Lutherie baroque : la Chine dans les starting-blocks

Suzanne Gervais 13/03/2019
Les luthiers français sont de plus en plus nombreux à vendre à des prix imbattables des instruments à cordes baroques fabriqués en Chine. Un phénomène qui soulève néanmoins quelques questions.
On trouve de tout sur alibaba.com, le géant chinois du e-commerce. Vraiment de tout : vêtements, médicaments, meubles de jardin, dalles de marbre, feuilles de caoutchouc. Et même un large choix de… violons baroques. Premier prix ? 400 dollars, garanti “fait main”. Pour l’archet, baroque lui aussi, comptez une trentaine de dollars. Le tout, bien sûr, “made in China”. Vous payez par carte bancaire ou virement Paypal et, cinq semaines plus tard, vous recevez votre instrument, en direct de Nankin ou de Jinpu.

Un phénomène en pleine expansion

Depuis une quinzaine d’années, des fabricants chinois construisent des instruments à cordes d’après les modèles du 18e siècle, vendus en France à des prix dérisoires. Chez les luthiers parisiens de la rue de Rome, il n’est pas rare que se côtoient des instruments fabriqués en France selon les règles de l’école de Mirecourt et des violons baroques vendus moins de 1 000 euros. Un tarif défiant toute concurrence
Chez Aliénor Lutherie, Jean-Damien Lagarde vend, depuis dix ans, des violons, altos et violoncelles baroques fabriqués en Chine. Les modèles estampillés “haut de gamme” ne dépassent pas 2 500 euros, alors qu’il est difficile de trouver un violon baroque fabriqué en France à moins de 7 000 euros. Parmi les clients de Jean-Damien Lagarde, de nombreux professionnels : « Quand un ensemble ne fait que du baroque, les musiciens auront de bons instruments baroques, fabriqués en Europe. Mais dans le cas des interprètes qui ne jouent ce répertoire que ponctuellement, les instruments chinois sont incontournables. Il faut bien se dire qu’un seul violoniste a parfois besoin de trois ou quatre instruments différents. »
S’il fabrique lui-même les violes de gambe vendues dans son atelier parisien, Mathieu Pradels ne propose à la location que des violes fabriquées en Chine. « Je n’avais pas le choix. Il me fallait des instruments abordables pour les élèves qui débutent et même pour les professionnels, par exemple pour les violoncellistes qui ne jouent de la viole que le temps d’une série de concerts. » Or rares sont les fabricants français à proposer des instruments abordables pour la location. Installé à Strasbourg, le luthier Guillaume Kessler propose des instruments à cordes baroques chinois depuis un an et demi : « Ils sont devenus incontournables ! » avoue-t-il. Pour se fournir, tous font appel au même grossiste : la firme alsacienne Sebim, distributeur exclusif des instruments à cordes fabriqués en Chine pour la France.

Trois fournisseurs pour l’export

« Les instruments baroques fabriqués en Chine sont de plus en plus demandés en Europe, affirme Marine Wendling, responsable commerciale de Sebim. Lorsque nous avons commencé à les commercialiser, nous en distribuions une quarantaine. Aujourd’hui, c’est trois fois plus. » Si la production est de série, les instruments sont entièrement faits à la main. Passion Tradition est le principal fournisseur pour les instruments baroques. C’est sous ce nom que sont vendus, en France, les instruments anciens qui sortent de l’atelier Kaining, à Pékin. « Cet atelier propose un vaste choix d’instruments baroques de très bonne qualité : les instruments du quatuor, mais aussi des violes de gambe et d’amour », déclare Guillaume Kessler. Chez Sebim, on insiste sur les bonnes conditions de travail des employés de cet atelier : « Ce ne sont pas des enfants qui fabriquent les violons », glisse Marine Wendling. Les instruments qui arrivent de Chine transitent donc par Sebim, avant d’arriver chez les luthiers français, où ils ne peuvent être vendus tels quels. Violes, violons et violoncelles arrivent “en blanc”, c’est-à-dire ni vernis ni montés. « A nous d’installer l’âme et le chevalet, d’adapter la touche, d’ajuster les chevilles… », explique Guillaume Kessler.
L’ importateur d’instruments de musique alsacien Jean-Noël Gester se rend en Chine trois fois par an, depuis quinze ans, afin de trouver des fournisseurs pour Sebim. Sur son site ­violon-cello.fr, il revend également aux particuliers des instruments fabriqués en Chine. « En Chine, la fabrication d’instruments anciens est une niche qui rapporte beaucoup d’argent, détaille-t-il. Il y a encore très peu de fabricants et le marché pour l’export est trusté par trois ateliers sérieux* qui travaillent quasi exclusivement avec l’Europe. Les instruments que proposent les autres fabricants sont sans intérêt. » Ces ateliers fournissent surtout les instruments du quatuor, la viole et le luth. « Ils ne se sont pas encore attaqués aux théorbes et aux vents », note Mathieu Pradels.

L’entrée de gamme avant tout

Et la qualité ? Jean-Damien Lagarde estime que les instruments baroques venus de Chine sont de plus en plus perfectionnés : « Le savoir-faire progresse, ces instruments sonnent de mieux en mieux. » Mathieu Pradels est plus réservé : « Cela pourrait être beaucoup mieux. Mais pas trop, sinon nous aurions de la concurrence ! » Car si la fabrication dans les ateliers chinois est manuelle, elle est tout de même réalisée à la chaîne. « Ce n’est pas la même personne qui fabrique l’instrument d’un bout à l’autre, et cela se sent. » Les fabricants chinois se concentrent, pour l’essentiel, sur l’entrée de gamme. En réalité, 80 % des violons baroques proposés par les ateliers chinois sont ce que les luthiers appellent des « modèles hybrides » : des instruments modernes “baroquisés” avec des manches plus courts, sur lesquels on pose un cordier et une touche en érable et des cordes en boyau. Pour beaucoup d’artisans français, les instruments baroques “made in China” sont pour l’instant moins aboutis que les instruments modernes fabriqués dans les mêmes ateliers.
En parallèle se développe la revente d’instruments baroques en ligne. Si les mastodontes Amazon et Alibaba s’affirment sur le marché des instruments, des boutiques en ligne plus modestes fleurissent. Vigilance cependant : l’internaute risque de recevoir son instrument… en kit. Selon Jean-Noël Gester, « 98 % des sites internet n’hésitent pas à jouer sur les mots et à proposer des instruments “prêts à jouer”, qui ne sont pas montés dans les règles de l’art. » Attention également à ce que les luthiers sérieux nomment la « remballe » : de nombreuses marques sont déposées en Europe, mais les produits sont en réalité fabriqués en Chine. Rares sont les luthiers et magasins de musique qui indiquent clairement la provenance de leurs stocks. En dehors des distributeurs officiels, on trouve aussi des intermédiaires douteux. Certains commerçants achètent, en effet, en Chine des instruments qu’ils revendent – sans en mentionner l’origine – quatre ou six fois le prix qu’ils les ont payés. On observe, depuis quelques années, une recrudescence de ces “vernisseurs”. « Ce sont des gens qui vernissent des violons artisanaux chinois et qui les signent en prétendant les avoir fabriqués », dénonce Jean-Noël Gester. Phénomène moins connu, il existe aussi un petit marché des instruments baroques français en Chine : dans les allées du salon de Shanghai, quantité de luthiers français vendent des instruments anciens réalisés selon les règles de l’école de Mirecourt à des prix très élevés. « Ce sont toujours des instruments qui restent sur les bras des fabricants, dont personne n’a voulu en France, raconte Jean-Noël Gester. Ils sont vendus à prix d’or aux musiciens chinois, qui les achètent comme on achèterait un sac Chanel. »

* Yumi pour l’Angleterre, Iesta pour l’Allemagne et Passion Tradition pour la France.

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