À Roncq, une école de musique entrée en résistance

Marie Tranchant 24/04/2019
Ouverture pendant les vacances scolaires, nouveaux tarifs… la réorganisation de cet établissement du nord de la France crée la polémique. Les enseignants ont décidé d’attaquer la mairie au tribunal administratif pour préserver leur cadre d’emplois. Un cas qui pourrait faire jurisprudence.
Un cercueil. C’est avec ce symbole que 150 personnes ont défilé devant la mairie de Roncq pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme une mise à mort de l’école municipale de musique, née au début des années 1980. L’image est à la hauteur du ressenti des enseignants comme des usagers, qui ont vu l’organisation de leur établissement bouleversée il y a quelques mois. Depuis, les rapports entre les professeurs titulaires et la mairie se sont tendus, à tel point qu’une procédure au tribunal administratif est en cours. Surtout, l’école a perdu en effectifs et l’ambiance est dégradée. « On est en train de démotiver les gens, estime Michel Ventula, secrétaire général du Syndicat national des enseignants et artistes (Snea). La mairie ne peut pas appeler école de musique ce qui n’en est plus une. » Au départ, il y a la volonté politique du nouveau maire, Rodrigue Desmet (DVD). Premier édile depuis fin juin 2017, à la suite de l’élection de Vincent Ledoux comme député, il explique : « Ma méthode, c’est de faire les choses, de ne pas attendre la prochaine élection. L’école de musique était à bout de souffle, il fallait lui redonner du dynamisme. » L’analyse diffère chez ceux qui y enseignent. « Avant, ça vivait, témoigne Jean*, un enseignant titulaire, à présent on n’entend plus de musique. »

Dix semaines supplémentaires de présence

Au cœur du parc de Roncq, l’école de musique est installée dans une grande maison bourgeoise, qu’on appelle “château” dans cette ville cossue de la métropole lilloise. Les salles y sont un peu défraîchies, l’isolation phonique imparfaite, mais le lieu est chaleureux, même s’il est assez calme pour un établissement artistique. « Avant, on n’avait pas assez de salles de cours pour enseigner, car il y avait beaucoup de monde, ajoute Marc, un autre titulaire. C’est devenu une école fantôme. » La faute à cette réforme ?
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Là encore, le jugement diffère entre les deux parties. Le point d’achoppement tient à l’élargissement des plages d’ouverture de l’école de musique. Jusqu’ici, les enseignants étaient tenus d’être présents trente-six semaines par an, la nouvelle organisation exige d’eux dix semaines de plus, avec une présence pendant les vacances scolaires. « Cela représente 44 % de temps de programmation supplémentaire, donc un projet pédagogique pendant la période scolaire et les vacances, explique Rodrigue Desmet. L’école de musique était trop repliée sur elle-même et ne s’ouvrait pas vers l’extérieur. » L’idée est de proposer une sensibilisation à la musique, avec pour objectif que les jeunes touchés s’inscrivent ensuite à des cours d’apprentissage d’un instrument.

Un enjeu d’équité ?

Surtout, l’enjeu visé par la mairie est « l’équité entre l’ensemble des agents de la ville », précise le maire. Mais le syndicat ne l’entend pas de cette oreille : « Ils sont considérés comme des employés municipaux comme les autres, s’agace Michel Ventula. Nous revendiquons leur spécificité au sein de la fonction publique territoriale. » Marc est découragé : « On a essayé de trouver un compromis, mais pour la mairie, c’était ferme et définitif. » Même son de cloche chez Jean : « On a un cadre d’emplois qui est national, on a le même statut partout en France, mais pas le même employeur ; depuis quelques années, les employeurs veulent changer les choses. » D’autres tentatives similaires ont déjà eu lieu, en effet. Et chaque camp espère que la décision du tribunal administratif fera jurisprudence1. « J’attends un éclaircissement, avance Rodrigue Desmet. On est sûrs d’être dans notre droit, on montrera que les collectivités peuvent se réorganiser, et cela peut servir d’exemple pour d’autres communes. » En attendant que la justice tranche, les enseignants n’ont d’autre choix que d’appliquer les directives de leur employeur, non sans regrets. « On faisait de la musique, on nous demande de faire des “projets”, on se fiche de ce qu’il y a dedans », déplore Jacques. Jean est aussi de cet avis : « C’est dans l’air du temps, on parle d’enseignement artistique et culturel, on veut faire des espèces de MJC de luxe, mais qui va former nos musiciens d’orchestre dans vingt ans ? » Pour Rémi, professeur contractuel, c’est contraire à ce qu’il faisait jusqu’ici : « On n’est pas des animateurs. Je dois être là, donc je suis là, mais je fais du “présentiel”. J’ai animé un atelier pendant les vacances, la première semaine, on est venu vérifier que j’étais là. »

Arrêts maladie, départs…

Le climat de suspicion est dénoncé par de nombreux membres de l’équipe, qui racontent un mal-être, des entretiens tendus, des arrêts maladie liés à la situation, voire des départs. Julie travaillait à Roncq depuis une dizaine d’années, mais elle est partie, depuis, à Grande-Synthe : « Les conditions de travail ne me convenaient pas et je ne regrette pas du tout. J’aurais tout fait pour quitter ce poste, même changer de métier. À Grande-Synthe, les gens ont confiance en nous, sont reconnaissants de ce qu’on fait, de notre différence. » Elle n’est pas la seule à ne pas avoir voulu suivre le nouveau projet de l’école. À tel point que certains instruments n’y sont plus enseignés, faute de professeurs. Plus de tuba ni de trombone, par exemple. Et des élèves qui ont dû trouver une offre ailleurs. Olivier est de ceux-là, il a inscrit cette année ses enfants à Bousbecque, alors qu’il fréquente l’école de Roncq depuis son ouverture et qu’il vit à 200 mètres. « C’est une déception de voir que les décisions municipales ne sont pas tournées en priorité vers les familles. » Là encore, la mairie se défend : « La mauvaise pub qu’on nous a faite a provoqué le départ de professeurs et d’élèves, mais, dans cette réforme, on pense à l’utilisation de l’argent public. » De son côté, le directeur général des services (DGS), François Verheecken, rappelle d’autres efforts conssentis en direction des enseignants : payer l’entretien des instruments personnels, par exemple.

Baisse de fréquentation

Toujours est-il que l’école a perdu des élèves en route, même si les chiffres diffèrent selon les parties. Pour le délégué syndical de l’école (qui, vu le contexte, a souhaité que son nom n’apparaisse pas), on serait passé de 341 inscrits en 2017-2018 à 195 en 2018-2019, alors que le DGS annonce 220 inscrits cette année, contre 299 l’année dernière. Tout dépend de qui est compté dans ces effectifs. Cette baisse a eu un effet temporaire sur les primes des enseignants, comme l’explique le Snea dans un communiqué daté du 10 mars : « Le maire avait décidé de s’affranchir de la décision du conseil municipal et du décret qui régit la prime des enseignants artistiques, en y appliquant un coefficient en fonction du nombre d’élèves inscrits à l’école municipale de musique. Le maire souhaitait faire payer aux enseignants artistiques […] la baisse vertigineuse des inscriptions (environ 44 %). » Après que le tribunal administratif de Lille a été saisi par les enseignants, la mairie a décidé de régulariser la prime des enseignants artistiques pour éviter que le juge administratif ait à statuer.

Différences de tarifs

La baisse de la fréquentation s’explique en grande partie par l’augmentation des tarifs depuis septembre. L’objectif de la mairie était d’abord de marquer la différence entre Roncquois et non Roncquois, lesquels paient désormais un tarif trois fois plus élevé que les premiers. La question des tarifs sera débattue en conseil d’école pour qu’un réajustement puisse être opéré au besoin. Pour le DGS, « l’enjeu n’est pas financier : nous avons eu 39 000 euros de recettes l’an dernier, 32 000 euros cette année ». Mais du côté des usagers, la facture a du mal à passer. Une pétition en ligne contre cette réforme a rassemblé près de 4 600 signatures. Catherine, 60 ans, dont quinze années de cours à Roncq, a arrêté le chant à la rentrée. « C’était trop onéreux pour moi, raconte-t-elle. Beaucoup de gens sont partis à cause de ça et l’école se vide. C’est toute une époque qui disparaît. Ils [les élus] avaient dit qu’ils se laissaient un an pour revoir les tarifs, ils peuvent revenir en arrière, mais ce qui est cassé est cassé. » Plusieurs cours ont perdu en effet une partie de leurs effectifs, le département jazz n’existe plus, et le brass band est allé s’installer à Bondues. « Du jour au lendemain, on nous a demandé 180 euros par musicien, regrette Anaïs, membre de la fanfare depuis dix ans. On a toujours participé aux vœux du maire, au concert de Noël bénévolement, on a aussi été la vitrine de la ville aux concours, comme celui au Nouveau Siècle à Lille : c’est un beau gâchis. »

Déception et incompréhension sont pointées du doigt par les enseignants. Pourtant, la mairie promet une enveloppe d’environ un million d’euros pour rénover l’établissement : accessibilité, accueil du public, reconfiguration des salles, acoustique sont au programme. « S’il y a des choses à réformer, on le fait, martèle Rodrigue Desmet. Le bras de fer, ce n’est pas moi qui l’ai entamé. » Ce à quoi Michel Ventula oppose la méthode : « Tout a été fait très brutalement. » Alors que certains parlent de « résistance », d’autres semblent résignés. « L’école de musique est revenue plus de trente ans en arrière, se désole Maxime, enseignant titulaire. On continue à se battre, mais nos actions ne porteront jamais préjudice aux élèves ou à l’école. » Et son collègue de conclure : « Il y a un côté affectif, on l’a construite, cette école. On était là à l’ouverture. Beaucoup parlent de la “famille” de Roncq. » Les réunions de famille n’ont en tout cas jamais été aussi tendues.
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