De quoi la musique est-elle contemporaine ?

Frédéric Worms 24/04/2019
par Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’École normale supérieure

Il est impossible de parler de la musique contemporaine à la place de celles et de ceux qui sont en train de l’inventer, ici et maintenant, mais il est possible d’étudier le sens de cette expression pour en comprendre le nouveau défi, aujourd’hui. Car le “contemporain”, ce n’est certainement pas tout ce qui a lieu en même temps. Sinon, il changerait tout le temps, il y aurait un nouveau “contemporain” à chaque instant !

Le contemporain, en réalité, ce n’est pas le simultané, car ce n’est pas un fait objectif, mais c’est une valeur ou un sens historique. Le contemporain, c’est ce qui dans une culture s’impose, parmi plusieurs prétendants, pour donner sens au présent, par opposition au passé. Il fait donc l’objet d’un combat et la métaphore militaire va souvent jusqu’à celle de “l’avant-garde”. (Cela vaut pour la philosophie, comme pour l’art en général et le reste.) Il suppose un espace de réception, de discussion, de confrontation même. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’il s’agisse d’un combat ou d’un choix arbitraire, ou déconnecté des événements, et que le “contemporain” puisse rester figé sans se détruire. D’ailleurs, ce qu’on appelle depuis les années 1960 la musique contemporaine ne se définissait pas seulement par sa revendication de nouveauté musicale en rupture avec le passé, mais aussi par son lien avec les autres enjeux de son époque, par exemple la linguistique, la philosophie, ou la politique (la critique des langages “dominants”).
Or, nous sommes en attente, aujourd’hui, d’une nouvelle musique contemporaine. Ou bien nous en pressentons le besoin, le défi, à travers les nouvelles questions du moment, même si bien sûr seuls les musiciennes et les musiciens pourront l’inventer, pour qu’elle ne se réduise pas à une mode. En revanche, on peut créer les espaces nouveaux des questions communes. Et parmi ces questions, celle-ci, avant tout : de quoi la musique sera-t-elle contemporaine, aujourd’hui, et comment ? À quoi donnera-t-elle voix, dans le présent ? Par quels moyens ? Pour qui et pour quels publics ? Ce sont des questions et des explorations qui doivent être rouvertes. On peut les prolonger. Comment la musique ne serait-elle pas contemporaine aujourd’hui de la nature, sans renoncer à la politique ? (c’est la question de “l’environnement”). Comment ne serait-elle pas de nouveau contemporaine des émotions, sans renoncer à la critique ? De la survie sans renoncer à la justice et au progrès ? Consciente de toutes ses conditions, écologiques, économiques, sociales, et cela sans renoncer à ses choix esthétiques, musicaux, vivants ? Comment fera-t-elle ? Comment exprimera-t-elle ces tensions ? Nul ne sait, sinon les musiciennes et les musiciens. Mais ce sont ces questions, en tout cas, et bien d’autres encore, intimes et publiques, qui appellent leurs voix, leurs accents nouveaux, quels qu’ils soient. Il y aurait un paradoxe à ce que la musique contemporaine reste figée dans le temps, même s’il ne s’agit pas de courir après son temps. Au contraire : c’est l’invention de la nouvelle musique contemporaine qui sera la clé du présent que nous vivons, qui ouvrira toutes les portes, et toutes les fenêtres.

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