Osez le par cœur !

24/04/2019
Marina Chiche, violoniste et conférencière à Sciences Po Paris, défend une approche décomplexée de l’apprentissage sans partition.

Le par cœur est un sujet qui divise les musiciens. Des pianistes en refusent le “diktat” et jouent uniquement avec partition, invoquant le grand Sviatoslav Richter. Pendant ce temps-là, de jeunes quatuors à cordes font sensation en jouant de mémoire(1). Alors, que penser du par cœur en 2019 ?
En regardant à travers les siècles, on se rend compte que jouer sans partition ne va pas de soi. On cite d’ailleurs souvent la phrase de Bettina von Arnim, qui écrit, après un concert où Clara Schumann a joué l’Appassionata par cœur : « Quelle prétention de s’asseoir au piano et jouer sans la partition ! » Impensable à notre époque. C’est dire si cette pratique est intimement liée à un contexte historique : une convention arbitraire, plus ou moins tacite, qui se redéfinit à chaque époque. À l’heure des avancées technologiques, de l’utilisation des iPad qui facilitent les tournes de page, pourquoi les concertistes s’évertuent-ils à apprendre par cœur ? Car le par cœur chez les musiciens est souvent connoté négativement.
Il est perçu comme un facteur aggravant du trac, dont je vous parlais dans une précédente tribune. Le trou de mémoire reste une des peurs les plus archétypales de la profession. De plus, le par cœur est associé à des souvenirs de concours : apprentissage dans un temps restreint, vécu parfois dans la douleur. Dans la vie active d’artiste, il peut être aussi une contrainte lourde : chronophage, stressant et difficilement applicable quand les programmes s’enchaînent, entre voyages et jetlags.
Pourtant, cet apprentissage a beaucoup à nous apporter. « La pratique de la musique modèle notre cerveau(2) », nous disent les neuroscientifiques. La pratique musicale et, notamment, la mémorisation viennent entretenir notre neuroplasticité, la capacité de notre cerveau à produire de nouvelles connexions, à rester jeune, somme toute. D’ailleurs, la mémoire est souvent comparée à un muscle, que nous aurions intérêt à utiliser et à exercer. Pour mémoriser une œuvre de manière durable, il est essentiel d’en avoir “conscientisé” la trajectoire, d’en avoir intériorisé la “carte”. Ainsi, apprendre par cœur amène à pousser à son maximum la compréhension des articulations du discours musical.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer ce que le par cœur nous donne sur scène. Outre la libération du champ visuel, l’absence de partition nous met dans un contact immédiat avec le public. Tel un acteur qui incarne son rôle, le musicien se retrouve dans un moment de re-création de l’œuvre, dans un hic et nunc qui libère la créativité.
Pour autant, nul besoin d’être dogmatique. Bien au contraire ! Dans une vie de concertiste, le pragmatisme est de mise. Parfois le temps d’assimilation est trop long ou le langage de l’œuvre complexe. Le par cœur n’est d’ailleurs pas une fin en soi.
Par contre, il me semble fascinant de comprendre d’où viennent les freins liés à cette pratique et d’extraire les potentialités connectées à cet apprentissage.
D’un point de vue pédagogique, déconstruisons les croyances autolimitantes. Car ce sont les associations d’idées, les souvenirs d’expériences ratées (une dans l’enfance peut suffire) qui viennent dramatiser le par cœur. Souvent la résistance ne provient pas d’un manque de capacités, mais de la panique “acquise” qui lui est associée. En parallèle, cultivons une méthodologie de la mémorisation. Tout sauf un rabâchage sans tête. Il existe des techniques aussi simples qu’efficaces.
Enfin, en tant que concertiste, libre à nous de décider de jouer avec ou sans partition le jour J. Et si le véritable enjeu n’était pas la mémorisation en soi, mais le processus d’intégration de l’œuvre ? La mémorisation devient alors un accès à l’œuvre et à la liberté sur scène. Avec ou sans partition, l’œuvre sera en nous. N’est-ce pas ce que nous dit Schumann : « Mais qu’appelle-t-on être musicien ? Tu l’es, si […], dans un morceau que tu connais, tu le sais par cœur, en un mot, si tu as la musique non seulement dans les doigts, mais encore dans la tête et dans le cœur(3). »

Marina Chiche

1. Vision String Quartet, gagnant du concours de Genève 2016.
2. Isabelle Peretz, Apprendre la musique. Nouvelles des neurosciences, Odile Jacob, 2018.
3. Schumann in Solfèges.

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