L’inégalité parmi les instruments?

04/04/2019
Le trompettiste Jean-Baptiste Lapierre s’attaque aux clichés attachés à certains instruments.

Il existe une famille d’instruments assez hétérogène qui n’est liée que par un seul paramètre : dès la première note jouée, le public se pâme en disant : « Oh, j’adore cet instrument ! », ce qui a le don d’énerver tous ceux qui jouent des autres instruments.
Je vais vous citer quatre instruments de cette famille étrange : le cor anglais, le cornet à bouquin, le bugle et le violoncelle. Je sais, il y en a d’autres, mais je me contenterai de ceux-là. Alors pourquoi ? je ne résiste pas au plaisir de sortir le lieu commun le plus couramment usité (surtout pour le violoncelle et le cornet à bouquin) : ils sont les plus proches de la voix humaine. L’argument massue qui ne souffre aucune contestation, il a ce petit parfum psychanalytique qui lui confère une autorité naturelle. Il est vrai que certaines voix rendent hystériques des publics immenses, alors pourquoi des instruments ne seraient-ils pas doués du même effet ?
L’autre explication tiendrait au répertoire lié à ces instruments. Le cor anglais, par exemple, a toujours un rôle très vocal, souvent dans le répertoire lyrique, et l’on finit par associer le son à la fonction. Le cornet à bouquin est une sorte d’ovni musical : muni d’une embouchure, il appartient donc à la famille des cuivres bien qu’étant fabriqué en bois, et le fait qu’il soit percé de trous comme la flûte à bec lui confère une virtuosité incroyable, mais c’est l’étrangeté de sa sonorité qui étonne et séduit. Il a disparu brutalement au milieu du 18e siècle, comme les dinosaures bien avant lui, et l’on se perd en conjectures sur les raisons de cette disparition.
Le bugle est un instrument de la famille des saxhorns qui ressemble à une trompette. Il possède une perce beaucoup plus conique qui lui donne un son plus chaud, au timbre plus grave, même si la fréquence émise est la même. Les jazzmen proches de la retraite l’affectionnent parce qu’il permet de séduire par son timbre chaleureux en jouant à des hauteurs plus accessibles aux musiciens dont les lèvres sont fatiguées ou les dents branlantes…
Le violoncelle est un instrument unique : tout un chacun vous dira avant même de l’avoir entendu : « Ah, c’est beau, le violoncelle ! » Est-ce à cause de la photo de Man Ray ou parce qu’il faut bien aimer un instrument à cordes alors qu’on craint que ses enfants veuillent faire du violon ? C’est un vrai mystère, mais aussi une vraie frustration pour de nombreux professionnels qui ont l’impression de jouer le plus bel instrument de la création et de n’avoir à tenir à l’orchestre qu’un rôle de faire-valoir.
Les instruments comme le violoncelle ou le cor anglais, dont les solos des répertoires symphonique et lyrique sont toujours très appréciés par le public, évoluent dans un registre proche de ce que l’on appelait à l’époque baroque “la taille” (entre baryton et ténor, pour faire simple), peut-être est-ce le caractère “naturel” et “médium” qui touche le plus grand nombre. Mais alors, ne serait-ce pas là l’origine de l’expression « Il n’y a pas que la taille qui compte », qui aurait été inventée par les autres instrumentistes pour se rassurer ?

Jean-Baptiste Lapierre

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