Le trac, parlons-en !

11/02/2019
La violoniste Marina Chiche, qui est aussi conférencière à Sciences Po Paris, s’attaque au tabou qui règne encore autour de ce sujet.
Dès que l’on prononce le mot trac, la plupart des musiciens cachent difficilement leur malaise. Il faut dire que le trac fait partie de ces sujets que l’on ose rarement aborder en public et sur lesquels règne un silence de bon ton. Une légende urbaine ? On serait tenté de dire : moins on en parle, mieux on se porte. Mais est-ce vraiment le cas ? Car le trac est un phénomène bien réel, vécu par beaucoup d’artistes, et dont les manifestations physiques et mentales sont identifiables. De nombreuses études scientifiques* menées ces dernières années offrent des statistiques éloquentes : 60 % des musiciens professionnels seraient touchés par le trac. Alors ouvrons la boîte de Pandore !
Selon le Larousse, c’est la « peur ou angoisse irraisonnée que quelqu’un éprouve au moment de paraître en public, de subir une épreuve, d’exécuter un exercice dangereux ».
En français, les origines du mot sont obscures. Le trac proviendrait de tracas, angoisse, ou il serait associé à l’animal traqué. Cette dernière hypothèse nous ramène à la notion de stress communément associée au trac, avec les réactions de fuite, soumission ou combat que l’on connaît bien dans les thérapies cognitivo-comportementales et qui se traduisent par des modifications biologiques. En effet, une autre manière de cerner le trac, c’est d’observer la manifestation de symptômes psychiques et physiologiques comme palpitations, mains glacées ou moites, accélération cardiaque, bouche sèche, tensions musculaires…
Regardons ce que d’autres langues nous disent, chacune apportant un éclairage différent. En anglais, que ce soit stage fright, littéralement la terreur de la scène, ou performance anxiety, le terme employé nous ramène à l’angoisse. De même en italien – paura del palcoscenico. Gare aux audacieux qui montent sur scène, car cet endroit cristallise de nombreuses peurs : du trou de mémoire, du ridicule, du jugement négatif… la liste est longue. L’allemand établit une distinction intéressante : on y trouve deux mots : Lampenfieber et Aufführungsangst. Le sens du second (“peur de l’exécution publique”) est classique. Par contre, le premier fait référence à un état de fébrilité, la fièvre des projecteurs qui va stimuler l’artiste.
Ainsi, la terminologie allemande nous donne à entendre que le trac recouvre un phénomène à double visage. Tantôt il s’agit d’un trac positif, stimulant, qui vient favoriser les performances ; tantôt d’un trac négatif, inhibiteur, qui paralyse. A cette distinction on peut associer un autre binôme, celui développé par Hans Selye, le “père” du stress : le bon stress, appelé eustress et le mauvais stress, distress. D’un point de vue physiologique, cela correspond aux effets de l’adrénaline et de la noradrénaline libérées dans le sang. Ainsi, au début, on entend mieux, on voit mieux, les capacités sont décuplées. Mais, dans la durée, les sécrétions affectent justement la capacité à se concentrer et entravent les performances. La relation stress-performance, modélisée selon la loi de Yerkes-Dodson, n’est pas linéaire. Le stress aide la performance jusqu’à un certain point, au-delà duquel la performance chute. Ce qu’il est intéressant de comprendre, c’est que, dans les deux cas, il s’agit du même phénomène. Et réaliser cela change tout.
Car si le trac n’est pas que négatif, il ne s’agit plus de vouloir s’en débarrasser à tout prix. Il devient un terrain d’exploration, une ressource. Dans l’enseignement, il faut en faire un thème central, en libérant la parole et le partage d’expériences et en faisant pratiquer la scène le plus régulièrement possible. Ainsi peut-on guider les étudiants dans l’apprentissage de la régulation du trac. Car il existe des stratégies qui aident. La salle de classe et la salle de répétition deviennent alors un laboratoire pour la scène, en totale synergie.
Cette tribune est un plaidoyer pour un changement de paradigme : repenser le trac pour le transformer en une source d’apprentissage essentielle !
Marina Chiche

Marina Chiche tient le blog Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la vie du musicien pro.

* Helmut Möller et Deniza Popova, “Aufführungsangst. Gedanken zum Wissens- und Forschungsstand, zu Interventionsmöglichkeiten und deren Nachhaltigkeit”, Musikphysiologie und Musikermedizin, 20(2), 2013, p. 68-74.

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