La Suisse romande, proche mais atypique

11/02/2019
Vincent Arlettaz, rédacteur en chef de la Revue musicale de Suisse romande, nous révèle le fonctionnement des institutions musicales de l’Helvétie francophone.
Malgré la proximité géographique, peu d’institutions musicales suisses romandes sont bien connues du public français – la plus importante étant probablement l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), créé par Ernest Ansermet et qui a fêté en 2018 son centenaire. L’Opéra de Genève (lire l’entretien avec Tobias Richter) et les hautes écoles de musique de Lausanne et de Genève font également partie des valeurs sûres, de même que le Festival de Verbier, créé en 1994 au cœur des Alpes valaisannes. L’Orchestre de chambre de Lausanne (OCL), formation de type Mozart apparue en 1942, s’est lui aussi fait un nom à l’étranger, notamment sous le mandat de Christian Zacharias (2000-2013).

Une salle de concert dans une école privée    

Au-delà de ces quelques cas, la situation mérite d’être détaillée. En ce qui concerne les orchestres, on signalera, outre l’OSR et l’OCL déjà cités, quelques formations au profil plus jeune ou au rayonnement plus régional, tels que l’Orchestre de chambre de Genève, le Sinfonietta de Lausanne (aujourd’hui menacé de coupes budgétaires), l’Ensemble symphonique de Neuchâtel ou l’Orchestre de chambre de Fribourg, tandis que la musique contemporaine est défendue par l’ensemble Contrechamps à Genève et par le Nouvel Ensemble contemporain (NEC) en terres neuchâteloises. Pour ce qui est des salles, le Victoria Hall de Genève (1894) constitue une référence, mais n’en sera pas moins relayé d’ici quelques années par une ambitieuse Cité de la musique qui doit voir le jour dans le quartier des organisations internationales. A Lausanne, le Métropole est un ancien cinéma habilement transformé, mais c’est à Montreux que se trouve la plus belle salle de l’arc lémanique, l’auditorium Stravinsky (1993). Le Rosey Concert Hall, à Rolle, entre Lausanne et Genève, a été construit en 2014, dans le cadre d’une école privée très huppée, et accueille une saison éclectique.

On n’oubliera pas non plus la “Grange sublime” de Mézières, près de Lausanne, théâtre entièrement en bois (1908), où fut créé Le Roi David d’Honegger, ou encore la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds (1955), ville horlogère nichée dans les montagnes du Jura à 1 000 mètres d’altitude ; cette dernière, à l’acoustique très prisée, a prêté son cadre à d’innombrables enregistrements, par les plus grands artistes.
Dans le domaine lyrique, l’Opéra de Lausanne a considérablement progressé (grâce à l’action de Renée Auphan dans les années 1980, puis d’Eric Vigié) et complète de manière intéressante l’offre genevoise. D’autres scènes de taille plus modeste sont également actives, à Bienne, Fribourg ou Vevey. Enfin, plusieurs concours mériteraient d’être cités, notamment le Clara-Haskil à Vevey (1963) ou le Concours de Genève (1939), un des plus anciens encore en activité.

Une politique décentralisée

Tous ces acteurs, issus en partie d’initiatives privées, doivent bien sûr trouver des réponses à la morosité économique ambiante ; dans l’ensemble, toutefois, la situation est plutôt stable. Parmi les paramètres qui peuvent expliquer cette situation favorable, il faut citer en premier lieu la décentralisation – principe sacré pour les sensibilités helvétiques. Une des grandes différences entre nos deux pays porte, en effet, sur la notion même de collectivité et de pouvoirs publics : en Suisse, l’Etat central (la Confédération) ne récolte qu’une partie assez restreinte des recettes fiscales, qui vont prioritairement aux 26 cantons (qui ont le statut d’Etat) et aux communes (dont la part du gâteau est à peu près égale à celle des cantons). En conséquence, selon une règle de fonctionnement solidement établie, dite “principe de subsidiarité”, ce sont surtout les villes, secondées, le cas échéant, par les Etats cantonaux, qui assument les coûts des institutions culturelles ; quant à la Confédération, à part certains domaines finalement assez rares (aide à la création cinématographique ou financement des écoles d’art), elle intervient relativement peu. Et c’est bien le point intéressant : l’argent étant réinvesti là où il est perçu, les collectivités locales restent maîtresses du jeu et sont moins tentées de se désengager que ne le serait l’Etat fédéral, forcément plus distant. Il faut encore compter avec quelques fondations prestigieuses (Leenaards, Sandoz, Hans Wilsdorf…), ainsi qu’avec la Loterie romande, un acteur majeur dont les bénéfices, selon la loi (réaffirmée par un référendum récent), doivent aller à la culture, au social ou au sport. Un second paramètre fondamental est l’état des finances publiques : en vertu d’un autre mécanisme, appelé “frein à l’endettement”, qui a lui aussi été confirmé par diverses votations populaires, la Confédération et les cantons sont contraints depuis des années à limiter drastiquement leur exposition financière et parviennent donc à éviter aujourd’hui les conséquences néfastes du surendettement. Il existe bien entendu, à intervalles récurrents, des situations plus tendues ; mais, de manière générale, les moyens mis à la disposition de la culture restent intéressants, en particulier dans les cantons les plus urbanisés (Genève et Vaud essentiellement).

Restructuration des conservatoires

On pourra même relever quelques développements nouveaux de grande importance. C’est le cas, en particulier, des conservatoires professionnels, qui ont été restructurés il y a une dizaine d’années, et qui portent désormais le nom de “hautes écoles de musique” (traduction de l’allemand Musikhochschulen). Ces dernières bénéficient (une véritable révolution dans le contexte suisse) d’un soutien substantiel de la Confédération et sont organisées en réseaux : Lausanne a absorbé les entités plus petites de Fribourg et de Sion – cette dernière étant héritière de la prestigieuse école de violon de Tibor Varga (1921-2003) ; et Genève s’est alliée avec Neuchâtel. Parfaitement intégrées au “système de Bologne”, qui délivre des titres de bachelor (licence) et de master reconnus internationalement, dotées au total de 1 100 places d’étudiants (pour un bassin de population de deux millions d’habitants), ces institutions s’avèrent très attractives sur le plan international ; nombre de professeurs ont été recrutés en Allemagne, en France, en Italie, voire en Russie et outre-Atlantique. Quant aux étudiants étrangers, ils sont très nombreux, en particulier les Français. Mais le système est aujourd’hui victime de son succès : dans le monde politique, certains s’inquiètent de la faible proportion d’étudiants suisses (environ 20 %) ; un canton rencontrant actuellement des difficultés budgétaires, Neuchâtel, a même annoncé son intention de fermer sa haute école. Contestant toutefois la pertinence d’une telle mesure d’austérité, les musiciens ont obtenu le nombre de signatures nécessaires à provoquer un référendum local ; c’est donc le peuple du canton de Neuchâtel qui, en novembre 2019, aura le dernier mot ; une centaine de places d’étudiants et 18 équivalents temps plein pour les enseignants sont en jeu. Le signal qui sera délivré à cette occasion sera extrêmement instructif pour juger du niveau d’adhésion de la population à un système de formation qui n’est certes pas parfait, mais qui apporte à l’ensemble de la Romandie un véritable rayonnement international.

N’oublions pas, enfin, les traditions populaires romandes, où l’on retrouve essentiellement les ensembles de cuivres et les chorales : très nombreuses, ces dernières s’organisent selon un principe pyramidal, partant du chœur de paroisse, et donnant naissance à des ensembles plus ambitieux à l’échelon régional, le tout étant coiffé par le fameux Ensemble vocal de Lausanne (EVL), créé par Michel Corboz en 1961. Participent à ce dernier des chanteurs sélectionnés dans tous les cantons francophones, voire en France voisine. Ne disposant que d’un faible apport d’argent public (moins de 30 %), l’ensemble subit par ailleurs depuis plusieurs années la cherté du franc suisse, un handicap pour exporter ses productions. Repris en 2015 par le chef germano-­néerlandais Daniel Reuss, l’EVL est aujourd’hui en grand danger ; seule une réforme en profondeur de sa gouvernance pourrait, selon nous, le sauver. Dans le cas contraire, l’art choral romand, peut-être la meilleure tradition chorale francophone à l’heure actuelle, perdrait son vaisseau amiral.

Vincent Arlettaz
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