Moyen Âge et Renaissance, parents pauvres de l’enseignement musical

Suzanne Gervais 13/03/2019
Dans les départements de musique ancienne, le baroque se taille la part du lion et éclipse les répertoires plus anciens. Pour le musicien qui souhaite s’y frotter, la formation prend des airs d’Odyssée.
Game of Thrones, Le Puy du Fou, les livres de Jacques Le Goff : ces succès montrent que le Moyen Age est la période historique préférée des Français. « Un engouement qui ne va, hélas, pas jusqu’à la musique… », déplore Antoine Guerber, directeur artistique de l’ensemble Diabolus in Musica. La faute du public ? Pour le musicien, les programmateurs sont les coupables : « Les diffuseurs ne prennent aucun risque : ils optent pour ce qu’ils estiment être bankable, c’est-à-dire le baroque, point. Programmer des pièces du 14e siècle, c’est, à les entendre, prendre un risque inconsidéré. » Un avis que partage Raphaël Picazos, professeur d’écriture médiévale dans les deux conservatoires supérieurs : « Comptez les festivals qui programment des pièces du Moyen Age ou de la Renaissance : la diffusion de cette musique est quasi nulle… » Une diffusion timide qui explique en partie la faible – voire inexistante – place qu’occupent les musiques médiévale et renaissante dans les cursus des conservatoires.

Une place ténue dans l’enseignement initial

Si elle s’est spécialisée dans le répertoire médiéval, la mezzo Axelle Verner, 29 ans, déplore que cette musique reste cantonnée, aux yeux du grand public, à un univers très geek, du type Donjon et Dragon. Dans les conservatoires, les musiques médiévale et renaissante sont victimes de l’image poussiéreuse et intello qui leur colle à la peau. Il est vrai qu’un manuscrit médiéval est inabordable pour le commun des mortels. « L’enseignement a beaucoup évolué et la pratique est désormais au cœur de l’apprentissage, qui est loin d’être purement théorique », rétorque Raphaël Picazos. Autre cliché : ces musiques lointaines n’auraient plus rien à nous dire. « Je l’entends souvent de la part de ceux qui ne la connaissent pas du tout, confie Denis Raisin-Dadre, directeur artistique de l’ensemble Doulce Mémoire et professeur au CRR de Tours. Le baroque offre plus de repères à nos oreilles habituées au répertoire soliste : c’est sûr qu’il n’y a pas de concerto pour flûte à bec de Roland de Lassus ! » Accepter de perdre ses repères, voilà le secret quand on aborde les époques antérieures au baroque. « Vous verrez, c’est vivifiant », assure le musicien.

Les musiques du Moyen Age et de la Renaissance occupent une place ténue, et ce, dès l’enseignement initial. Quelques établissements sortent du lot : au CRR de Metz, on enseigne l’orgue Renaissance, la viole et la polyphonie grégorienne. Le CRD de Noisiel, en région parisienne, abrite un atelier de contrepoint médiéval, créé, il y a vingt ans, par Raphaël Picazos. A Besançon, un nouveau souffle est donné au département de musique ancienne avec ses classes de harpe ancienne et de sacqueboute. Mais, au-delà de ces cas isolés, rares sont les CRD et les CRR à proposer des cours d’organetto, de vièle à archet ou de psaltérion. Les élèves doivent compter sur les initiatives isolées de certains professeurs motivés : un professeur de flûte à bec qui monte des ensembles Renaissance ou un chef de chœur qui aborde le grégorien.

Tours, oasis dans le désert ?

« Ce sont des répertoires qui nécessitent un arsenal de disciplines, notamment théoriques – lecture sur manuscrits, solmisation, faux-bourdon… – et l’heure n’est pas vraiment à la croissance dans les conservatoires », explique Jean-Christophe Revel, directeur du département de musique ancienne du CRR de Paris. Les créations de classes concernent davantage les musiques actuelles qu’anciennes. Pourtant, le conservatoire de la rue de Madrid, longtemps centré sur les 17e et 18e siècles, fait des efforts : depuis cinq ans, la musique de la Renaissance est au programme. « On prend conscience que, pour bien comprendre la musique baroque, il faut au moins remonter au 15e siècle », poursuit Jean-Christophe Revel, qui note une réelle demande des étudiants, et tout particulièrement des chanteurs. Et qui dit musique médiévale ou renaissante, dit parc instrumental adéquat : « Nous avons deux consorts de flûtes Renaissance, un consort de hautbois Renaissance (chalumeau et bombardes), violes anglaises, italiennes, harpes médiévales, grand orgue Renaissance… », énumère Sébastien Wonner, directeur du département de musique ancienne du CRR de Tours, réputé pour son enseignement de la musique de la Renaissance. L’établissement tourangeau fait en effet figure d’oasis dans le désert. C’est l’un des rares endroits où l’on peut lire la musique du 15e siècle sur fac-similé, suivre des cours de chant ambrosien, approfondir sa connaissance des troubadours, apprendre la harpe ancienne ou la vièle à archet. Le conservatoire Francis-Poulenc bénéficie d’un environnement propice avec la présence du Centre d’études supérieures de la Renaissance et de nombreux ensembles spécialisés (Jacques-Moderne, Diabolus in Musica, Doulce Mémoire…). L’enseignement de la musique Renaissance est organisé sous forme de neuf week-ends par an.

À Lyon, ce n’est pas une option

Au même titre que de la Schola Cantorum de Bâle et que la Haute Ecole de musique (HEM) de Genève, le CNSMD de Lyon attire les étudiants pour qui la musique ancienne ne se résume pas à la période baroque. Les élèves qui intègrent le département de musique ancienne suivent, pendant les trois années de licence, les cours Ars Musica. Au programme : étude du langage musical médiéval la première année, Renaissance la deuxième, puis baroque, à raison de deux heures de cours hebdomadaires. « C’est l’une des grandes différences avec Paris », note Barnabé Janin, qui assure le cours d’Ars Musica Renaissance. Au CNSMD de Paris, les cours qui touchent aux répertoires médiéval et renaissant ne sont qu’optionnels. « A Lyon, ce n’est pas facultatif, ce qui change absolument tout dans la formation des musiciens », poursuit l’enseignant. Paradoxalement, ce sont souvent les répertoires anciens qui permettent aux enseignants d’expérimenter de nouvelles manières de faire cours. « L’enseignement du Moyen Age et de la Renaissance est très varié, là où la musique baroque commence à être institutionnalisée », estime Francis Biggi, responsable du département de musique ancienne de la HEM de Genève. A Lyon comme à Genève, pas question de travailler à la table : « Les musiciens doivent se sentir concernés par ces disciplines érudites. On passe sans cesse de l’écrit à la pratique, explique Barnabé Janin. J’ai trop entendu des musiciens dire que “le contrepoint, c’est pour les intellos”. » Un enseignement vivant qui associe théorie et pratique : « C’est la condition pour réconcilier les étudiants avec les disciplines dites d’érudition. »

Du côté des pôles supérieurs

Et ailleurs ? « Le tour est vite fait, estime Anne Delafosse, directrice du département de musique ancienne du CNSMD de Lyon. Ce sont des musiques complexes à enseigner dans un conservatoire. Et les pôles supérieurs ont encore moins d’enseignants que nous. » Il existe néanmoins quelques exceptions : si le baroque reste majoritaire au pôle supérieur de Paris Boulogne-Billancourt, les instruments antérieurs ne sont cependant pas absents : sacqueboutes, chalemies, cornets, luths et théorbes… « Le Moyen Age et la Renaissance représentent un bon tiers des disciplines anciennes », estime la responsable du département, Bibiane Lapointe. Autre établissement connu pour son tropisme Renaissance, le pôle Aliénor, à Poitiers. Claire Michon coordonne le département de musique ancienne, où un effort est fait en direction des instruments les plus rares : si des étudiants se présentent dans des disciplines qui ne figurent pas parmi les enseignements proposés, l’établissement fait appel à un professeur extérieur. C’est le cas d’un candidat qui vient de se présenter en cornet à bouquin. Des stages ponctuels sont par ailleurs programmés plusieurs fois dans l’année : solmisation, contrepoint improvisé… Ils sont ouverts aux étudiants de musique ancienne et à ceux qui préparent le DE. Le pôle Aliénor n’hésite pas à jouer la complémentarité avec le CRR de Tours, certains des étudiants étant aussi inscrits aux week-ends Renaissance. Claire Michon regrette en revanche le manque de spécialistes du Moyen Age : « C’est d’autant plus dommage qu’il y a, à Poitiers, un centre de recherche universitaire spécialisé dans cette période. »

Un enseignement hors circuit ?

Hors du conservatoire, point de salut ? Pour ceux qui veulent se former à ces répertoires, il existe d’autres voies. « Les musiques médiévale et renaissante se développent en marge des conservatoires, explique Antoine Guerber. Les gens qui veulent vraiment se former multiplient les stages. » A ce titre, certaines associations sont devenues incontournables, comme les stages organisés par Marcel Pérès et l’ensemble Organum à Moissac ou les formations du Centre de musique médiévale de Paris. S’il ne délivre pas de diplômes à proprement parler, le CMMP fournit des attestations de stage, reconnues dans le milieu. « Les stages et les académies sont essentiels dans l’enseignement de la musique médiévale, explique son administrateur, Alain Genuys. Nous proposons une quinzaine de rendez-vous dans l’année, dans plusieurs ateliers réguliers, à raison de deux séances par mois. » Mais n’étant pas institutionnalisées, ces formations sont fragiles. Souvent formés en marge des circuits traditionnels, les musiciens spécialistes du Moyen Age et de la Renaissance seraient-ils des outsiders ? C’est le sentiment d’Axelle Verner, pourtant diplômée du CNSMD de Lyon : « Même en sortant de la meilleure des écoles, les musiciens qui choisissent ces périodes sont dénigrés, surtout en chant : nous sommes des sous-­chanteurs ! Ce sont en réalité des répertoires qui requièrent une autre technique. » Sébastien Wonner aime quant à lui comparer les médiévistes d’aujourd’hui aux baroqueux des années 1980 : « En dehors des clous de l’institution, profondément passionnés, curieux, toujours dans la recherche et dans l’émulation. »

Lentement, mais sûrement

En matière de débouchés professionnels, l’heure n’est pas à la spécialisation. La liste des ensembles spécialisés de la Fevis est éloquente : très peu d’entre eux se consacrent au Moyen Age et à la Renaissance. Le baryton Romain Bockler, 34 ans, en a pourtant fait sa spécialité. « Quelqu’un qui ne veut faire que du médiéval ou de la Renaissance doit impérativement aller en Europe du Nord. » Malgré quelques débouchés aux Pays-Bas et en Belgique, les ensembles qui enregistrent et tournent se comptent sur les doigts de la main : le Huelgas Ensemble et Graindelavoix, du côté belge, Doulce Mémoire en France et La Grande Chapelle en Espagne. Axelle Verner va plus loin : « Il n’y a pas de travail, les festivals n’embauchent pas. » Denis Raisin-Dadre pousse très peu d’élèves à faire ce métier, sauf s’ils sont polyvalents : « Je conseille à un élève doué en flûte de se mettre aussi à la sacqueboute, au basson, au hautbois… »
Pourtant, quelques ensembles se font leur place sur la scène musicale : Coclico, Apotropaïk – qui s’est distingué au concours de musique ancienne de Vanves, l’année dernière – ou encore La Doulce Semblance, que vient de créer le viéliste Brice Duisit. « Les choses bougent, assure Raphaël Picazos. Des interprètes commencent à faire parler d’eux, gagnent des concours. » Certains instruments ont maintenant acquis une place solide jusque dans les petites écoles de musique, comme le luth. Pour Anne Delafosse, « ces répertoires ne sont plus une affaire de spécialistes. il y a de plus en plus de professeurs, tous instruments confondus, qui sont informés et prêts à les enseigner dans les écoles de musique, les CRD et les CRR, ne serait-ce que le temps d’une audition ou deux. » Demeure un écueil : s’ils n’ont pas l’argent pour développer des cursus réguliers, les établissements en resteront au stade de l’initiation.

L’université à la rescousse

Etudiants et professionnels désirant se former au répertoire médiéval peuvent se tourner vers l’université : certains département de musicologie proposent des formations alliant recherche et pratique. Le master interprétation des musiques médiévales de la Sorbonne a été créé en 2005 « pour combler un manque », précise sa responsable, Katarina Livljanic. Les cours balaient les cinq siècles de musique médiévale, jusqu’au 14e siècle, et sont assurés par des professeurs comme le baryton Marc Mauillon. Les élèves de master peuvent notamment suivre les cours de Raphaël Picazos au Conservatoire de Paris. Plus récent – il a ouvert ses portes en 2014 –, le Centre international de musique médiévale de Montpellier (CIMM) est rattaché à l’université Montpellier 3. « Il n’y avait absolument aucune formation spécialisée en musique médiévale dans tout le Grand Sud », explique Gisèle Clément, sa fondatrice. Le CIMM propose neuf cycles de formation dans l’année : chant grégorien, lyrique courtoise occitane, motets du 13e siècle, orgue portatif, archéologie musicale… Cette année, 52 stagiaires sont inscrits, dont plusieurs étudiants du conservatoire. « On travaille à la création d’une licence ou d’un master en partenariat avec le CRR de Montpellier pour 2020. Au plus tard 2021 », annonce Gisèle Clément.

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