Les orchestres américains : une perspective pour les musiciens français?

Antoine Pecqueur 01/07/2009
Le rêve américain peut-il concerner les musiciens d’orchestre, malgré la crise ? Il reste encore attrayant, mais non exempt de risques...
Les Etats-Unis ont longtemps été considérés comme une terre d’abondance. Y compris pour la vie musicale. On y compte pas moins de... 3000 orchestres ! Ce chiffre regroupe les phalanges professionnelles, les orchestres semi-professionnels, les formations d’amateurs et les orchestres de jeunes. Une telle pléthore peut donner envie aux jeunes musiciens français de s’expatrier ! D’autant que le pays, depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, est mieux perçu chez nous, après les années de crispation de l’ère Bush fils. La situation n’est pas complètement rose pour autant. En effet, la crise financière et économique a des répercussions importantes sur les orchestres américains (voir "Coup de froid sur les orchestres américains", in LM373). Poursuivre sa carrière de l’autre côté de l’océan est donc attrayant, mais risqué.

Le système éducatif
Il est conseillé au musicien souhaitant travailler aux Etats-Unis de s’inscrire au préalable dans une université. En effet, en choisissant de poursuivre des études de niveau supérieur dans ce pays, il lui sera beaucoup plus aisé d’y nouer des relations qui lui serviront par la suite. Contrairement à la France, le système éducatif n’est pas divisé entre conservatoire et faculté. C’est dans le cadre des universités que la pratique musicale est enseignée, comme les autres disciplines. Le musicien français aura la chance de découvrir la vie si particulière, dynamique et collective, des campus américains. Pour autant, il ne devra pas s’imaginer débarquer dans l’univers idéalisé des séries télévisées. La dure réalité se rappellera rapidement à lui... A commencer par le montant des frais de scolarité qui peut atteindre plus de 10000 euros (même si le taux de change entre l’euro et le dollar est aujourd’hui favorable aux Européens).
Pour celui qui souhaiterait commencer très jeune la pratique de la musique aux Etats-Unis, il n’existe pas de système d’école de musique comme en France. Soit l’enfant apprend cette discipline à l’école, où l’accent est mis sur la pratique collective ; soit il peut s’inscrire dans des cours privés. Pour Nadine Deleury, violoncelle solo de l’Orchestre de l’Opéra de Detroit, qui donne des cours en privé, « il y a un manque de connaissance théorique chez les jeunes élèves. Le solfège, ils ne connaissent pas ! En revanche, ils sont très vite formés aux pratiques collectives ».

Les concours d’orchestre
Pour intégrer un orchestre, la sélection se fait tout naturellement sur concours. La plupart des formations privilégient le caractère anonyme de l’épreuve. Un paravent sépare les candidats du jury et ce dernier n’a même pas accès au curriculum vitae des postulants. De rares orchestres suppriment le paravent lors de la finale. Comme les concours français, les épreuves américaines se déroulent généralement en trois tours. Mais la différence réside dans le programme. Si, en France, les concertos occupent une place de choix, ce n’est pas le cas outre-Atlantique. Ce qui compte avant tout, ce sont les traits d’orchestre. C’est peut-être déjà l’une des explications du jeu efficace et collectif de ces orchestres. Un musicien d’une grande formation parisienne, qui se présente prochainement à un concours du New York Philharmonic, nous explique que le style des orchestres américains a considérablement évolué : « Il y a quelques années, il fallait que le musicien étranger s’adapte en privilégiant un timbre puissant, surtout dans les cuivres. Aujourd’hui, les orchestres sont plus ouverts à d’autres types de jeu, notamment européens. » Une fois intégré, le musicien connaît une période d’essai, un "stage" durant lequel le non-Américain peut être en butte à la méfiance de ses collègues. Rappelons que le protectionnisme est une valeur forte aux Etats-Unis. A noter également que, pour travailler dans ce pays, le musicien devra se procurer la fameuse "carte verte", un sésame indispensable et parfois complexe à obtenir. Si aujourd’hui les musiciens français sont rares à jouer au sein des formations américaines, c’est aussi pour une raison très simple : les frais pour aller aussi loin passer un concours ne sont pas négligeables. Et il n’y a évidemment aucune garantie de réussite...

L’efficacité : la marque des orchestres américains
Il existe de grandes différences entre les orchestres français et américains. David Grandis, jeune chef d’orchestre français installé à Washington, actuellement assistant au Mid-Atlantic Symphony Orchestra d’Easton, au Capital City Symphony Orchestra de Washington et au Chesapeake Youth Symphony Orchestra, nous explique que « comme les orchestres américains disposent de peu de répétitions pour monter les programmes, ils doivent être particulièrement efficaces. Il n’y a pas de perte de temps et la discipline est impressionnante : on entend les mouches voler ! Par contre, musicalement, cela reste parfois superficiel, car c’est la mise en place qui est privilégiée ». Ce qui impressionne quand on entend un orchestre américain, c’est aussi la précision rythmique. Souvent, les orchestres sont davantage axés sur cet aspect que sur le phrasé mélodique. Mais la situation évolue, car de nombreuses formations sont aujourd’hui dirigées par des chefs européens. On remarque aussi un grand contraste de sonorité entre les phalanges : le timbre très fin du Cleveland Orchestra est, par exemple, très éloigné de la puissance sonore du Chicago Symphony Orchestra (dont le flûtiste solo, Matthieu Dufour, est français).

Des chefs d’orchestre "businessmen"
Comme David Grandis, on compte un certain nombre de jeunes chefs français venus s’établir aux Etats-Unis, attirés sans doute par le grand nombre de phalanges. Il faut citer Lionel Bringuier, assistant au Los Angeles Philharmonic, ou encore Julien Benichou, directeur musical du Mid-Atlantic Symphony. Aux Etats-Unis, le chef a souvent un double rôle : assurer la qualité artistique de la formation, mais aussi contribuer à la recherche de fonds. Pour cette raison, il est amené à fréquenter (et séduire) des banquiers ou des avocats afin d’obtenir des aides financières pour l’orchestre. D’où un rôle de businessman, que jouent notamment Michael Tilson-Thomas au San Francisco Symphony Orchestra ou David Roberston au St Louis Symphony Orchestra. David Grandis remarque également que « les Américains aiment particulièrement les chefs extravertis. Ils ont tous en mémoire la figure de Leonard Bernstein. Le public attend souvent du chef qu’il se tourne vers lui pour présenter les œuvres ». Un show qui peut prendre des allures hollywoodiennes, mais qui permet d’attirer un large public (notamment parmi la jeune génération).

L’essor des ensembles sur instruments anciens
La mode du baroque reste encore discrète de l’autre côté de l’Atlantique. On compte toutefois quelques ensembles de belle tenue : le Philharmonia Baroque Orchestra, basé à San Francisco et dirigé par Nicholas McGegan, ou le Seattle Baroque Orchestra, sous la houlette d’Ingrid Matthews. Si les pupitres de cordes (en boyau) sont tenus par des Américains, les parties des vents sont très souvent jouées par des musiciens européens. Longtemps, les universités américaines n’ont pas développé de classes de musique baroque. Mais depuis peu, la situation évolue. C’est ainsi que la célèbre Juilliard School de New York a récemment confié au chef et claveciniste William Christie un département de musique ancienne. Quelques baroqueux français se sont également implantés aux Etats-Unis, notamment le bassoniste Marc Vallon, qui enseigne à l’université du Wisconsin.

Des conditions de travail avantageuses et précaires
Financièrement parlant, travailler dans un orchestre américain est, à première vue, une vraie aubaine. Dans l’un des "Big Five" (les cinq plus prestigieuses phalanges : New York, Boston, Philadelphie, Chicago, Cleveland), le musicien gagne en moyenne 10000 dollars (7000 euros environ) par mois. Cela dit, dans une formation peu connue, il devra se contenter de la moitié. Mais, surtout, l’instrumentiste américain ne connaît pas notre contrat à durée indéterminée. Il signe en général pour un contrat de trois ou quatre ans renouvelable. Cette durée est déjà relativement longue aux Etats-Unis, ce qui place le musicien parmi les catégories sociales favorisées. Nadine Deleury nous rappelle également qu’« il n’y a pas d’âge de départ à la retraite. Ce qui permet en théorie aux musiciens de jouer jusqu’à la fin de leur existence dans l’orchestre. A Detroit, récemment, nous jouions avec un instrumentiste de 85 ans ! ». Il est aussi de plus en plus courant de rencontrer aux Etats-Unis des musiciens ayant une autre profession. Ils partagent leur carrière entre un poste dans un orchestre dit semi-professionnel (avec en moyenne cinq séries de concerts par an) et, par exemple, un emploi d’ingénieur ou d’avocat. Cette tendance gagnera-t-elle la France?

L’impact de la crise financière
Les candidats au départ pour les Etats-Unis doivent aussi tenir compte de l’impact non négligeable de la crise financière et économique sur le monde des orchestres. Haden McKay, membre actif du syndicat des musiciens américains, nous explique la situation : « La crise affecte les quatre sources principales de financement des orchestres. Tout d’abord, le mécénat d’entreprise diminue drastiquement, car les firmes ne font plus de profit. C’est le cas des grandes industries automobiles qui, autrefois, soutenaient activement nos orchestres. Le mécénat des particuliers est lui aussi touché, car les grandes fortunes personnelles ont été éprouvées par la chute de la Bourse. En conséquence, les dons diminuent. La vente de billets ne se porte pas bien non plus, car une partie du public fait face à des licenciements et n’a plus les moyens ni l’envie d’aller au concert. Enfin, la propre trésorerie des orchestres a été affectée, car une partie de ces fonds avaient été investis en Bourse... » Les conséquences de cette crise sont nombreuses : annulation des tournées (le Boston Symphony Orchestra et le Philadelphia Orchestra ont annulé leurs déplacements en Europe), gel ou baisse des salaires des musiciens, licenciements de personnels administratifs... Certains observateurs sont pessimistes et craignent que le pire soit à venir.

N’oublions pas un aspect essentiel : aller travailler aux Etats-Unis répond à un choix de vie. Autre culture, autre philosophie, le dépaysement est total. Les rares musiciens français qui s’y sont installés ont souvent suivi leurs sentiments (leur conjoint étant d’origine américaine). Par ailleurs, il est délicat d’aller s’installer aux Etats-Unis et de revenir en France quelques années après. On vous aura vite oublié... Pour autant, succomber au rêve américain est tentant au moment où la politique américaine devient moins unilatérale. Il est plus que jamais passionnant d’assister à l’évolution de la planète depuis les premières loges.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous