Elèves handicapés : non aux ateliers ghetto !

04/04/2019
Patrick Guillem, professeur de guitare et coordinateur handicap au CRD des Landes, et André Fertier, président de l’association Cemaforre et corapporteur de la commission Culture et Citoyenneté du Conseil national consultatif des personnes handicapées, précisent le statut et le rôle des accompagnants handicap dans les conservatoires.
Quand on sait que les auxiliaires de vie scolaire (AESH) ont été instaurés en 2003 (seize ans…), il serait temps de s’interroger sur les dispositifs similaires à mettre en place dans le domaine de l’enseignement musical. Rappelons que les auxiliaires de vie scolaire sont financés par l’Education nationale. Ils peuvent intervenir lors des activités scolaires et périscolaires. Mais pour ce qui est des activités extrascolaires, il revient aux collectivités territoriales, ou autres organismes comme la CAF, d’en assurer le financement. Des conventionnements peuvent être mis en place entre le ministère de l’Education nationale, qui est l’employeur des AESH, et une collectivité, pour des mises à disposition. Concernant les dispositifs existants pour l’accompagnement des personnes handicapées, il ne faut pas oublier les mesures prévues dans la prestation de compensation du handicap versée par les départements. Parmi elles, la possibilité de bénéficier de trente heures d’aides mensuelles pour participer à la vie culturelle, sous réserve de critères d’éligibilité. Cette aide peut être sollicitée auprès des maisons départementales des personnes handicapées (MDPH), pour aller prendre des cours dans un conservatoire, par exemple.

Accompagnant handicap : des profils variés

L’accueil de personnes en situation de handicap dans les conservatoires et les écoles de musique implique de mettre en place des dispositifs d’accompagnement pour permettre leur intégration. Le conservatoire des Landes accueille presque 40 élèves inscrits en cursus adapté, qui couvrent toutes les esthétiques : musiques classique et actuelles. Mais d’autres élèves en situation de handicap sont inscrits au conservatoire sans adaptation particulière ni dispositif de compensation. L’intégration de ces élèves nécessite souvent la présence d’une personne accompagnante pouvant intervenir en cas de besoin (crise d’épilepsie dans les cas les plus graves). Les professeurs ne possèdent pas les compétences requises pour appliquer un protocole de soins : ils ne doivent en aucun cas se transformer en éducateurs spécialisés. La présence d’une personne accompagnatrice rassure le professeur et son élève. Ce dispositif peut être provisoire, le temps d’établir une qualité de relation nécessaire ou de mettre en place les bases de l’apprentissage. Les profils des personnes pouvant assurer un accompagnement de l’élève sont très divers. Ce sont souvent des membres de la famille, mais aussi des bénévoles d’associations et, parfois, des professionnels des secteurs sanitaire et médico-­social : éducateurs, kinésithérapeutes, psychologues, psychomotriciens… Or les équipes du conservatoire et les professionnels de la santé n’arrivent pas toujours à s’entendre sur des objectifs et des approches communes. Il est arrivé que le ton monte violemment, dans un conservatoire, entre un directeur et la responsable d’un institut médico-social qui exigeait que les cours individuels soient transformés en cours collectifs. La solution ? Mettre en place des conventions qui précisent les rôles de chacun, les objectifs et les cadres administratifs en matière de responsabilités réciproques et de prises en charge financières. A noter : l’accompagnant doit, si possible, rester à l’extérieur de la salle de cours pour ne pas interférer dans l’enseignement du professeur. Autre anecdote : un enseignant avait demandé à la mère d’un enfant autiste d’être présente pendant le cours. A chaque fois qu’il s’adressait à l’élève, celui-ci se retournait vers sa mère, attendant une réponse, rendant impossible toute communication directe.

Pratiques collectives

Outre l’accès aux cours individuels, l’accompagnant est indispensable pour celui aux pratiques collectives. Danse, répétition d’harmonie, d’orchestre ou en musique de chambre, l’arrivée d’un enfant en situation de handicap requiert une attention particulière, donc du temps et, accessoirement, une certaine adaptation de la pédagogie. Bien souvent, le professeur responsable de la pratique collective n’est pas disponible pour aider l’enfant : il doit gérer le groupe. Et, surtout, il se sent vite démuni, n’ayant pas les outils nécessaires pour aider cet élève à s’intégrer. La situation est stressante pour tout le monde. L’idéal est quand le professeur d’instrument peut assister à la séance de musique de chambre ou d’orchestre de son élève. Au CRD des Landes, un élève percussionniste est inscrit à l’harmonie junior. Il fonctionne beaucoup par imitation : l’intérêt de la présence de son professeur à ce cours est donc évident. Malheureusement, nous n’avons pas pu mettre en place ce dispositif, les horaires étant incompatibles… Le conservatoire d’Ambarès, en Gironde, a instauré la présence obligatoire de deux professeurs pour accueillir les élèves handicapés dans les sessions de pratique collective. Une initiative à souligner.

Coût et logistique

Au CRD des Landes a été évoquée la possibilité de faire appel, lorsque nous n’avons pas de solution en interne, au volontariat de musiciens de l’harmonie municipale qui travaillent en relation étroite avec l’orchestre junior. Ce qui relève d’une politique publique ne doit pas dépendre du bénévolat, mais il faut parfois accepter des arrangements provisoires. Pour une école à rayonnement départemental, le problème est complexe, et ce n’est pas seulement une question de coût, mais, surtout, une affaire de logistique. L’emploi du temps des professeurs, qui travaillent dans plusieurs antennes, voire dans plusieurs établissements, est difficilement compatible avec les contraintes horaires des répétitions d’orchestre. La solution idéale n’existe pas. Le bon sens et la bonne volonté des directions des établissements sont indispensables pour favoriser l’accès de ces élèves à l’apprentissage musical, même si certains dispositifs ne peuvent être que provisoires.

Contre les ateliers ghettos

Nous l’avons dit : ce n’est pas parce qu’il s’agit de personnes handicapées que les enseignants doivent se transformer en éducateurs ou en thérapeutes. Malheureusement, cette dérive est très répandue. Nombre d’enseignants se laissent entraîner dans des démarches inacceptables, comme les “ateliers ghettos” qui regroupent les handicapés entre eux et qui consistent toujours en des activités “occupationnelles”, sans aucun objectif d’apprentissage. Ces ateliers prolifèrent, ils sont devenus à la mode dans nombre de conservatoires. Voilà une solution de facilité. Ces démarches indignes bénéficient même de manière choquante du soutien de coordinateurs handicap de conservatoires. Pire, ce principe d’ateliers ghettos est promu par certaines publications comme la meilleure intégration possible des personnes handicapées dans un conservatoire. C’est le cas d’une brochure, disponible sur internet, parue en décembre 2017, qui a reçu le soutien du ministère de la Culture… Nous appelons à un arrêt de la prolifération de ces ateliers.
Réfléchir à l’accompagnement, oui, mais il faut aussi réfléchir à cette question essentielle : pour aller où ? Le rôle des proches et des professionnels peut aussi être d’aider le conservatoire à repérer les personnes handicapées qui auraient envie d’apprendre la musique. Souvent, elles n’osent pas et n’imaginent même pas que les portes du conservatoire leur sont ouvertes. Par ailleurs, l’éveil musical pour les personnes handicapées de naissance est indispensable. Nombre d’aveugles qui n’ont jamais vu d’instruments de musique ne les ont pas non plus découverts par le toucher. En conséquence, ils n’ont souvent aucune idée de la forme, de la taille d’une harpe, d’une contrebasse, d’un hautbois… Comment pourraient-ils décider de se mettre à la musique ?
« La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte […] à la culture. » Voilà ce qui est écrit dans le préambule de la Constitution de 1946. Alors sachons nous mobiliser pour contribuer à ce que notre pays soit un Etat de droit sur le plan culturel, et tout particulièrement pour les personnes les plus vulnérables. Les professionnels de la culture doivent s’investir, se mobiliser pour envisager, avec les professionnels du secteur médico-social, des coopérations qui permettent aux personnes handicapées d’apprendre la musique, en garantissant à chacun de rester dans son rôle. Nous invitons les lecteurs de cet article qui auraient des témoignages, des réflexions, des préconisations sur le sujet à nous les faire connaître. Nous pourrons en faire une synthèse et les faire remonter, notamment aux instances concernées aux seins des ministères de la Culture et de l’Education nationale.
Patrick Guillem et André Fertier

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