Instruments anciens ou modernes, faut-il choisir ?

Les doubles cursus mêlant instruments historiques et modernes commencent à se développer dans les conservatoires. Mais la France semble encore en retard par rapport à l’étranger.
Vingt-cinq pour cent. C’est la proportion de musiciens du Concert de la Loge qui jouent régulièrement sur instruments anciens comme sur instruments modernes. Cette proportion, selon son chef Julien Chauvin, tend à se généraliser dans les jeunes ensembles français spécialistes des musiques baroque et classique : « On a connu ces dernières années une nette évolution des mentalités. Il était temps. Je me souviens de discussions au Conservatoire de La Haye, au début des années 2000, avec des enseignants du département de musique ancienne qui se demandaient s’ils pourraient un jour aborder Beethoven. Pour eux, qui avaient suivi le mouvement d’ultraspécialisation engendré par le renouveau baroque, ce monde leur semblait inaccessible. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Les nouvelles générations ont une approche plus large. L’envie et la possibilité de toucher à différents répertoires, de s’enfermer un petit peu moins. »
Une ouverture qui n’est qu’un retour logique aux origines du renouveau baroque. Car « si l’on regarde les débuts du Concentus Musicus d’Harnoncourt, ou l’itinéraire d’un musicien comme Anner Bylsma, on se rend compte qu’il y avait à ce moment-là des liens très étroits entre la musique baroque et la musique contemporaine. Ce n’est que plus tard que cette donnée initiale a été gommée, entraînant dans notre pays une séparation, tant dans l’artistique que dans la pédagogie, entre instruments modernes et anciens. »

Des professeurs communs

Une séparation dont on commence doucement à revenir. Illustration au Conservatoire de Paris. « Il y a sept ou huit ans, lorsque je suis arrivé, le département de musique ancienne et celui des disciplines instrumentales classiques et contemporaines ne se parlaient pas, ou très peu », confesse Bruno Mantovani. Les choses ont depuis évolué. Pas plus tard que le mois dernier, l’orchestre du conservatoire s’est retrouvé sous la baguette de Stéphanie-Marie Degand pour jouer Rameau et Gluck, dans un concert qui réunissait les deux départements. « Les violonistes modernes en ont profité pour mettre des cordes en boyau. C’est un type de productions que nous nous efforçons de renouveler le plus régulièrement possible », poursuit le directeur. De son propre aveu, l’arrivée de Stéphanie-Marie Degand parmi les enseignants, en septembre 2012, a changé la donne. « Elle a été moteur. Il suffit parfois de quelques personnalités au sein d’une institution pour donner une forte impulsion. » La violoniste et cofondatrice, avec Emmanuelle Haïm, du Concert d’Astrée, enseigne aujourd’hui au CNSMD de Paris dans les deux départements. Elle propose une approche des répertoires classique et romantique sur instruments d’époque. Selon Bruno Mantovani, sa seule présence crée une émulation entre anciens et modernes, qui dépasse de loin le simple cadre de l’instrument. « Au même titre que le violoncelliste Christophe Coin, elle est la preuve vivante, pour ces jeunes, que l’on peut avoir une double carrière, en ancien et en moderne. » Car, pour lui, ce qui compte, c’est avant tout d’éveiller la curiosité des étudiants pour cette double pratique. « Ceux qui le souhaitent pourront par la suite faire une spécialisation en musique ancienne. Il n’y a pas de contre-indication à pratiquer les deux de front au Conservatoire. Les doubles cursus sont plus fréquents qu’on ne le croit. Nous avons même actuellement un étudiant qui est à la fois en piano et en danse. »

Belgique et Pays-Bas à la pointe

Depuis le pupitre du Concert de la Loge, Julien Chauvin regarde ces évolutions avec bienveillance. Mais à ses yeux, elles sont loin d’être suffisantes. « Je vais bientôt être chargé d’une importante session sur le répertoire classique, avec l’Orchestre français des jeunes. Or qu’est-ce qu’ils ont, dans les structures actuelles, de vraiment formateur pour s’ouvrir en profondeur aux répertoires baroque ou classique ? Ne serait-ce même que du point de vue stylistique ? Vingt minutes d’option pour certaines cordes ? Je croise régulièrement des jeunes violonistes qui se revendiquent de la double pratique, sous prétexte qu’ils montent occasionnellement trois cordes en boyau, voire moins. Cela dénote l’approche très superficielle que l’on a de cette double pratique dans notre système éducatif. » Beaucoup de bonne volonté, mais peu de relais pédagogiques ? Un manque pour le moins paradoxal, dans un pays qui voit naître chaque année un grand nombre d’ensembles baroques. Or les faits sont là : « La plupart des musiciens modernes français qui souhaitent se former sur instruments d’époque doivent le faire en Belgique ou aux Pays-Bas », s’insurge Chauvin. Le chef et violoniste parle en connaissance de cause. Lui-même a étudié au Conservatoire de La Haye. « Mon profil ne correspondait ni au CNSMD de Paris, ni à celui de Lyon », argue-t-il. Avant de rappeler que la comparaison avec nos proches voisins est cruelle. « A La Haye, quand j’y étais, ils avaient six classes de violon en musique ancienne. Une seule à Paris. Et encore, certaines années, c’était plutôt une demi-classe. »

Jeu historiquement informé

Le sujet, pourtant, n’a jamais été aussi brûlant. « L’émergence d’ensembles comme Les Siècles de François-Xavier Roth, La Chambre philharmonique ou Le Concert de la Loge, qui font le lien sur instruments d’époque entre le baroque et le 20e siècle, a rendu cette double pratique plus courante, plus lisible et plus visible. Tant pour les musiciens eux-mêmes que pour le public », constate Jean-Michel Verneiges. Un intérêt qui se manifeste parfois dès le plus jeune âge. Le directeur de l’Association pour le développement des activités musicales dans l’Aisne préside aux destinées des festivals de Laon et de Saint-Michel-en-Thiérache. Depuis 2009, il mène, avec François-Xavier Roth, un atelier départemental d’orchestre symphonique qui rassemble chaque année des musiciens des Siècles, de jeunes amateurs et des professeurs des conservatoires du département. « Tous jouent sur instruments modernes. Mais l’approche historique de François-Xavier Roth, qui dépasse la dimension purement organologique, éveille un intérêt très net, tant chez les jeunes que chez les professeurs, pour une pratique historiquement informée, qui recouperait un jeu sur instruments modernes et sur instruments d’époque. » Trois ans auparavant, il avait déjà mis en place un atelier sur le même modèle, centré sur les musiques anciennes et dirigé par Fabio Bonizzoni. Là encore, l’engouement suscité est évocateur. « L’atelier rassemble chaque année 30 collégiens. La pratique est mixte. Ils jouent sur instruments modernes, à 440, mais nous leur fournissons des archets baroques, plus courts, plus légers, pour les amener vers une appréhension différente des modes de jeu. Depuis treize ans, beaucoup se sont formés de manière plus approfondie aux instruments anciens. C’est également le cas de professeurs qui les accompagnaient, partis se spécialiser au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de la violoniste Mira Glodeanu. »

Motivation des orchestres

Une diffusion progressive dans les conservatoires de région qui commence à porter ses fruits. Y compris au sein des grandes formations orchestrales françaises, par ailleurs de plus en plus enclines à faire appel à des chefs et musiciens spécialisés, pour des sessions sur les répertoires baroque et classique. « On a en tête l’exemple de Ton Koopman avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres », poursuit Jean-Michel Verneiges. « On est enfin sorti de la guerre idéologique entre orchestres modernes et ensembles baroques, confirme Julien Chauvin. Il y a vingt ans, il n’était pas rare d’entendre des musiciens d’orchestre dire que les baroqueux leur avaient piqué Bach, Vivaldi ou Haendel. On a clairement dépassé ce stade. » Ce que confirme Emmanuelle Haïm. La cheffe est sollicitée par les plus grandes formations pour diriger Rameau, Bach ou Purcell. Après avoir été régulièrement invitée par les orchestres de Los Angeles et de Birmingham, elle a fait, cet hiver, ses débuts aux pupitres des philharmoniques de New York et de Philadelphie. « Je me déplace souvent avec quelques musiciens du Concert d’Astrée pour nourrir certains pupitres. Mais il n’est finalement pas rare de découvrir qu’à l’intérieur de tel ou tel orchestre, un musicien a déjà un violoncelle monté baroque, que l’autre a joué pendant des années avec Pieter Wispelwey et qu’un troisième a son propre petit ensemble baroque. A Stockholm, j’ai même eu la surprise que les violons me proposent tous de mettre des cordes en boyau et de jouer avec des archets plus petits. »

Des carrières mixtes

Les orchestres français ne font pas exception. « Il est de plus en plus fréquent de trouver dans nos formations permanentes des musiciens ayant la double pratique », témoigne Julien Chauvin. C’est le cas, par exemple, de Nicolas Ramez. Le jeune cor solo de l’Orchestre de chambre de Paris pratique régulièrement le cor naturel. « Au bout de trois ans d’instrument, mon professeur au CRR de Nantes, François Mérand, m’a initié à cette pratique. Il y voyait, à juste titre, un complément nécessaire au cor moderne », ­explique-t-il en toute simplicité. S’il concède être aussi appelé à en jouer avec des formations spécialisées, lorsque son emploi du temps le permet, c’est surtout au sein même de l’orchestre de chambre qu’il est amené à s’en servir. « Dès lors que l’on aborde une symphonie de Mozart ou de Haydn, énormément de chefs y sont favorables. C’était même une requête de notre directeur musical, Douglas Boyd, à son arrivée en septembre 2015 : d’avoir des cornistes ayant la double pratique. Du coup, le second cor s’y est mis aussi. » Il n’est d’ailleurs pas rare que les deux musiciens passent du cor naturel au cor moderne au cours du même concert. « Maintenant, on a l’habitude. Mais au début on faisait attention à ce que ça n’arrive pas trop souvent, ou bien à ce qu’on ait le temps de l’entracte pour se préparer au changement. Non que cela soit plus éprouvant physiologiquement, mais c’est une approche du son très différente. Avec le cor naturel, les perces et le pavillon étant plus petits, on obtient davantage de diction. Sans pour autant couvrir l’orchestre. Ce ne sont pas les grands solos romantiques, où il faut mettre toutes ses tripes. » Aujourd’hui, tripes et boyaux n’ont jamais fait aussi bon ménage.
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Commentaires

  • Cet article fait un grand chelem !
    Le département de musique ancienne au CNSM de Paris s’ouvre en effet aux étudiants venant du monde moderne, et ce pour une bonne raison : afin d’avoir des étudiants d’un très bon niveau technique qui pourront "faire le boulot" en orchestre sans avoir de vraies connaissances en musique ancienne. Ces lacunes des répertoires anciens ne seront d’ailleurs pas résorbées, la formation étant d’un niveau lamentable.
    Ce sont ces profils qui sont favorisés lors des concours, et non les étudiants venant de la musique ancienne !
    C’est d’ailleurs l’aveu, choquant, de M. Mantovani : "Ceux qui le souhaitent pourront par la suite faire une spécialisation en musique ancienne"...Ah, cela veut donc dire qu’un conservatoire national n’est pas le lieu où se spécialiser ? Il faut donc aller ailleurs? A l’étranger ?
    Quant au département, parlons-en : pas de classe de flûte à bec, fermeture de la classe de hautbois baroque, seulement deux violes de gambe, une élève en basson baroque....et il faudrait admire cette "émulation" ?

    Concernant les projets d’orchestre, il est amusant d’avoir pris comme exemple l’OFJ baroque qui sera dirigé par Julien Chauvin. Car en effet, pour la première année, les organisateurs de l’OFJ ont annoncé qu’il n’y aurait plus de projets sur instruments anciens, mais un projet "baroque" ouvert aux instrumentistes modernes sur leurs instruments modernes.
    Une belle réussite ! Les projets d’orchestre pour les jeunes baroqueux étant déjà rares, cela en fait un de moins.

    Finalement, ce que cet article reflète est triste et inquiétant pour les musiciens baroques. Tout est fait (formations, projets d’orchestre, enseignement) pour que les modernes puissent "imiter" les instrumentistes baroques, et ainsi être en droit de prendre leur place. Ce qui est voulu ce sont des instrumentistes "tout terrain", et non des musiciens avec des connaissances approfondies sur leur répertoire.

    Ainsi, pour une formation de qualité en musique ancienne, il faudra aller au CNSM de Lyon, ou bien continuer à aller à l’étranger !

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