Baroque et art martial

Max Dozolme 26/02/2019
Clara Fellmann partage son temps entre la scène et le ring. La violoncelliste et violiste est aussi championne de jiu-jitsu brésilien.
« C’est Vincent, mon entraîneur, qui m’a conseillé ce resto. » Dans la salle du Cô My Café, à Paris, les deux mains qui tiennent la tasse de thé ont de petites bosses sur les articulations. Ce n’est pas à cause de l’archet, mais la marque des combats. Car cette main, qui interprétera dans quelques heures La Rêveuse de Marin Marais, est celle de Clara Fellmann, 30 ans, violoncelliste baroque, violiste, mais aussi combattante de jiu-jitsu brésilien. « A la fin du concert, je dois immédiatement partir à Toulon pour arbitrer un open qui se tient aux aurores… Je commence à avoir l’habitude des emplois du temps chargés ! » En décembre, Clara a été la première femme nommée arbitre officielle de jiu-jitsu brésilien en France.

Prima la musica !

Clara Fellmann commence le violoncelle à 6 ans. Le sport arrive plus tard, au collège. « J’avais participé à une course d’endurance et un professeur m’a conseillé de me mettre à l’athlétisme. J’ai tout de suite accroché, mais ma mère me disait qu’il était impossible de concilier musique et sport. Je lui ai prouvé le contraire. » Après bac TMD à Reims, direction Montpellier pour suivre des cours de musicothérapie : « Le lien entre le sport, la musique et la santé me passionnait déjà. » Licence en poche, elle commence l’apprentissage de la viole de gambe avec Christine Plubeau, à Paris, et poursuit l’étude du violoncelle baroque auprès d’Emmanuel Balssa. En 2013, elle intègre le CNSMD de Lyon et découvre, grâce à une affiche, l’existence du jiu-jitsu. « Quelques semaines après mon arrivée au Conservatoire, je me suis fracturé la clavicule… J’ai donc décidé de me tourner vers le jiu-jitsu brésilien, un peu plus doux que le jiu-jitsu traditionnel. »

Une conciliation exigeante…

Le jiu-jitsu, un art martial millénaire dérivé du judo, a été importé au Brésil dans les années 1920. Aujourd’hui, la France compte environ 7 000 licenciés. « Comme en musique, le jiu-jitsu brésilien est une grande famille, on a des liens très forts. Mes amis compren­nent l’organisation de mes journées : deux entraînements d’une heure et demie, matin et soir. Parfois, je suis d’une humeur exécrable, surtout quand je suis en période de perte de poids intensive en vue des compétitions. » Quand elle doit perdre cinq kilos en deux semaines pour combattre dans la catégorie “plume”, Clara a du mal à se concentrer en cours : « J’ai faim et j’ai davantage la tête à la compétition que dans la partition. » Les verres des après-concerts entre musiciens se font également rares : « Je me force parfois, car la complicité des musiciens et les opportunités professionnelles se forgent souvent dans ces moments. Mais je prends un thé ou une eau gazeuse et je ne rentre pas trop tard. »

… porteuse de fruits

La vice-championne d’Europe en 2017 et 2018 l’assure, la pratique d’un sport de haut niveau apporte beaucoup d’avantages à sa pratique musicale : « Je peux rester des heures sur ma chaise à travailler le violoncelle sans le moindre inconfort. Je n’ai jamais de tendinite, par exemple. Mon corps est musclé. » Autre avantage : une concentration accrue. « En concert, j’étais très stressée, mais les compétitions m’ont permis d’oublier un peu le regard du public. Dans les rendez-vous sportifs, il faut être totalement à ce que l’on fait et gérer la pression. » Le sport enseigne également l’humilité, qui pousse la musicienne à toujours remettre en question la connaissance qu’elle a de ses deux instruments et des œuvres. Elle trouve d’ailleurs des analogies entre la pédagogie du sport et celle de la musique. « Avec mon entraîneur, je décortique chaque mouvement, on cherche à gommer tous les gestes parasites. Il faut mettre la main gauche au-dessus de la manche de l’adversaire, pas en dessous, ni sur le côté. On apprend l’importance du détail. » Des principes qu’elle applique lorsqu’elle enseigne, par exemple, la technique du démanché – Clara prépare actuellement son CA de violoncelle. « Enseigner ou apprendre autre chose que la musique permet de mieux la transmettre en cours. »
L’un de ses amis proches, le claveciniste et organiste Jean-Luc Ho, voit dans cette activité sportive un atout : « Pour nous, la musique, c’est juste dans la tête, et ce que j’aimerais apprendre de Clara, c’est à mettre le corps sur le même plan que le mental. A Royaumont, lors d’un stage Couperin, elle organisait des séances de yoga dans le jardin entre deux répétitions. »

Si tournois et championnats internationaux ne sont jamais bien éloignés des concerts avec le Plubeau Consort ou Via Luce, la musique reste la priorité de Clara, qui recommande cependant à tout musicien de pratiquer un sport. « Pas forcément aussi violent que le jiu-jitsu brésilien ! Les musiciens ont d’ailleurs un avantage sur les sportifs : ils sont habitués à la répétition des mouvements et à la concentration. » Qu’ils se rassurent, les membres du club One Jiu-jitsu de Lyon n’ont pas fini de découvrir le répertoire baroque sous les doigts de Clara Fellmann : « Je reviens d’Angleterre, où j’ai enregistré des cantates de Haendel avec le London Early Opera. Mon kimono était dans la valise. »
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