Le marché des instruments historiques

Marc Rouvé 12/03/2019
La vogue des instruments anciens ne se dément pas, que ce soit sous la forme de copies modernes confiées à des artisans spécialisés ou dans la recherche effrénée de l’original. Analyse d’un secteur aux multiples facettes.
La révolution baroque, qui a pris son essor dans les années 1960, a joué un rôle considérable dans la redécouverte des instruments anciens. Le développement des orchestres jouant sur “instruments d’époque” répondait avant tout à une recherche d’authenticité musicale autour du son, de l’articulation ou encore de l’intonation. Avant cette révolution (qui s’est étendue ensuite à d’autres périodes de l’histoire de la musique), le marché des instruments anciens s’adressait aux collectionneurs avisés et à quelques solistes renommés, et se focalisait autour des réalisations les plus fameuses des siècles passés, essentiellement dans la lutherie du quatuor (Stradivari, Amati, Guarneri…) et l’archèterie. Cette célébration du passé est une tradition fortement ancrée chez les violonistes et violoncellistes. Ce qui représentait une infime partie de la vie musicale a pris un poids bien plus important aujourd’hui. Néanmoins, nous sommes loin de la production de masse, même si, comme dans bien d’autres domaines, la Chine bouleverse les équilibres en développant une offre sur tous les segments de marché (lire ici).

Éloge de l’artisanat

Si le nombre de musiciens qui jouent sur instruments anciens a augmenté fortement ces trente dernières années, on ne peut pas parler de “marché de masse”. Les débutants font leurs premiers pas sur des instruments d’étude modernes, or c’est à ce niveau que les chiffres de vente sont les plus élevés. Ce segment est aujourd’hui dominé par la production industrielle chinoise, dont la qualité s’est nettement améliorée depuis le début des années 2000. La fabrication de copies d’instruments anciens s’adresse plutôt à des grands étudiants souhaitant se spécialiser ou à des professionnels ; c’est donc l’affaire d’artisans qui fabriquent à la commande des instruments “en copie” pour la simple et bonne raison que les “vrais” instruments anciens sont rares, hors de prix ou dans un état injouable. Un phénomène particulièrement marqué dans l’univers du quatuor à cordes et un constat partagé par de nombreux luthiers. Il faut une grande rigueur dans l’étude et de nombreuses recherches organologiques et iconographiques pour réaliser des copies en évitant tout anachronisme. D’autant qu’aux 17e et 18e siècles, les instruments étaient encore en pleine évolution, l’instrumentarium moderne se stabilisant dans la première partie du 19e siècle.

Au-delà du quatuor

Si le quatuor à cordes occupe une place prépondérante, la copie d’instruments anciens ne se limite pas à cette seule famille. Elle touche tous les types d’instruments à des degrés variés. Ainsi, de nombreux artisans à travers l’Europe proposent des copies d’instruments à cordes pincées (guitares Renaissance, baroques, luth…), d’instruments à vent (basson, clarinette, traverso, hautbois baroque…), de claviers (clavecin, pianoforte…). Pour les claviers, c’est le cas, par exemple, de Guido Bizzi, dont la manufacture est installée près du lac de Varèse. Cet ingénieur italien, passionné de musique baroque, propose depuis plus de trois décennies de nombreux modèles de clavecins, clavicordes, pianoforte avec le souci d’afficher des tarifs accessibles. Si la copie la plus fidèle possible est recherchée, les artisans doivent savoir s’affranchir du carcan historique pour satisfaire la demande du musicien, comme nous l’a confié François Masson, facteur de clarinettes : « Certains clarinettistes veulent une copie de clarinette baroque, mais qui soit le plus tempérée possible, il faut alors trouver un habile compromis pour rester cohérent .» Enfin, qui dit instruments, dit accessoires. L’archet demande une connaissance fine des grandes traditions nationales de l’époque baroque (France, Angleterre, Italie), et même des périodes antérieures (Moyen Age, Renaissance), pour lesquelles les sources sont peu nombreuses, ce qui conduit les artisans à faire de « l’archéologie expérimentale », pour reprendre les mots de ­l’archetière Nelly Poidevin. Il faut également ajouter les cordes, avec les grands fabricants comme Savarez, qui propose une gamme assez large pour instruments anciens, ou des artisans comme Serge Cladères, spécialisé dans les cordes en boyau.

Passion ou spéculation ?

A côté du marché de la copie moderne, il y a, bien entendu, celui du véritable instrument ancien. On change alors de registre pour glisser vers un métier sensiblement différent. Ce segment n’est pas l’apanage des marchands, car des luthiers de grand talent peuvent choisir cette voie. Ils se serviront de leur expertise pour dénicher les beaux instruments du passé et, surtout, les restaurer, une responsabilité bien lourde lorsqu’on observe les cotes atteintes par certains modèles. Ainsi, le Lady Blunt Stradivarius a été adjugé 15,9 millions de dollars en 2011 lors d’une vente conduite par la maison Tarisio. Une somme hors norme (pour les violons exceptionnels, on reste dans des fourchettes plus basses, en tout cas sous les 10 millions d’euros), mais qui témoigne d’un emballement du marché depuis le début des années 2000. Nous entrons alors dans la spéculation, ce qui n’est pas sans conséquence sur la flambée des prix. Pour les vents, plus les instruments sont anciens, plus ils sont chers : un hautbois baroque original en état de jouer est une denrée rare, alors qu’un hautbois Buffet du 19e siècle se trouve relativement aisément. On observe également ce phénomène spéculatif sur des instruments assez récents, dans d’autres répertoires, comme les saxophones des années 1950 (les Selmer Mark VI) ou, dans le domaine des musiques actuelles, une véritable explosion de la cote des premiers instruments du rock’n’roll (Fender Telecaster et Stratocaster, Gibson Les Paul…) produits dans les années 1950 et au début des années 1960, avec des prix de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour les instruments ayant appartenu aux Beatles, à Jimi Hendrix ou à Eric Clapton. Le marché des instruments anciens couvre désormais toutes les époques, et tous les styles.
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