Lettres de musiciens à l’Europe # Royaume-Uni

23/04/2019

Anneke Scott, corniste, joue dans des orchestres sur instruments d’époque (Orchestre révolutionnaire et romantique, The English baroque soloists, The Sixteen…).

Chère Europe,

Salutations de Cracovie ! Je suis ici pour jouer de la musique autrichienne avec un orchestre polonais et je suis entourée de collègues français et espagnols. Demain, je serai à Dublin pour travailler avec un ensemble irlandais composé d’amis venus d’Espagne, d’Italie et de Hongrie. Plus tard dans la semaine, je me rendrai à Paris avec un orchestre britannique qui compte dans ses rangs des musiciens allemands, italiens et français. Nous allons jouer la musique de Haendel, un musicien allemand qui s’est établi en Grande-Bretagne. Je n’avais jamais remis en question la dimension européenne de mon métier. Jusqu’au Brexit. J’ai vu d’autres citoyens de mon pays natal exprimer leur dégoût et même leur haine envers ceux qui osent se dire « européens ». La première ministre elle-même les a qualifiés de «citoyens de nulle part» ! Quand j’étais enfant, c’est la musique qui m’a ouvert à la diversité du monde : j’entendais des fragments de nouvelles langues, dispersés dans mes partitions. Les protagonistes de mes cahiers de musique, les compositeurs d’autres pays et d’autres époques m’ont fait découvrir un ailleurs. Adolescente, je me suis nourrie des échanges avec des camarades d’orchestres d’autres pays européens grâce à la politique de ma ville natale, Birmingham, désireuse d’encourager les échanges culturels avec ses villes jumelées, Lyon et Francfort.  J’ai vite eu un cercle d’amis musiciens de toute l’Europe, ou presque. Nous avons formé nos propres ensembles, voyageant dans différents pays pour jouer de la musique de chambre. Nous avons commencé à nous familiariser avec les pratiques de travail individuelles d’autres pays. Des amitiés et des relations se sont nouées avec les familles des pays qui nous accueillaient. Ce n’était pas simple pour nous, mais, parmi nous, il y avait des musiciens venus de plus loin encore et qui faisaient face à de plus grands défis. Les amis de l’extérieur de l’Union européenne faisaient face à une lourdeur administrative très pesante... Je me trouve maintenant dans une communauté large et diversifiée de musiciens européens et, pourtant, à l’approche des élections européennes, je n’ai aucune idée de ce que les musiciens britanniques apporteront dans un avenir proche ou lointain.  Lorsque le référendum a été annoncé, ma plus grande crainte était que cela ouvre une boîte de Pandore. Les promesses de la campagne d’abandon étaient exagérées, soit en prédisant un nouvel avenir prometteur, soit en rappelant un passé idéalisé. Les «plans» étaient flous au point d’être frauduleux. Les motivations des partants étaient variées et, en définitive, aucun Brexit ne les satisferait tous. Mon souci primordial était que tout vote ouvrirait la porte à un avenir moins tolérant, plus xénophobe et insulaire pour le pays.  Nous avons dépassé la date du 29 mars, date promise pour notre départ de l’UE. J’ai l’impression de vivre dans le plus britannique des livres, Alice au pays des merveilles, où rien n’a plus de sens. Des musiciens du Royaume-Uni ont mené une campagne énergique afin de s’assurer que nos préoccupations concernant les risques spécifiques auxquels notre secteur est confronté avec toute forme de Brexit soient prises en compte, mais le gouvernement ne veut pas ou ne peut pas écouter. On nous dit de nous préparer mais n’avons aucun moyen de le faire. Des voix célèbres telles que Sarah Connolly, Howard Goodall et Paul McCreesh ont pris la parole, de même que de nombreux musiciens moins médiatisés (par exemple, Simon Wallfisch et Aliye Cornish, ainsi que de nombreux autres). Nos principales préoccupations concernent la cessation de la liberté de circulation ainsi que la circulation des marchandises (nos instruments, équipements de tournée, CD, etc.). Il est incroyable de croire que notre gouvernement peut annoncer avec fierté qu’il va mettre fin à la liberté de circulation en restreignant ce droit des plus précieux de ses propres citoyens. La puanteur de l’exceptionnalisme britannique est omniprésente; la liberté de circulation est en quelque sorte perçue comme une échappatoire par laquelle «d’autres» exploitent le Royaume-Uni plutôt que comme un droit dont nous bénéficions tous. En ce moment, c’est très sinistre. Chaque jour, il y a de nouveaux bouleversements politiques, mais nous semblons nous creuser davantage au lieu de chercher un moyen d’avancer. Les “restants” comme moi se sentent privés de leurs droits, nos voix sont ignorées; beaucoup de “Leavers” se sentent également trahis — peut-être commencent-ils à reconnaître les mensonges qui leur ont été vendus, comme “Il n’y aura pas d’inconvénient au Brexit, seulement un avantage considérable” (D. Davis). En écrivant ces lignes, début avril, je ne sais pas où en sera le Brexit lors de la publication de cette lettre. On a l’impression que chaque jour apporte plus d’incertitude. Ce que je peux offrir comme petite lueur d’espoir, c’est que le bouleversement de ces dernières années a permis à beaucoup d’entre nous au Royaume-Uni de reconnaître à quel point nous sommes intégrés à l’Europe et que nous sommes maintenant plus engagés politiquement et activement liés. Notre vie culturelle, sociale et professionnelle est enracinée et nourrie par nos expériences d’Européens - c’est sûrement pour cela qu’il est si problématique de partir. Quoi qu’il en soit, ces connexions profondes signifient que l’issue du Brexit aura un impact sur nous tous, ce qui signifie que toute solution nécessitera que le Royaume-Uni reconnaisse que
aucun homme n’est une île entière de lui-même;
chaque homme est un morceau du continent,
si une motte est emportée par la mer,
l’Europe en est diminuée.
(John Donne) 

Dear Europe,

Greetings from Krakow! I’m here performing Austrian music with a Polish orchestra and I’m joined by colleagues from France and Spain. Tomorrow I’m travelling to Dublin to work with an Irish group which includes friends from Spain, Italy and Hungary. We’ll be giving concerts in both Belfast and Dublin, crisscrossing the much debated Irish boarder. Later in the week I’ll move on to Paris with a British orchestra.Whilst the ensemble is titularly “English” it fields musicians from Germany, Italy, France. Holland, Hungary and Sweden We’ll be playing the music of Handel, a German musician who famously made his home in Britain.This is my European life. One that I never questioned until the recent developments in the UK and the vexed issue of Brexit. I am European. I never thought of this as anything more than a given. The last few years has shocked me as I’ve faced other citizens of my home country express disgust and even hatred towards people who dare to identify as European. Our own prime minister labeled us “citizens of nowhere”. Worse has been said to European friends who have made their lives in the UK, who are now faced with having to apply for “settled status”. As a child it was music that introduced the idea of the world to me. Snippets of new languages scattered across my music, foreign words learnt as my musical world expanded. The protagonists in my music books, composers from other countries and times, introduced me to a world “out there”, one that I was welcomed into.
As a teenager I went on exchange visits with my local school orchestras and choirs and our fellow students in other European countries. My home town, Birmingham, keen to encourage cultural exchanges with its twin cities of Lyon and Frankfurt, gave me my first taste of “grown up” travel with my peers. I remember both the kindness shown us by host families as well as the challenges of finding myself out of my depth and comfort zone. As a student I found myself in the company of other young musicians from around the world. I discovered a circle of friends, fellow musicians who had been drawn to the same repertoire. We met through our studies, through summer courses and international youth ensembles that toured the continent. We formed our own ensembles, travelling when we could from different countries to play chamber music. We started to learn about the individual working practices, formal and informal, of other countries. Even the instruments we were buying led us to make new friends, collaborators for life. Former teachers, older colleagues and our contemporaries suggested us for work in this country or that and slowly our careers developed. Friendships  and relationships were formed with homes and families often built in new countries. Roots were put down, investing and contributing to new communities and societies. New generations were born. It wasn’t simple for any of us, but among us were musicians who had come from further afield and who faced greater challenges. The livelihood of a musician is often precarious, and sadly our portfolio careers, which are rarely well remunerated, struggle to meet the criteria of some immigration systems. Friends from outside the EU had to become well versed with the administration of the countries which had become their home, accounting for themselves, their financial contributions weighed whilst their cultural contributions often seen as irrelevant. I now find myself a member of a wide and diverse community of European musicians, and yet, as we approach the next European elections, I have little idea what the contribution of British musicians will be in either the near or distant future. When the referendum was announced my greatest fear was that this would open a Pandora’s box. The promises from the Leave campaign were far-fetched, either predicting a bright new future or harking back to an idealised past. “Plans” were sketchy to the point of fraudulent. Leavers’ motivations were wide-ranging and, ultimately, no one Brexit would satisfy them all. My overriding concern was, regardless of their individual rationales, that any vote to leave would open the door to a less tolerant, more xenophobic, insular future for the country. We are now past Friday 29th of March, the promised date of departure from the EU. I feel as if I’m living in that most British of books, Alice in Wonderland, where nothing really makes any sense any longer, and I’m left questioning my grip on reality. Musicians in the UK have been campaigning loudly in order to ensure that our concerns about the specific risks our industry face with any form of Brexit are addressed, but government is either not willing or not able to listen. We are told to prepare but have no means to do so. Famous voices such as Sarah Connolly, Howard Goodall, and Paul McCreesh have spoken up, as have many “rank and file” musicians (take a bow Simon Wallfisch and Aliye Cornish, plus many many more). Our central concerns regard the cessation of freedom of movement as well as movement of goods (our instruments, equipment for touring, CDs, etc.). It beggars belief that our government can announce with pride that they are going to end freedom of movement, curtailing this most precious right of its own citizens. The stench of British exceptionalism pervades; somehow freedom of movement is seen as a loophole through which “others” exploit the UK rather than a right from which we all benefit, my European colleagues joining us for projects with British groups, some making their homes here, as well as my British colleagues who travel the other way. Right now it feels very grim. Each day there is some new political upheaval but we seem to be just digging ourselves deeper rather than finding any way forward. “Remainers” such as myself feel disenfranchised, our voices ignored; many “Leavers” feel equally betrayed (perhaps beginning to recognise the lies they were sold, “There will be no downside to Brexit, only a considerable upside.” (D.Davis), “There is no plan for no deal, because we are going to get a great deal” (B. Johnson)). Writing this in early April I have no idea what state Brexit will be in when this letter is published. It feels as if every day brings more “news”, more uncertainty, but no progress. The one thing that I can offer as a small ray of hope is that the upheaval of the last few years has made many of us in the UK recognise how much we are integrated within Europe and are now more politically engaged and active in championing these important bonds. Our cultural, social and professional lives are rooted and nourished through our experiences as Europeans – surely this is why it is so problematic to leave. Whatever happens, these deep connections mean the outcome of Brexit will impact all of us which means any solutions will require the UK to recognise that
no man is an island entire of itself;
every man is a piece of the continent, a part of the main;
if a clod be washed away by the sea,
Europe is the less.

(John Donne )
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