Sommes-nous musiciens ou instrumentistes ?

26/02/2019
Le pianiste Olivier Bouet réagit à la tribune de Jean-Baptiste Lapierre, La consanguinité musicale chez les professeurs de piano (LM 516).

Je suis choqué par la tribune de Jean-Baptiste Lapierre sur les pianistes. Manifestement, cette personne a des comptes à régler avec le piano. Dans les reproches qu’il adresse aux pianistes, s’ils sont bien réels, je ne vois pas ce qui leur est particulier. Si, effectivement, les pianistes tournent toujours autour du répertoire du piano, les violonistes tournent toujours autour de celui du violon, les trompettistes de celui de la trompette… Ce n’est donc pas une particularité.
Quant à l’argument qui consiste à dire que l’orchestre enrichit la culture des musiciens par les œuvres qu’ils y jouent, je ferai remarquer à M. Lapierre qu’il se trahit lui-même, puisque ces œuvres qu’il prétend découvrir ne le sont que par le fait qu’elles contiennent une partie consacrée à son instrument et de surcroît correspond à la formation dont il fait partie, ce qui représente une limitation importante liée à… son instrument ! Reprocher aux pianistes de se limiter au répertoire du piano n’est tout de même pas comparable à la même attitude pour la trompette, par exemple. En effet, le répertoire du piano illustre toutes les époques et tous les styles, au point qu’une vie n’est pas suffisante pour en lire l’intégralité. Pour de nombreux autres instruments, le répertoire est beaucoup plus restreint. La même attitude n’a donc pas les mêmes conséquences pour les pianistes et les autres instrumentistes.
Aussi, prétendre connaître une œuvre pour l’avoir jouée en concert avec quelques “services” préalables, me semble présomptueux. A mon sens, cela relève plus d’un déchiffrage amélioré que d’une connaissance véritable. C’est un peu comme si on prétendait connaître une femme pour avoir passé un week-end avec elle ! Quant au procès des professeurs de piano qui semblent passer eux-mêmes un examen lors des épreuves de leurs élèves, si ce fait est bien réel, il n’est pas particulier aux pianistes non plus. La seule différence est qu’il est fréquent d’avoir plusieurs professeurs de piano dans un même établissement, d’où cette situation de concurrence plus visible. Mais il suffit d’essayer d’organiser des examens au niveau régional pour retrouver cette même concurrence dans les autres disciplines.
Le problème soulevé me semble donc être tout autre et se résume à savoir si nous sommes musiciens ou instrumentistes. Un musicien écoutera, cherchera, étudiera des œuvres dans tous les répertoires, dans tous les styles, sans se soucier de savoir si son instrument fait partie de la formation. Ce qui l’intéresse est le message musical, et non la manière dont il est diffusé. Un instrumentiste réduira toujours les pages qu’il aura entre les mains à un outil lui permettant de briller dans sa pratique instrumentale. A l’aune du conseil du chef d’orchestre Sergiu Celibidache qui disait à qui voulait bien l’entendre : « Il faut savoir ce que tu veux : chercher la gloire ou servir l’art ! », je dirais qu’en tant que professionnel de la musique, il faut savoir se positionner : sommes-nous musiciens ou seulement instrumentistes ? Avec l’expérience que j’ai maintenant, je suis sûr que les seuls instrumentistes sont infiniment plus nombreux que les musiciens, mais les premiers ont toujours tendance à se prendre pour les seconds. C’est ainsi, au grand dam de la musique !

Olivier Bouet

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