Musicien et anesthésiste

Rachel Rowntree 11/02/2019
A la suite d’un grave problème de santé, l’altiste Arun Menon a décidé d’associer sa pratique de musicien à une activité médicale.
Par une journée ensoleillée d’automne, l’air décontracté, Arun Menon arrive à la terrasse du Royal Festival Hall, au cœur de Londres. Beaucoup subiraient une forte pression s’ils jouaient dans les meilleurs orchestres du monde ou s’ils étaient médecins, mais il semble que réussir les deux en même temps ne pose aucun problème à Arun.
Pendant sa jeunesse à Newham dans les années 1980, sa première ambition est de devenir docteur. A l’époque, Newham est l’un des quartiers les plus pauvres de Londres, et le reste encore aujourd’hui. Son école ne l’encourage pas à suivre des études de médecine. « Les enseignants n’étaient tout simplement pas en mesure d’accompagner de tels parcours », explique-t-il.

Des cours et des instruments offerts

Heureusement, c’est l’âge d’or pour Newham Music Service, grâce auquel Arun fait des études de violon dans un premier temps, puis d’alto. Les cours et les instruments sont offerts et, parfois, certains élèves de Newham continuent leurs études au conservatoire. Ayant décidé de poursuivre des études de musique plutôt que de médecine, Arun obtient une licence et suit un troisième cycle au Royal College of Music, l’un des plus prestigieux conservatoires de la capitale britannique. Son avenir comme altiste semble assuré. Avant même de terminer ses études, Arun se prépare à faire un “essai” (période de stage propre aux orchestres anglais, NDLR) avec le Philharmonia Orchestra, tout en étant fortement sollicité comme musicien indépendant par des orchestres symphoniques et des orchestres de chambre, pour participer à des prestations de ballet et d’opéra, ainsi que comme professeur.

Insuffisance rénale

Cependant, un grave problème de santé oblige Arun à repenser sa carrière d’altiste. Un mois après la fin de ses études, les médecins lui diagnostiquent une insuffisance rénale. La vie d’un musicien indépendant à Londres exige beaucoup de déplacements, ce qui devient très compliqué avec les séances régulières de dialyse. Cette maladie est un tournant dans la vie d’Arun. « J’ai commencé à imaginer un travail qui demanderait moins de déplacements. Le fait d’être dans un hôpital, de me confronter aux questions médicales, cela m’intéressait. Je me suis tourné vers la médecine. Sans cet événement, je ne serais certainement pas revenu à ma passion première », nous dit-il. Un an et demi plus tard, il bénéficie d’une greffe de rein qui lui permet de garder encore une bonne santé. Arun prend donc l’importante décision de se réorienter et d’entreprendre des études de médecine. Très vite, il montre une capacité impressionnante à jongler avec ses nombreux engagements : il continue à travailler comme altiste environ vingt heures par semaine, tout en poursuivant ses études. Au moment de notre rencontre, Arun se spécialise comme médecin anesthésiste : « Ce qui me plaît, c’est ce mélange de travail manuel et extrêmement technique. » Il explique que le processus d’acquisition de ces compétences ressemble beaucoup à la maîtrise d’un instrument de musique : « Apprendre un nouveau savoir-faire, séparer les éléments les uns des autres et, surtout, les répéter. La répétition est essentielle. »

Respect des collègues

Prendre le temps de jouer de l’alto tout en travaillant n’est pas aisé, mais Arun trouve des engagements qui encadrent son travail de médecin. Il a construit un mélange stimulant et varié de prestations d’opéra et de ballet, tout en jouant aussi en quatuor ou en soliste : « Je me rends compte que j’utilise mieux le temps disponible, je le planifie mieux. Je profite plus des concerts qu’auparavant. Je suis aussi conscient qu’il ne faut pas avoir l’air de prendre la pratique musicale moins au sérieux qu’avant. » Son collègue Rob Simmons, au Royal Ballet Sinfonia, a remarqué comment Arun fait face aux exigences de cette double carrière : « Arun garde son calme. J’imagine que cela fait de lui un excellent médecin, de même qu’il est un musicien serein et réfléchi – le stress ne l’atteint que très rarement. » Bien qu’Arun soit la cible de plaisanteries et de demandes de diagnostic médical pour diverses affections, parfois surprenantes, dans la fosse de l’orchestre, Rob décrit l’estime qu’on lui témoigne : « Comme moi, mes collègues ont un immense respect pour quelqu’un qui a su saisir la vie à pleines mains, qui travaille dur, et profite d’une double carrière avec tous les avantages et l’équilibre que cela lui procure. »

A la fin de notre entretien, Arun ramasse des documents sur la table. Il explique qu’ils font partie de sa préparation à une session consacrée aux urgences obstétriques. Ensuite, il pourra se remettre à travailler une sonate de Paganini, qu’il espère jouer prochainement en récital.
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