Concours d’entrée : la barrière de la limite d’âge

Nombre d’établissements supérieurs en France imposent des restrictions en matière d’âge. Mais pour ceux qui ont dépassé la limite et qui souhaitent faire carrière, d’autres solutions existent.
Dans les conservatoires supérieurs de musique et de danse de Paris et de Lyon les demandes affluent pour passer le concours d’entrée, mais il ne faut pas rater le coche ! Car pour un pianiste de 22 ans ou une soprano de 25 ans, c’est déjà trop tard pour entrer en premier cycle à Paris. Les conservatoires supérieurs visent l’exigence et l’excellence – 97 % des élèves du Conservatoire de Paris trouvent du travail, parfois même au cours de leur scolarité. D’où les limites d’âge aux concours d’entrée : « Hélas, il y a une inégalité incontournable en musique comme en sport : si l’on ne commence pas tôt, en général on ne devient pas un musicien professionnel, explique Bruno Mantovani, directeur de l’établissement. Entre démarrer le violon à 6 ou à 8 ans, il y a déjà une différence. Nous souhaitons le plus grand taux d’insertion dans la vie professionnelle, et si l’on veut avoir des gamins qui trouvent du boulot, il faut qu’ils commencent leur carrière entre 20 et 23 ans, sinon c’est trop tard. Si la musique n’est pas une nécessité vitale à l’adolescence et au début de l’âge adulte, ce n’est pas la peine de continuer. La vie de musicien est dure, il y a une notion de sacrifice et d’effort. On n’a pas 50 000 solistes qui vont jouer sur les scènes internationales. »

L’ère du jeunisme

Au Conservatoire de Paris, les limites minimales ont été supprimées au cours des années 1990 sous la direction de Marc-Olivier Dupin. Cela ne signifie pas pour autant « qu’il n’y a que des gamins de 15 ans qui entrent en piano », précise Bruno Mantovani. La plupart des jeunes intègrent le Conservatoire après le bac et se lancent dans la vie professionnelle entre 20 et 25 ans, car « plus tôt on apprend les choses, plus on les assimile ».
Depuis une dizaine d’années, le niveau aux concours d’entrée est de plus en plus élevé et les candidats sont prêts plus jeunes. « Le marché de la musique est devenu impitoyable. Prenez toutes ces émissions où à 4 ans et demi on doit déjà savoir jouer le Concerto de Sibelius… En ce moment, on est dans la mode du jeunisme. Si vous êtes un jeune chef brillant de 20 ans, on vous engage partout. Le métier a énormément favorisé les gens très jeunes, mais pas pour les bonnes raisons. Les réseaux sociaux y participent. J’ai vu des sites d’élèves qui donnent l’impression de se produire au Carnegie Hall tous les 15 jours ! Nous, nous sommes une école jeune, mais on ne fait pas de jeunisme », poursuit le compositeur-directeur.

Des différences selon les techniques instrumentales

Les limites imposées ne sont pas les mêmes pour tout le monde, puisqu’elles prennent en compte des données physiologiques. Et cela ne concerne pas uniquement le Conservatoire de Paris. « De ce point de vue, il y a une inégalité entre les différents instruments », souligne Bruno Mantovani. A Paris, les violonistes et les pianistes ont jusqu’à 22 ans pour se présenter au concours d’entrée. Les limites sont, en revanche, plus tardives dans les disciplines liées à la technique du souffle, comme le chant et les instruments à vent ; elles exigent une plus grande maturité corporelle. Chez les chanteurs, on laisse davantage de temps aux garçons qu’aux filles (27 ans contre 25 ans), à cause des transformations dues à la mue. Le Conservatoire de Lyon est plus souple concernant ces limites. Quel que soit l’instrument choisi, on peut ainsi se présenter en licence ou en master jusqu’à 29 ans. Mais le nombre d’élèves est inférieur à celui de Paris. Par ailleurs, dans les deux établissements, on peut intégrer certains cursus à n’importe quel moment, comme la formation à l’enseignement.

Dans le privé, pas de limites ?

Pour ceux qui ont passé l’âge pour entrer dans un conservatoire national, pas de panique. Il existe d’autres options pour se professionnaliser. La première concerne les établissements privés, comme la Schola Cantorum ou l’Ecole normale de musique Alfred-Cortot à Paris. Pour cette dernière, l’admission se fait sur dossier et sur audition, sans limite d’âge. « C’est une volonté de son fondateur, Alfred Cortot, qui est respectée depuis cent ans, explique sa directrice, Françoise Noël-Marquis. Il ne souhaitait pas limiter l’accès à la musique. Si quelqu’un a un bon niveau, il n’y a pas de raison de ne pas l’accepter. Mais attention, nous sommes quand même une école sélective. » La seule limite d’âge est liée à l’octroi de bourses : 27 ans pour les instrumentistes et 32 ans pour les chanteurs. Parmi les grandes écoles, on trouve également une dizaine de pôles supérieurs, répartis sur tout le territoire. Ils accordent plusieurs diplômes, notamment celui d’interprète. Et chacun a sa politique. Au Pôle Aliénor de Poitiers, par exemple, « on fixe une limite de principe à 28 ans », précise Sylvie Saussé, sa codirectrice. La limite s’applique à toutes les disciplines (excepté le champ des musiques traditionnelles, où l’on peut entrer à tout moment). « Nous recherchons la cohérence et la cohésion. Il ne serait pas aisé pour une personne de 40 ans de se trouver au milieu d’un groupe d’étudiants d’une vingtaine d’années. » Par ailleurs, selon Sylvie Saussé, ces candidats plus âgés exerçant déjà, en principe, un métier, ce type de formations n’est peut-être pas le meilleur moyen pour eux d’obtenir un diplôme. « Chez nous, la limite d’âge est posée, mais elle est aussi là pour nous permettre d’étudier les profils et de conseiller les personnes. » Bien qu’occasionnelles, des dérogations existent. « Certains cas sont examinés en commission, où le candidat doit motiver sa demande d’inscription. »

Une réglementation plus souple à l’étranger

En Europe, la plupart des écoles de musique sont alignées sur le système LMD. Les limites, quand elles existent, dépendent du cycle que l’on souhaite suivre. Par ailleurs, dans de nombreux pays, la pédagogie n’est pas la même que celle pratiquée en France et répond moins à une logique d’élitisme. Tout dépend de l’objectif recherché par l’élève. « Aucune limite administrative n’est là pour restreindre, note Nicolas Farine, directeur de la Haute Ecole de musique de Lausanne. Pour ma part, je milite pour la non-limite d’âge. » La sélection repose essentiellement sur la prestation et le dossier du candidat quand il passe l’examen d’entrée. Cependant, il faut rester réaliste. L’âge doit aider à évaluer « la capacité de progression et d’intégration dans le monde professionnel. Le cerveau est plus malléable à 18 ans qu’à 40 ans. Si une personne se réveille à 45 ans après vingt-cinq ans de médecine, à moins d’être exceptionnelle, elle a peu de chances de devenir musicien professionnel. Avec le niveau actuel, beaucoup plus élevé qu’il y a quinze ans, il est compli­qué de se présenter au milieu d’une centaine de jeunes étudiants et d’être aussi performant. »

S’il n’existe pas de limite d’âge “officielle” à l’étranger, il n’en demeure pas moins que l’âge joue probablement un rôle au moment du concours d’entrée. C’est ce qu’explique Stefan Gies, directeur de l’Association européenne des conservatoires, académies de musique et Musikhochschulen : « Cela évite aux gens de porter plainte pour discrimination. D’après les lois européennes antidiscrimination, on ne peut pas rejeter quelqu’un à un concours parce qu’il est trop vieux. » Dans la culture des pays d’Europe de l’Est, « il apparaît normal de ne pas accepter quelqu’un qui serait trop âgé. C’est admis par la société. Mais en Scandinavie, par exemple, on ne dira jamais à quelqu’un qu’il n’a pas eu son examen pour cette raison-là. » Dans ce domaine, l’harmonisation européenne ne semble pas être pour demain.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous