Réforme des conservatoires : interview exclusive avec Sylviane Tarsot-Gillery (DGCA)

Antoine Pecqueur 04/03/2019
Classement des établissements, emploi des enseignants, diplômes… la nouvelle directrice générale de la Création artistique du ministère de la Culture nous dévoile les principaux axes de la réforme des conservatoires, qui va être expérimentée en Normandie et à Dole.
Arrivée il y a cinq mois à la tête de la direction générale de la Création artistique du ministère de la Culture, Sylviane Tarsot-Gillery a décidé de relancer la réforme des conservatoires. Pour l’Etat, le sujet est particulièrement délicat : le ministère entend donner le cap pour ces établissements, tout en restant un financeur secondaire, loin derrière les collectivités territoriales. Sylviane Tarsot-Gillery va donc devoir faire preuve de diplomatie – ses années passées à l’Institut français devraient l’y aider.
Quelle philosophie sous-tend la réforme des conservatoires ?
Il s’agit d’acter les évolutions importantes en matière d’innovations pédagogiques et d’ouverture à de nouveaux publics qui ont été expérimentées par certains conservatoires ces quinze dernières années et d’accompagner les initiatives des collectivités pour répondre aux objectifs de démocratisation culturelle et de formation des artistes de demain : diversité des profils d’élèves, ouverture aux nouvelles esthétiques, modèles pédagogiques à revisiter et mise en synergie des acteurs culturels du territoire dans un souci permanent d’exigence artistique. De plus, la loi création, architecture et patrimoine (LCAP) du 7 juillet 2016 a apporté des modifications majeures concernant les conservatoires en créant un diplôme national et en donnant une portée réglementaire aux schémas nationaux d’orientation pédagogique. Elle a aussi créé un agrément spécifique pour de nouveaux enseignements préparatoires à l’entrée dans l’enseignement supérieur de la création artistique, ouvert à tous types d’établissements, ce qui découple potentiellement ces enseignements de ceux assurés par les conservatoires. Tout cela nous oblige collectivement à repenser et à adapter les cadres. Cela doit se faire dans une logique de coélaboration avec les collectivités, en replaçant au centre de l’action les services déconcentrés du ministère, les Drac. Cela induit un changement de perspective : passer d’un classement vertical à une certification prenant en compte les spécificités territoriales et faisant l’objet d’une évaluation planifiée et régulière.
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Quel rôle joue l’Etat dans ce domaine ? Quels moyens financiers met-il en œuvre pour les conservatoires ?
Comme la loi LCAP l’a rappelé, les conservatoires relèvent de la responsabilité des collectivités territoriales, avec l’appui et sous le contrôle pédagogique de l’Etat. Après plusieurs années de baisse des crédits, un engagement important a eu lieu en 2016, et aujourd’hui près de 21 millions d’euros sont consacrés aux conservatoires. La répartition de nouveaux moyens s’est faite sur la base d’un cahier des charges élaboré avec les collectivités territoriales et les élus, dans le cadre du Conseil des collectivités territoriales pour le développement culturel (CCTDC). Pour la première fois, les conservatoires à rayonnement intercommunal (CRI) qui développent des projets où les expériences de mutualisation sont nombreuses ont pu bénéficier d’un soutien de la part de l’Etat.
Comment voyez-vous, à travers le sujet des conservatoires, le dialogue entre l’Etat et les collectivités territoriales ?
La répartition historique des compétences et des moyens entre les collectivités (les villes et leurs groupements sont les principaux financeurs de ces équipements) nous oblige à un dialogue régulier, et nous ne pouvons que nous en réjouir. La politique publique d’enseignement artistique spécialisé constitue ainsi un espace formidable d’innovation pour les politiques culturelles françaises. Les réformes territoriales successives et les reconfigurations à l’œuvre (l’étalement urbain à mettre en regard du phénomène de métropolisation et l’enclavement de certains territoires ruraux), mais également les évolutions sociétales rapides de ces dernières décennies ont profondément fait évoluer les enjeux de politiques publiques et nous obligent à repenser les modalités de l’action de l’Etat avec les collectivités, y compris en matière culturelle. Dans ce contexte, nous sommes, comme les collectivités, particulièrement attachés aux conservatoires, endroits clés de la vie artistique et culturelle des territoires, ciment de la citoyenneté, mais également de la vitalité de la création artistique de la France.
Comment va évoluer le classement des établissements ?
Au préalable, il est important de souligner que, à ce stade, l’évolution des critères de classement est, certes, souhaitée et soutenue par le ministère, mais qu’elle n’est pas arrêtée et figée. Elle va faire l’objet, dans les prochains mois, de plusieurs expérimentations, à l’issue desquelles nous déciderons, ou non, de poursuivre ce travail de mise en cohérence des textes. La région Normandie et la ville de Dole se sont portées candidates. Ces expérimentations visent à observer les effets du passage d’une logique de classement vertical en trois catégories à une logique horizontale de certification unique. Cette dernière serait obtenue à l’issue d’une démarche partagée et co-construite avec les collectivités. Le respect d’un certain nombre de critères communs à tous, mais relativement resserrés, serait nécessaire pour enclencher cette démarche (exigence en matière de niveau d’emploi, de nombre de spécialités, être doté d’un projet d’établissement, mais aussi d’action culturelle, par exemple).
Faut-il garder le nom “conservatoire” ?
Comme souvent en France, le terme a ses partisans comme ses détracteurs. Certains diront qu’il est incontournable, car reconnu internationalement, d’autres qu’il véhicule une image élitiste et figée. Mais ce qui est le plus important ici, ce n’est pas le contenant, mais plutôt le contenu : comment faire pour que l’enseignement artistique de demain soit exigeant, ambitieux et de qualité pour un plus grand nombre d’élèves de tous les horizons, afin que les artistes de demain reflètent la diversité culturelle et sociale de la France et que les citoyens s’épanouissent à travers des pratiques artistiques et culturelles essentielles au vivre ensemble? Si nous parvenons à répondre collectivement à ces défis, alors le débat, avouons-le, un peu stérile, sur le nom “conservatoire” n’aura plus lieu d’être.
Le statut des enseignants doit-il, lui aussi, évoluer ?
Comme vous le savez, les enseignants des conservatoires relèvent de la fonction publique territoriale, dont les statuts sont mis en place par la direction générale des Collectivités locales (DGCL), qui relève du ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales. Le ministère de la Culture n’est donc pas en responsabilité directe sur ces questions. Toutefois, la question de l’emploi au sein des conservatoires est un sujet de préoccupation majeure pour nous, tout comme celle de la formation continue. C’est la raison pour laquelle le niveau d’emploi restera une condition indispensable pour l’engagement de l’Etat aux côtés des collectivités territoriales dans la procédure de certification. Nous sommes également très attentifs aux suites du rapport du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale sur l’enseignement artistique, que Jésus De Carlos a présenté au ministre, et dont nous partageons plusieurs des préconisations.
Comment voyez-vous le lien entre enseignement artistique spécialisé et éducation artistique et culturelle ?
L’objectif de l’éducation artistique et culturelle (EAC) est d’offrir à tous les enfants les moyens d’être des individus épanouis, acteurs de leur trajectoire de vie, et des citoyens à l’esprit critique exercé. Il s’agit de leur proposer l’expérience sensible de la rencontre avec les œuvres et les artistes, en les initiant à la pratique artistique et en leur apportant des clés de lecture. Ces trois composantes sont les trois piliers du parcours d’EAC défini depuis mai 2013 par une circulaire interministérielle, ministère de l’Education nationale, ministère de la Culture. L’enseignement artistique spécialisé constitue donc une des composantes fondamentales de l’EAC. Ainsi, le conservatoire peut être acteur direct ou lieu ressource pour travailler à la sensibilisation et à l’initiation marquant souvent le début d’un parcours d’EAC. Plus tard, et pour un nombre plus réduit d’enfants sans doute, viendront pour le conservatoire les questions de construction d’une trajectoire d’apprentissage prenant en compte les possibilités, mais aussi les envies de l’élève ­accueilli. Certains élèves ajouteront une étape supplémentaire à leur parcours d’EAC en faisant le choix de poursuivre leurs études dans une des écoles d’enseignement supérieur de la création, et le conservatoire les y préparera. Enfin, pour tous les adultes, le conservatoire doit constituer un point de repère pour trouver les ressources nécessaires à une poursuite ou une reprise de pratique artistique.
Les établissements doivent-ils ouvrir leurs portes pendant les vacances scolaires ? Faut-il revoir le temps de travail des enseignants ?
Comme pour la question sur leur statut, nous ne sommes pas ici en responsabilité directe. Cependant, cette question soulève avant tout la question de l’évolution du métier d’enseignant, mais aussi de directeur. Si nous voulons valoriser le travail effectué par un certain nombre d’entre eux et mieux prendre en compte les évolutions territoriales comme sociétales au sein des conservatoires, nous devons nous interroger ensemble, Etat, collectivités, enseignants, directeurs, sur les compétences nécessaires, celles d’ores et déjà acquises, et celles éventuellement à développer. A l’image du travail exemplaire qu’a mené le Conseil national des centres de formation des musiciens intervenants sur le référentiel métier, nous devons nous engager dans ce travail en même temps que nous expérimentons de nouvelles modalités de classement. C’est uniquement dans un débat ouvert et partagé que cette question du temps de travail doit être abordée, sans a priori.
Que répondez-vous aux enseignants de conservatoire qui dénoncent le niveau trop faible de leurs rémunérations ?
Là encore, c’est une discussion qui relève avant tout de la direction générale des Collectivités territoriales, avec laquelle nous aurons sans doute l’occasion d’échanger dans le cadre de la réforme du statut de la fonction publique en cours. Mais ce que je viens de souligner sur la question du temps de travail vaut également pour celle de la rémunération. C’est en reformalisant collectivement un référentiel métier pour les enseignants et les directeurs que nous pourrons avoir une discussion concrète et constructive avec nos collègues de la DGCL.
Les diplômes d’enseignement (DE, CA) et le processus pour les obtenir doivent-ils, eux aussi, être revus ?
La nouvelle autorité nationale de régulation et de financement de la formation professionnelle et de l’apprentissage, France Compétences, a, dans son calendrier de travail, une révision complète des diplômes, dont ceux du spectacle vivant, d’ici à 2023. Nous aurons ainsi nécessairement à nous poser des questions sur le DE et le CA. C’est pour cette raison également que le travail sur les référentiels métiers est nécessaire.
Quel est le calendrier de cette réforme dans les prochains mois ?
Nous devrions mettre en place les premières expérimentations au printemps, afin de décider si nous poursuivons dans cette voie avant la fin de l’année, ce qui implique que nous finalisions les textes, y compris celui définissant le diplôme national, avant le début 2020.
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