reconvertis ou professeurs de formation musicale formés à la direction de chœur d’enfants… », estime Jean-Claude Wilkens.

Des perspectives qui doivent être accompagnées d’une main tendue aux pôles supérieurs, où les classes de direction de chœur sont plus fragiles que jamais. Un paradoxe, quand on voit que la pratique chorale est de plus en plus répandue dans les écoles de musique et les conservatoires.
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Commentaires

  • Il faut quand même rappeler que les titulaires du DUMI (c’est évoqué) du CAPES et de l’AGREG sont titulaires d’un diplôme de "Musique et Chant Choral" donc, je ne comprends pas très bien pourquoi la dame de la DRAC dit qu’il faudrait (au conditionnel !) 52000 chefs de ch?ur pour mettre en place le plan choral, ils sont déjà en place et ont mis en place le plan choral depuis des décennies. On remercie juste le ministre de soutenir, au moins, sur le papier ce que font déjà les acteurs du terrain.
    Quand monsieur Dupin dit en 2017 s?être "demandé avec qui nous allions mettre en place cet immense chantier", de quel chantier parle-t-il ? Le chantier est déjà en place ! C’est vraiment insultant pour tous ceux qui donnent tant de leur temps, bien souvent au delà de leur service officiel pour faire chanter les jeunes, pour tous les projets qu’ils montent...Bien-sûr, tout n’est pas extraordinaire, chaque acteur de terrain fait au mieux avec son public, et avec ses qualités personnelles, mais ça c’est dans tous les métiers, c’est l’humanité. Il faut respecter la différence de chacun et ce qu’il peut apporter d’original. Ce sont CES acteurs là qu’il faut encourager, et s’il y a un budget à mettre en place, c’est vers ceux là ! Ceux qui FONT, pas ceux qui DISENT. Et en plus ils ont l’habilitation à faire ! Une chorale d’enfants c’est aussi de l’affectif, on y va parce qu’on aime bien le prof. C’est du facultatif...
    Enfin je trouve étonnant que monsieur Wilkens oublie tout bonnement d’évoquer les professeurs de musique quand à la fin de l’article il dit «L?ambition annoncée par les deux ministères est telle qu?il devrait y avoir du travail pour tout le monde : chefs de ch?ur, musiciens intervenants, chanteurs reconvertis ou professeurs de formation musicale formés à la direction de ch?ur d?enfants?» L’impression à le lire un peu plus haut est que les acteurs actuels du terrain (les profs, quoi...) ne seraient pas aptes à faire de la "qualité" mais juste de "l’animation".
    Pour être à la fois prof et artiste musicien (et oui ! Figurez-vous qu’un prof de musique c’est aussi un musicien, c’est nouveau ça vient de sortir !!!), je suis assez froissé par tout ce que j’apprends dans cet article, et par ce ressenti de mépris du ministère de la culture à l’égard des vrais acteurs du plan chorale. Veut-on souiller les ch?urs avec ce plan de Gaule ?

  • Il est bien dommage qu’une fois encore aucune mention ne soit faite des professeurs de la ville de Paris qui, pour la plupart d’entre nous, n’ont pas attendu un "plan chorale" pour mettre en place des chorales dans les écoles parisiennes.
    Si La lettre du musicien pouvait contribuer à la visibilité de notre profession ce serait un véritable atout...

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