Monaco, une “bulle” musicale

André Peyrègne 26/02/2019
Avec son philharmonique, son opéra, ses ballets et son Printemps des arts, la principauté ne connaît pas la crise.
Monaco est peut-être le seul Etat au monde dont le nombre de musiciens est supérieur à celui des militaires. Cela en dit long sur cette principauté dont Colette écrivait que « les frontières sont des fleurs ». La fête nationale s’y déroule le 19 novembre. Ce jour-là, la foule se presse sur l’esplanade devant le palais princier, au sommet du célèbre rocher, et acclame la famille princière qui se présente au balcon. Le soir débute traditionnellement la saison d’opéra, qui se déroule dans la salle de deux mille places du Grimaldi Forum, située au-dessous du niveau de la mer. La famille princière assiste à la représentation, en habit de gala. Le chœur de l’Opéra entonne l’hymne monégasque : on demeure dans la tradition des grandes fêtes princières d’autrefois. Cette saison, l’ouverture de la saison s’est faite avec Samson et Dalila de Saint-Saëns et la soprano géorgienne Anita Rachvelishvili, dans une mise en scène hollywoodienne de Jean-Louis Grinda, directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, qui chapeaute également les Chorégies d’Orange.
La suite de l'article (88 %) est réservée aux abonnés...

Budget excédentaire

Monaco projette à travers la planète l’image d’une vie luxueuse, racontée dans les magazines en papier glacé. Mais il faut se méfier des caricatures : si ce petit Etat, où les particuliers ne paient pas d’impôt, présente année après année un budget excédentaire, ce n’est pas uniquement grâce aux recettes du casino. Monaco tire l’essentiel de ses revenus de l’industrie, du commerce, du tourisme, de l’immobilier, de l’impôt sur les sociétés et de la TVA. Ce qui permet de cultiver les arts et contrebalance ainsi l’image de paradis fiscal qui colle à la principauté. Albert II a confié la gestion de l’activité artistique de la principauté à sa sœur Caroline, princesse de Hanovre, qui laisse une totale liberté d’action aux directeurs qu’elle a nommés. Les principales institutions musicales sont l’Orchestre philharmonique, l’Opéra, le Printemps des arts et les Ballets de Monte-Carlo.

Concerts dans les hangars industriels

Marc Monnet dirige depuis 2003 le Printemps des arts : un festival qui casse l’image traditionnelle des concerts en mélangeant les musiques classique, médiévale, moderne ou du monde et en organisant des récitals dans des parkings, des ateliers de réparation navale ou des hangars industriels. « J’ai de la part de la princesse Caroline une liberté absolue, qui pourrait rendre jaloux tous les directeurs de festivals en France et ailleurs ! » nous dit Marc Monnet. N’étant pas astreint à une rentabilité financière, il peut programmer Stimmung de Stockhausen à la place des concertos de Tchaïkovski. En dix ans, il a passé 65 commandes à des compositeurs. Il surprend et renouvelle ainsi le public. Le gouvernement princier est l’unique interlocuteur des institutions musicales. « Cela nous met dans une situation beaucoup plus confortable et moins aléatoire que les orchestres français, qui ont des partenaires multiples comme l’Etat, les régions, les départements ou les villes », nous confie Sylvain Charnay, administrateur de l’Orchestre philharmonique. Le danger est que l’unique interlocuteur fasse défaut. Mais cela semble, à l’heure actuelle, peu probable. Alors que, partout en Europe, les financements connaissent des baisses régulières, les institutions artistiques monégasques maintiennent leurs budgets d’une année sur l’autre.

Salaires des musiciens entre 42 000 et 58 500 euros net

Et ce ne sont pas de petits budgets lorsqu’on sait que l’Orchestre philharmonique emploie cent musiciens, avec une fourchette de salaires annuels nets comprise entre 42 000 et 58 500 euros. Le Philharmonique est dirigé par Kazuki Yamada. Ce chef élégant, tiré à quatre épingles, arrive à ménager du suspense dans des œuvres aussi connues que la Symphonie n° 5 de Beethoven ou la Fantastique de Berlioz. Il programme une trentaine de concerts par an, l’orchestre accompagnant par ailleurs les opéras et certains ballets. L’artiste en résidence de l’année est Maxime Vengerov. Le violoniste, qui joue sur le Stradivarius ayant appartenu à Kreutzer, interprétera cette saison le Concerto de Brahms, mais créera aussi un concerto du compositeur chinois Qigang Chen. Vengerov est aussi connu pour être l’un des violonistes les mieux rémunérés. Le Philharmonique, qui possède son propre auditorium de mille deux cents places, se produit l’été dans la cour du palais princier.

Les musiciens du Prince, l’ensemble de Cecilia Bartoli

A l’opéra, les distributions rassemblent des sopranos comme Anna Netrebko ou Sonya Yoncheva. La salle est si intime que le public a l’impression de les avoir à portée de main. C’est la plus petite des grandes salles d’opéra du monde : cinq cents personnes prennent place dans son somptueux décor Second Empire, débordant de dorures, de velours, de sculptures et de cristaux. Avant le spectacle, les tentures sont ouvertes et, à travers les fenêtres, le public aperçoit la Méditerranée. L’opéra de Monte-Carlo a été construit par Charles Garnier lui-même, pour remercier Charles III d’avoir payé une bonne partie du palais Garnier. Les Parisiens savent-ils, en effet, que leur opéra a été financé grâce au prince monégasque ? On était au lendemain de la guerre de 1870, les caisses de l’Etat français étaient vides. Charles III a fait un don considérable pour permettre l’achèvement des travaux de la salle parisienne. La saison lyrique monégasque comporte cinq ouvrages cette année, dont Ariodante de Haendel, qui sera donné par les Musiciens du Prince – un orchestre sur instruments anciens que Jean-Louis Grinda a créé il y a deux ans et dont il a confié la direction artistique à Cecilia Bartoli. Si l’orchestre ne bénéficie que de 350 000 euros de subvention gouvernementale, son budget est de 1,6 million d’euros. Ses productions sont achetées par Paris, Madrid, Amsterdam, Vienne ainsi que par le Festival de Salzbourg.

Un millier d’élèves au conservatoire

Jamais à court d’idées, Jean-Louis Grinda a également créé l’an dernier un centre de formation de choristes professionnels, la Fipac. On s’y perfectionne en chant, mais aussi en langues étrangères et en maintien scénique. En matière de pédagogie, l’essentiel se situe à l’académie Prince-Rainier-III. Ce conservatoire qui dépend, lui, de la mairie de Monaco, est situé en un endroit de la principauté que le monde entier connaît : le virage de la Rascasse. Chaque année, les téléspectateurs savent que c’est là que se font et se défont les victoires du Grand Prix de formule 1. Inutile de dire que pendant la semaine des essais et de la course, on n’accède pas à l’école de musique ! Cette académie, qui accueille un millier d’élèves, suit le cursus des conservatoires français. Son directeur, le trompettiste Christian Tourniaire, l’a dotée d’une section de musiques actuelles. Parmi ses enseignements particuliers : la mandoline (on est à quelques kilomètres de l’Italie), l’accordéon, dont la discipline était enseignée par Max Bonnay avant qu’il n’ouvre sa classe au Conservatoire de Paris (laissant à sa sœur Christiane le soin de prendre sa suite à Monaco). L’académie enseigne aussi la lutherie. On façonne et rabote des tables d’harmonie, des volutes, des manches de violon, on fabrique des instruments entiers sous l’autorité de Roberto Masini, qui a été diplômé à Crémone.

Les Masters, “concours des concours”

Un rêve pour les élèves de l’académie de musique : participer un jour aux Masters de piano, violon ou chant, qui se déroulent chaque année à la principauté. Ce “concours des concours”, qui n’accepte comme candidats que des lauréats d’autres concours internationaux, est toujours dirigé par son fondateur, le Niçois Jean-Marie Fournier, directeur de la salle Gaveau à Paris. Les Masters de Monaco ne mettent en jeu qu’une seule récompense, d’une valeur de 30 000 euros. La lutte est sans merci. La prochaine édition (dont la date n’est pas encore fixée) portera sur le violon. Qui succédera à la Sino-Américaine Eli Choi, gamine de 15 ans aux yeux étonnés et au visage concentré, qui, en 2016, avait enflammé la salle en jouant des Caprices de Paganini ?

Au milieu de cette effervescence musicale, les Ballets de Monte-Carlo occupent une part royale. Ils s’exportent dans le monde entier – cette année en Chine et à Saint-Domingue. Leur directeur, Jean-Christophe Maillot, tient aussi entre ses mains le festival Monaco Dance Forum et l’académie de danse Princesse-Grace. On est ici sur les terres où, au début du 20e siècle, les Ballets russes de Diaghilev prenaient leurs quartiers d’hiver et préparaient en secret Le Sacre du printemps ou les Jeux de Debussy et où les décors de ballets étaient signés Picasso ou Matisse. Monte-Carlo était une terre d’art et de création. Un siècle plus tard, dans la douceur de son climat et le confort de ses budgets, elle fait tout pour le rester.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous