En Colombie, chez les militants de l’éducation musicale

Vincent Agrech 04/04/2019
Renouant avec l’optimisme après les horreurs de la guerre civile, bien que toujours minée par les inégalités et la violence, la Colombie réinvente le Sistema vénézuélien et donne une leçon d’humanisme et de transparence.
Mme Salazar a fui Buenaventura avec ses trois enfants pour chercher un avenir meilleur, loin de la guérilla qui ravageait la côte Pacifique. Ecrasé par la chaleur équatoriale, le bidonville de Potrerogrande, à l’est de Cali, n’a pourtant rien d’un havre de paix et de prospérité. Pour les enfants du barrio, passer d’une rue à l’autre signifie franchir autant de frontières invisibles, soumises chacune au racket d’une bande différente. C’est la raison pour laquelle Luisa, la cadette de 16 ans, laisse souvent son violon derrière les hautes grilles du Tecnocentro Somos Pacifico, unique lieu sécurisé à des kilomètres à la ronde. Récemment disparue, sœur Alba Stella Barreta, religieuse franciscaine entrée en dissidence avec son ordre, a voué sa vie à la population du quartier et convaincu de riches fondations privées d’épauler les pouvoirs publics afin d’édifier ce pôle éducatif impeccablement tenu, où enfants et adolescents peuvent échapper à la violence et étudier les langues, l’informatique et la musique.

Cours et instruments gratuits

« Mes deux grands frères ont été parmi les premiers élèves, explique Luisa avec son sourire timide. Comme dans beaucoup de familles afro-américaines, la musique folklorique tient une place importante dans notre vie, mon père est percussionniste professionnel. Mais Bach et Beethoven, c’était un autre monde. Mes frères sont entrés au conservatoire de Cali, où personne avant ne venait des barrios. C’est moi qui prépare aujourd’hui l’examen d’entrée, au moins cinq heures par jour. » Si Luisa s’astreint à un entraînement intensif, les 65 jeunes instrumentistes du Tecnocentro répètent au minimum quinze heures par semaine. Les cours de musique, évidemment gratuits, comme les instruments, sont assurés par la fondation nationale Batuta. Elle a son siège à Bogota, mais ses antennes régionales, financées à 80 % par les pouvoirs publics, disposent d’une large autonomie. « Nous cherchons à concilier la cohérence pédagogique et l’adéquation aux nécessités du terrain, souligne Maria Claudia Parias, sa directrice. Près de 36 000 enfants et adolescents étudient dans les 200 centres répartis à travers le pays. Le but est que nos formations de jeunes puissent jouer le même répertoire lors des rassemblements nationaux. Mais nous ne voulons pas d’un système pyramidal qui pointerait vers un seul orchestre d’élite. Si l’excellence artistique est le moteur qui entraîne les transformations sociales, celles-ci ne sont possibles qu’en prenant en compte la pluralité des cultures et des contextes. »

Pour lire la suite (78 %) choisissez votre offre :

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Cet article premium

2€

Acheter cet article
Pack (crédité 12 €)

10 €

Acheter un pack
Mots clés :
Partager:

Commentaires

  • C’est vrai que, depuis 28 ans, inspirée par le modèle vénézuélien de José Antonio Abreu et de son "Sistema" éducatif musical - ou plutôt éducatif "par" la musique -, la Colombie développe à la vitesse "V" un échafaudage gigantesque dans un double but : structurer l’enseignement musical (sur "feu" le modèle très performant français que la France s’applique à détruire depuis 1985 - et elle y parvient, hélas !, en 2020 -) et associer à cette pédagogie précise, harmonieuse et efficace, l’idée du "bonheur" de créer ensemble des constructions sonores appelées "partitions polyphoniques", vocales, instrumentales et orchestrales. Oui, la Colombie met en oeuvre au quotidien une véritable stratégie socio-culturelle, à la fois formatrice artistiquement et éducative humainement, selon une équation admirable - et pourtant si simple - : "Si les sons se rencontrent, c’est que ceux qui les produisent s’aiment et, s’ils s’aiment, ils sont artisans de paix". On est évidemment très loin des couloirs désormais désincarnés de nos "nouvelles" écoles de musique françaises vouées à une démagogie stérile basée sur un égalitarisme parfaitement faux, abscons et désuet. Ici, dans ce pays volcanique où le feu créatif est souverain, on veut apprendre, rattraper le retard, et produire, "se" produire pour engendrer la beauté et un émerveillement partagé ; le but est vertical - on y va tous - et on ne se pose pas de fausses questions : il faut vivre, ou plutôt "survivre", la survie étant synonyme d’éducation, de sensibilisation et de création. Dans le Triangle du Café, "el Eje Cafetero", région aussi luxuriante dans sa flore que défavorisée dans son offre potentielle d’enseignement musical, on peut apprécier l’effort réalisé par nombre d’institutions primaires ou secondaires qui ont greffé sur leurs parcours pédagogiques un cursus musical structuré, à finalité performante, selon un projet soutenu par le Conseil Général respectif à chaque cité ("Gobernación"). Citons Pereira (Risaralda), Manizales (Caldas), Ibagué (Tolima), où la jeunesse s’ouvre à sa propre culture, à cette puissance musicale contenue dans ses gènes indiens, afro-indiens et hispaniques, grâce à un consensus fondamentalement juste : "Là où germe le beau, fleurit la paix".

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous