Lettres de musiciens à l’Europe # Portugal

23/04/2019

Martim Sousa-Tavares, chef d’orchestre diplômé de l’université de Lisbonne et intellectuel.

Il fût un temps, dans le cœur de l’Europe, où l’art a servi à éduquer et à améliorer la cité. Pratiqué par tous et pour tous, il était le pilier d’un modèle social et politique.

Aujourd’hui, il est rare de voir quelqu’un discourir sur la place des arts dans la vie quotidienne du citoyen et en dire quelque chose qui ne relève pas des sempiternelles mêmes idées, teintées de bienveillence. Parmi les lieux communs qu’on trouve notamment dans les brochures de saison, j’en signale deux empruntés à la littérature, qui ont fait coulé beaucoup d’encre : l’usage de « beauty is truth » [le beau est vrai] tiré de la fin de Ode de Keats, ainsi que la citation tirée de L’Idiot de Dostoievski  qui dit que « le beau sauvera le monde ».

Cette appropriation de petits morceaux isolés de matière poétique et littéraire dans un discours sur l’importance des arts est une forme de commerce de la parole au service du commerce de l’art. De la même façon qu’une marque de voitures a besoin d’un slogan, l’art n’est pas non plus exempt de son marketing.

Je dis s’immiscer car le succès d’une saison de musique ou de danse se traduit fondamentalement par son affluence, par le nombre de sièges occupés contre le nombre de sièges restés vides, et le travail du programmateur prend fin lorsque l’art est servi, comme un chef cuisinier a remplit sa mission dès lors que le plat est posé sur la table du client.

Mais supposer que la musique ou la danse fasse partie de la vie d’une personne parce qu’elle a acheté un billet, c’est partir de l’hypothèse qu’être exposé au contact de l’art suffit pour que celui-ci s’incorpore au processus de raisonnement du spectateur, suscite des réactions, des interprétations et des préoccupations. En somme, permette d’entamer un dialogue.

L’erreur est de croire que la sculpture est un objet en soi, que la symphonie est une succession de sons, et donc que celui qui voit ou écoute une œuvre sera dans une relation d’appropriation avec cette dernière. Rien ne pourrait être plus apaisant pour l’artiste ou le programmateur : servir l’art, attirer la clientèle et attendre que le monde s’améliore.

Malheureusement, ce n’est pas si simple. Toute œuvre d’art repose sur un pacte tacite entre deux parties : l’œuvre offre uniquement ce qu’elle porte en elle si le spectateur, lui aussi, apporte un peu de lui-même.

Ainsi, la véritable concrétisation de l’œuvre d’art ne passe pas par le contact, mais par le dialogue entre les parties. Ecouter une symphonie classique sans avoir en échange une écoute intelligente et préparée pour ce dialogue, c’est traiter la symphonie comme étant simplement un réceptacle de beauté sonore et non pas un message codé en sons. C’est comme aller à un récital de poésie française sans parler français : on peut percevoir la beauté inhérente au son des vers, les expressions des acteurs et l’énergie dans la salle, mais le sens intime du poème, codifié dans le lexique et la syntaxe de la ligne, cela ne nous est pas révélé.

Le cas de la musique classique est symptomatique et particulièrement alarmant, car, en Europe et dans le reste du monde, nous observons un écosystème qui dans la plupart des cas se limite à perpétuer des pratiques négociées entre programmateurs, interprète et public, où nous acceptons tous une routine de répétition dans laquelle les parties impliquées n’ont aucun intérêt pour les autres :
– le programmateur conçoit une saison riche et variée qui permet sa rentabilité et démontre dans le même temps une certaine audace ;
– l’interprète se charge de réaliser des performances de qualité incontestable ;
– le public confirme ce qu’il sait déjà et ne se lasse pas de cet exercice.

Si tout va bien dans cette formule, pourquoi l’art, avec sa beauté et sa capacité à toucher des millions de personnes, n’améliore-t-il pas le monde ? Pour deux raisons fondamentales : parce que l’art n’est pas la beauté, et que la beauté ne sauvera personne. Dostoievski lui-même ne semblait pas y croire, et en vérité le postulat de L’Idiot n’est pas présenté comme une affirmation mais comme une question incrédule : « Est-il vrai, prince, que vous ayez dit une fois que la beauté sauverait le monde ? »

Ceux qui pourront sauver le monde sont ceux qui peuvent progresser au contact de l’art ; à travers l’enrichissement du raisonnement qu’offre une œuvre d’art.

Il suffit d’ouvrir n’importe quelle tragédie pour voir que la beauté ne réside pas là. Ce qui y réside en revanche, c’est, en premier lieu, une intrigue qui sert provoquer le raisonnement, à déclencher un conflit intérieur et à apporter une réponse dans l’état de conscience et de réflexion.

Dans le contexte de reconfiguration de la carte politique européenne, il me semble opportun de se rappeler que la construction d’une culture à la fois commune et diverse, respectueuse du passé et tournée vers le futur, est un des fondements du projet de l’Union européenne, depuis ses premiers instants, et qu’il nous incombe de défendre et préserver.

En ce sens, tout comme le soutien au travail des artistes est remarquable, le déséquilibre face au soutien du travail sur le public est également notable. Défendre notre culture ne passe pas uniquement par le fait d’accroître le catalogue d’œuvres nouvelles et anciennes à notre disposition, ni par l’augmentation du nombre de musiciens dans les orchestres : il est nécessaire que notre art trouve sa place dans la vie des citoyens, sous peine que les œuvres que nous souhaitons préserver se transforment en objets de musée.

En tant qu’Européen, j’aimerais vivre dans une société actrice et constructrice de sa propre vie culturelle, et non dans un système de consommation semblable à n’importe quel autre marché. Cela suppose d’impliquer nos citoyens, en brisant des barrières, en se rapprochant et en éduquant à travers l’art.

***

Houve um tempo, no coração da Europa, em que a arte serviu para educar e melhorar a pólis, praticada em público e para todos, pilar dum modelo social e político.
Essa arte não agia através da capacidade resgatadora da beleza, mas através do diálogo estabelecido entre a obra e o espectador. Hoje, é raro e extraordinariamente feliz vermos alguém discorrer sobre o lugar das artes no quotidiano do cidadão comum e dizer algo que não sejam costumadas benevolências e banalidades. Basta olharmos uma qualquer brochura de temporada e ler a mensagem de abertura da pessoa que a programou. De todos os lugares-comuns que se encontram nestes discursos, assinalo dois particularmente glosados, roubados à poesia e literatura: O uso de “beauty is truth”, tirado do fim da Ode de Keats, e a citação de Dostoievsky a partir d’O Idiota, dizendo que “a beleza irá salvar o mundo”.
Esta apropriação de pequenos pedaços isolados de matéria poética e literária num discurso a propósito da importância das artes é uma forma do comércio da palavra ao serviço do comércio da arte. Tal como uma marca de automóveis precisa de um slogan, também a arte não passa sem o seu marketing, como estratégia para se insinuar na vida das pessoas.
Digo insinuar porque o sucesso de uma temporada de música ou dança traduz-se fundamentalmente na sua afluência, no número de cadeiras ocupadas contra as que ficaram vazias, e o trabalho do programador termina no momento em que a arte é servida, como um chef que vê a sua missão cumprida no momento em que o prato pousa na mesa do cliente.
Assumir que música ou dança fazem parte da vida de uma pessoa porque foi comprado um bilhete, é partir do pressuposto que basta a exposição ao contacto com a arte e esta, por osmose, irá incorporar-se no processo de raciocínio do espectador, despoletar reacções, interpretações e inquietações. Em suma, iniciar um diálogo.
O engano que permite esta forma de sobrevivência quasi-industrial das artes é assumir e aceitar que a obra de arte está codificada no seu corpo material ou temporal. É crer que a escultura é o objecto em si, que a sinfonia é aquela sucessão de sons, e que portanto quem vir ou ouvir a obra, estará numa relação de apropriação com esta.
O engano continua, justificando que a importância do contacto com a obra de arte assenta no facto de esta ser um repositório de beleza, beleza essa que como nos foi dito, é a verdade e irá salvar o mundo. Nada podia ser mais apaziguador para o artista e o programador: servir arte, atrair clientela e esperar que o mundo melhore. Infelizmente, não é assim tão simples o binómio que vai da criação de uma obra ao cumprimento da sua missão. Qualquer obra de arte assenta num pacto tácito entre duas partes: a obra apenas oferece aquilo que traz em si, se o espectador também contribuir com algo de seu.
Assim, a verdadeira concretização da obra de arte faz-se não no contacto, mas no diálogo entre as partes. Ouvir uma sinfonia clássica sem ter para a troca uma escuta inteligente e preparada para esse diálogo, é tratar a sinfonia como um mero depósito sequencial de beleza sonora, não como uma mensagem codificada em sons.
É como ir para um recital de poesia francesa sem saber falar francês: podemos colher a beleza inerente no som dos versos, as expressões dos declamadores e a energia que paira na sala, mas o significado íntimo do poema, codificado no léxico e sintaxe da língua, esse não se-nos revela. O caso da música clássica é sintomático e particularmente alarmante, pois, na Europa e no resto do mundo, assistimos a um ecossistema que na grande maioria dos casos se limita a perpetuar práticas negociadas entre programadores, intérpretes e públicos, em que todos aceitam uma rotina de repetição, na qual as partes envolvidas não têm qualquer interesse com o que se passa com as restantes:
– O programador concebe uma temporada com uma dieta rica e variada q.b, que permita a sua rentabilidade e ao mesmo tempo demonstre alguma audácia;
– O intérprete preocupa-se em atingir performances de qualidade inquestionável;
– O público confirma aquilo que já conhece, e não se cansa desse exercício. Se tudo está bem nesta fórmula, porque é que a arte, com a sua beleza hoje mais que nunca ao alcance de milhões, não está a melhorar o mundo? Por duas razões fundamentais: porque nem a arte é beleza, nem a beleza salva ninguém.
O próprio Dostoievsky parecia não acreditar nisso, e na verdade o postulado d’O Idiota é apresentado não como uma afirmação, mas como uma pergunta incrédula: “É verdade, Príncipe, que um dia disse que a beleza iria salvar o mundo?”
Quem poderá salvar o mundo são as pessoas, e essas podem melhorar-se através da arte; Não através do contacto com a beleza, mas através do enriquecimento de raciocínios que uma obra de arte proporciona. Basta abrirmos uma qualquer tragédia grega para vermos que a beleza não mora ali.
O que mora, sim, é em primeiro lugar um enredo que serve para provocar o raciocínio, despoletar conflito interior e levar a uma resposta em estado de consciência e ponderação.
Em contexto de reconfiguração do mapa político europeu, parece-me oportuno lembrar que a construção de uma cultura comum e ao mesmo tempo vária, respeitadora do passado e virada para o futuro, é um dos alicerces do projecto da União Europeia desde os seus primeiros instantes, e que nos cabe defender e preservar.
Neste sentido, sendo notável o apoio ao trabalho dos artistas, é também notável o desequilíbrio face ao que é dado ao trabalho sobre o público. Defender a nossa cultura não se faz apenas acrescentando o catálogo de obras novas e velhas que temos à disposição, nem aumentando o número de músicos nas orquestras: é necessário que a nossa arte encontre o seu lugar na vida dos cidadãos, sob pena de as obras que queremos perpetuar não se transformarem em cultura e matéria viva, mas serem apenas objectos de museu.
Como europeu, gostava de viver numa sociedade participante e construtora da sua própria vida cultural, e não num sistema de consumo igual a qualquer outro mercado. Isto atinge-se investindo nos cidadãos, quebrando barreiras, aproximando e educando através da arte.

***

There was a time, in the heart of Europe, where art served to educate and improve polis, practiced in public and for all, a pillar of a social and political model. This art did not act through the redeeming capacity of beauty, but through the dialogue established between the work and the spectator.

   Today, it is rare and extraordinarily fortunate to see someone talking about the place of the arts in the everyday life of the common citizen and saying something that is not customary benevolence and banality. Just look at any brochure of the season and read the opening message from the person who programmed it.

   Of all the commonplace found in these speeches, I note two particularly glossed, stolen poetry and literature: The use of "beauty is truth," taken from the end of the Ode of Keats, and Dostoyevsky’s quotation from O Idiot, saying "beauty will save the world".

   This appropriation of small isolated pieces of poetic and literary matter in a discourse on the importance of the arts is a form of the trade of speech at the service of the art trade. Just as a car brand needs a slogan, so does art, without its marketing, as a strategy to insinuate itself into people’s lives.

   I say insinuate why the success of a music or dance season translates fundamentally into its affluence, the number of occupied seats versus empty ones, and the programmer’s work ends the moment the art is served, as a chef who sees his mission accomplished the moment the plate lands on the client’s table. To assume that music or dance are part of a person’s life because a ticket has been purchased, it is assumed that exposure to contact with art is sufficient and this, by osmosis, will be incorporated into the process of the spectator’s reasoning, provoke reactions , interpretations and concerns. In short, start a dialogue.

The deception that allows this form of quasi-industrial survival of the arts is to assume and accept that the work of art is encoded in its material or temporal body.

It is to believe that sculpture is the object itself, that the symphony is that succession of sounds, and that therefore whoever sees or hears the work, will be in a relation of appropriation with it. The deception continues, justifying that the importance of contact with the work of art is based on the fact that it is a repository of beauty, a beauty that, as we have been told, is the truth and will save the world. Nothing could be more appealing to the artist and the programmer: to serve art, to attract clientele, and to wait for the world to improve.    

Unfortunately, it is not so simple the binomial that goes from the creation of a work to the fulfillment of its mission. Any work of art is based on a tacit agreement between two parties: the work only offers what it brings, if the spectator also contribute something of his own.    

Thus, the true concretization of the work of art is done not in the contact, but in the dialogue between the parts. Listening to a classical symphony without having to listen intelligently and prepared for this dialogue, is to treat the symphony as a mere sequential deposit of sound beauty, not as a message encoded in sounds. It is like going to a recital of French poetry without knowing how to speak French: we can reap the beauty inherent in the sound of the verses, the expressions of the declamers and the energy that hangs in the room, but the intimate meaning of the poem, codified in the lexicon and syntax of the language , it does not reveal itself to us.   

 The case of classical music is symptomatic and particularly alarming, because in Europe and the rest of the world we see an ecosystem that in the vast majority of cases is limited to perpetuating practices negotiated between programmers, interpreters and audiences, in which everyone accepts a routine of repetition, in which the parties involved have no interest whatsoever in relation to the rest: 

- The programmer conceives a season with a rich and varied diet q.b, that allows its profitability and at the same time demonstrates some audacity;

- The interpreter is concerned with achieving performances of unquestionable quality; 

- The public confirms what they already know, and does not get tired of this exercise.    

If all is well in this formula, why is art, with its beauty more than ever in the reach of millions, not improving the world? For two fundamental reasons: because art is neither beauty, nor beauty saves anyone. Dostoevsky himself did not seem to believe this, and indeed the postulate of The Idiot is presented not as an affirmation but as an incredulous question: "Is it true, Prince, that one day he said beauty would save the world?"    

Who can save the world are people, and these can be improved through art; Not through contact with beauty, but through the enrichment of reasoning that a work of art provides.    
Just open up any Greek tragedy to see that beauty does not live there. What lives, yes, is in the first place a plot that serves to provoke reasoning, trigger inner conflict and lead to a response in a state of awareness and pondering.    

In the context of the reconfiguration of the European political map, it seems to me timely to point out that the construction of a common and at the same time diverse culture, respectful of the past and oriented towards the future, has been one of the foundations of the European Union project since its first moments , and that we must defend and preserve.    

In this sense, with notable support for the work of artists, it is also remarkable the imbalance in relation to what is given to work on the public. Defending our culture is not only done by adding the catalog of new and old works that we have available, nor increasing the number of musicians in the orchestras: it is necessary that our art finds its place in the life of the citizens, under penalty of the works which we want to perpetuate, are not transformed into culture and living matter, but are only museum objects.    

As a European, he liked to live in a participatory society and builder of his own cultural life, not in a system of consumption equal to any other market. This is achieved by investing in citizens, breaking down barriers, approaching and educating through art.

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