Le renouvellement de l’électroacoustique

Laurent Vilarem 11/02/2019
Cette discipline trouve un nouveau souffle avec le développement de projets pluridisciplinaires, en lien notamment avec l’image, ou à travers l’initiation aux enfants.
Petit rappel historique. En 1948, Pierre Schaeffer invente la musique concrète en composant ses Etudes de bruits. Dix ans plus tard, le Groupe de recherche musicale (GRM) devient le premier studio de recherche au sein de l’ORTF. La première classe de composition électroacoustique est ouverte en 1968 à Marseille, suivie, quelques mois plus tard, par une “classe de musique fondamentale et appliquée à l’audiovisuel” dirigée par Pierre Schaeffer au Conservatoire de Paris. Tremblement de terre en 1974 avec la création de l’Ircam, qui provoque un schisme entre musique acousmatique (“art des sons fixés”) et live électronique (transformation du son instrumental en temps réel). Cet antagonisme historique n’empêche toutefois pas l’ouverture d’autres classes d’électroacoustique (Pantin en 1972, Evry en 1979, Lyon en 1980, Bourges en 1982…), à mesure que l’informatique remplace les anciennes techniques analogiques.

Apprendre l’écoute

La situation de l’électroacoustique reste contrastée. D’une part, certaines classes de conservatoire meurent dans l’indifférence, après le départ de leur fondateur. D’autre part, des classes connaissent un véritable essor, grâce à un enseignement qui joue pleinement le jeu de la transdisciplinarité permise par les musiques électroniques. C’est le cas de la classe d’électroacoustique du conservatoire Gabriel-Fauré du Grand Angoulême, dont Edgar Nicouleau a la charge : « La classe a été ouverte en 1982 sous l’impulsion du directeur de l’établissement, Jacques Pési. Très rapidement, nous avons bâti un écosystème assez fort avec le pôle image, un campus qui travaille autour de la bande dessinée, du jeu vidéo et de l’animation. Nous menons désormais de nombreux projets sur le développement du son à l’image. »
Depuis près de vingt ans, le CRD d’Angoulême offre également une initiation pour des élèves de CM2 en classe à horaires aménagés. Plus qu’une formation, il s’agit d’une initiation au phénomène sonore, afin que les enfants puissent envisager le son autrement que par des notes. « Nous leur apprenons à enregistrer, poursuit Edgar Nicouleau. Avant tout, des bruits simples, comme des onomatopées ou des applaudissements, afin qu’ils donnent une noblesse, selon la logique schaefférienne, à des sons qui n’ont pas de caractère musical. Les enfants se retrouvent ensuite avec une banque de données qu’ils travaillent à l’aide des outils informatiques. » Le bénéfice est réel : ils améliorent leur écoute. Face à un micro, des enfants orientés vers la partition et la lecture de notes développent une liberté qu’ils n’ont pas a priori dans la formation musicale traditionnelle.

L’informatique : un bien pour un mal ?

La musique électroacoustique a connu un bouleversement majeur au cours des vingt dernières années. L’informatique accélère le processus de création. Là où les électroacousticiens “historiques” mettaient plusieurs heures à réaliser une manipulation sur bande, un étudiant fera la même opération avec un ordinateur en quelques minutes. D’un clic, on analyse le son, on le met à l’envers, on lui ajoute de la réverbération… Selon Edgar Nicouleau, ce gain de temps représente parfois un bien pour un mal : « Cette rapidité permet, certes, de gagner d’autres terrains d’expérimentation, mais aujourd’hui, faire du son est si rapide que les étudiants en oublient souvent la construction et la structure de la musique. L’électroacoustique est une musique de choix : il est facile de passer à côté d’un diamant sonore, tant nous sommes noyés dans un flux perpétuel. » C’est à partir de ce constat que Lucie Prod’homme, compositrice et professeur d’électroacoustique au CRR de Perpignan, a choisi de faire travailler ses étudiants durant les trois premiers mois sur de vieux magnétophones Revox. Ce retour à la bande magnétique est, selon elle, indispensable à la formation : « La difficulté avec l’informatique, c’est qu’on voit ce qu’on fait, mais quand on regarde, on n’écoute plus ! Equipés de ciseaux et de colle, les étudiants travaillent avec leur oreille. Et quand c’est raté, il n’y a pas de “pomme-Z” ! Au bout d’un ou deux mois, le résultat est là : les élèves n’écoutent plus le monde de la même façon. C’est la révélation que nous avons tous quand on découvre la musique électroacoustique. »

Une vocation parfois tardive

Né en 1985, Julien Vincenot est performer et musicien-­chercheur. De son propre aveu, il a vu des magnétophones dans des musées et ne les a utilisés que très tard dans sa formation. Son parcours témoigne du caractère aléatoire de la vocation électroacoustique. C’est à l’écoute de Sud de Jean-Claude Risset, à 15 ans, à l’occasion du Grand Prix lycéen des compositeurs (organisé alors par La Lettre du Musicien), qu’il découvre l’acousmatique : « J’avais une pratique musicale liée essentiellement aux traditions orales et à l’improvisation. J’allais un peu dans toutes les directions, et le fait de découvrir les chefs-d’œuvre de Risset ou de Parmegiani m’a véritablement servi de catalyseur. Sans cela, je n’aurais probablement jamais rencontré cette musique. » Une réflexion qui rejoint celle de Lucie Prod’homme, une décennie plus tôt : « J’ai commencé tard mes études d’électroacoustique, car je ne savais tout simplement pas que cela existait. Lorsque les gens viennent dans un conservatoire, ils veulent apprendre le piano, le violon ou la flûte. C’est en rencontrant Pascal Gobin, professeur au conservatoire de Marseille, que j’ai approché des gens qui portaient au son le même intérêt que moi. » Si la musique acousmatique demeure une pratique marginale, la démocratisation de l’informatique en favorise la diffusion, comme le confirme Julien Vincenot : « Mon apprentissage de l’électroacoustique s’est fait parallèlement à mon apprentissage de l’informatique musicale. J’ai progressé rapidement à partir du moment où j’ai appris à faire mes propres logiciels. Mes professeurs à l’université Paris 8 et au CRD de Montbéliard m’ont ensuite permis d’acquérir un vocabulaire et un savoir-faire. Lorsque j’avais un problème, ils me montraient concrètement comment le résoudre. Curieusement, à Harvard, où j’étudie en ce moment, on se situe davantage dans la parole que dans la pratique. »

Une renaissance inattendue

Diffusion accrue, pratiques esthétiques rejoignant celles des musiques populaires, la musique électroacoustique connaît un véritable renouvellement. Le public ciblé est large : instrumentistes cherchant à compléter leur formation musicale, musiciens n’ayant pas de notions de solfège, mais souhaitant développer leur pratique (notamment les DJ), artistes travaillant dans l’environnement sonore… « La musique électroacoustique a fait sa mue à travers sa rencontre avec les autres arts, affirme la musicologue Michèle Tosi. Les étudiants se dirigent maintenant moins vers le concert acousmatique à proprement parler que vers le travail pluridisciplinaire, avec le théâtre, la danse ou les installations sonores. » Là encore, ce développement inattendu entraîne un bien pour un mal, ou inversement. Rares sont les étudiants à vouloir devenir compositeurs acousmaticiens. Des considérations plus pratiques et une réalité économique amènent certains à choisir l’électroacoustique pour s’assurer des débouchés techniques. Cette démocratisation a cependant enterré le vieil antagonisme entre le GRM et l’Ircam, puisque les artistes d’aujourd’hui proposent souvent des performances électroniques en temps réel (Ircam) dans une logique d’improvisation, sans support de la partition écrite (GRM). La classe d’adultes d’Edgar Nicouleau témoigne de cette extraordinaire diversité : « Il existe deux profils : l’instrumentiste, qui a un parcours important et qui possède une maîtrise de la forme musicale, et le chorégraphe ou le plasticien, qui arrive avec sa culture de la scène ou des arts visuels, mais qui n’a jamais fait de musique. Je mélange les deux dans mes cours, afin que chacun se nourrisse de l’autre. »

L’interdisciplinarité inhérente à l’électroacoustique irrigue les classes des conservatoires qui les accueillent. Vingt-cinq ans après la mort de Pierre Schaeffer, l’acousmatique est plus vivante que jamais.
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