La facture d’instruments se réinvente pour répondre aux normes écologiques

Nouveaux matériaux, replantation des ressources, écotaxe… le monde de la lutherie développe différentes pistes pour préserver l’environnement. Reste à convaincre les musiciens.
« Certains comptent les jours en attendant le 3 juin », confie la vice-présidente de la Chambre syndicale de la facture instrumentale, Fanny Reyre-Ménard. Les musiciens n’ont sans doute pas lu d’anxiété sur le visage souvent familier de leur luthier ou de leur facteur, mais la profession vit un grand chambardement. Il y a deux ans, le 2 janvier 2017 exactement, la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) a émis une nouvelle norme1 qui est tombée comme un couperet chez des facteurs désemparés et souvent peu informés. De nouvelles espèces de bois exotiques, parmi lesquelles les palissandres, sont désormais classées comme essences à surveiller et à protéger des périls de la déforestation massive ou de l’extinction, et leur usage est devenu fort compliqué.

Bois bruts et bois finis

Hébétée, la profession s’est alors organisée pour faire face à cette décision prise sans qu’elle soit consultée. Fanny Reyre-Ménard est chargée, avec d’autres, de représenter la France dans une coalition – comprenant des membres de la profession et des instrumentistes de divers pays – qui tentera de dialoguer avec la Cites le mois prochain. Pour elle, la décision brutale de 2017 oublie certaines réalités du marché des instruments de musique : « Le palissandre a été inclus dans la Cites alors qu’il comporte en tout 300 espèces et que certaines ne sont pas en péril. Et puis la réglementation agit sur les bois bruts et les bois finis, mais aussi sur les objets finis produits avec ces bois, du coup il devient compliqué de faire traverser des frontières à des instruments de musique, qui sont pourtant, dans l’usage, des objets très nomades. » Étudiant depuis deux ans ce dossier qu’elle qualifie d’« intense », la luthière en a appris beaucoup sur le bois. Elle a fait sienne cette certitude : « Le fond du problème, c’est notre responsabilité dans l’utilisation de cette ressource et, pour certains bois en péril, notre profession peut devenir la gardienne de certaines forêts et aider à préserver une espèce. Le spécialiste européen du bois de grenadille, l’Allemand Daniel Wolf, nous l’a d’ailleurs dit : “Vous représentez un vraie chance de survie de cet arbre, car vous valorisez cette essence pour un usage raisonnable et stable, pour lequel vous êtes prêts à payer cher, contrairement à ceux qui font commerce d’huile de palme, par exemple.” On peut être des acteurs de la valorisation de la forêt. »

Fibre de lin

Depuis janvier 2017, la profession a aussi dû envisager des solutions de remplacement, car beaucoup pressentent que d’autres bois rejoindront bientôt la liste, comme l’ébène. Parmi ces pistes : une replantation systématique de la ressource utilisée ou une écotaxe payée avec l’instrument. Certains n’ont pas attendu cette norme pour réfléchir à l’utilisation de nouveau matériaux. Parmi eux, Fred Kopo. Il dit être motivé par une démarche « écologique, mais surtout logique tout court ». Ce luthier de guitares rennais, qui confesse « ne pas être conventionnel », est à l’affût depuis quinze ans de nouveaux matériaux, une quête qui s’accompagne d’un plaisir de la trouvaille, de l’expérimentation, qui fait pour lui le sel de son métier : « Pour remplacer ébène et palissandre, j’utilise de l’érable, du noyer ou bien du bambou compressé. » Le cormier a été lui aussi expérimenté par le luthier, mais son aspect « retors, très sec » lui donne des difficultés. En veille sur tout ce qui touche aux substituts du bois dans divers domaines, Fred Kopo a découvert il y a trois ans un matériau écocomposite utilisé dans la construction navale : la fibre de lin. Il en est aujourd’hui pleinement satisfait, trouve que la sonorité est bien plus proche du bois que les expérimentations en carbone, mais regrette de devoir s’approvisionner en Normandie, à défaut de trouver des fournisseurs plus près de chez lui.

Bois de récupération

À moins de 100 kilomètres de chez Fred Kopo, se trouve Gildas Vaugrenard, luthier « autodidacte » de guitare électrique, qui utilise depuis cinq ans des bois de récupération. Ses clients achètent des guitares taillées dans le bois d’un ancien tonneau de cognac, dans une armoire en châtaigner récupérée chez la grand-mère du luthier ou sur Le Bon Coin. Un recyclage qui nécessite un savoir-faire : « Quand je prépare des corps à partir de douelles de tonneaux en chêne, par exemple, c’est assez complexe : on ne peut pas avoir de beaux plateaux bien droits, et bien secs et je n’ai aucune marge sur les côtés, c’est de l’optimisation très fine. » Cette obsession d’utiliser une ressource accessible localement et de faire feu de tout bois, Gildas Vaugrenard la doit en grande partie à sa première vie professionnelle d’ingénieur en construction bois. Un métier qui l’a emmené jusque dans la forêt tropicale gabonaise et incité à s’interroger sur nos usages du bois. Pour lui, aller chercher aussi loin des matériaux s’apparente à un « héritage colonialiste », absurde écologiquement, quand on est entouré par la ressource.

Test avec le public

Si la lutherie de guitares s’est illustrée dans le passé par la diversité des bois utilisés, cette pratique n’est pas en reste aujourd’hui avec le projet Leonardo, une initiative collective qui se définit ainsi : « Le projet a pour but de promouvoir l’utilisation de bois non tropicaux par les luthiers en prouvant que ce sont des essences qui sonnent aussi bien que les bois tropicaux. » Ces luthiers belges, finnois, anglais et français utilisent de l’acacia, du chêne, du hêtre, de l’aulne, du platane, du tilleul et d’autres bois. Pour apporter des preuves de ce qu’ils avancent, ils ont réalisé des tests à l’aveugle avec deux guitares, l’une fabriquée dans des bois tropicaux, l’autre à partir d’essences locales. Par trois fois les bois européens ont été jugés aussi convaincants que les bois tropicaux. Mais lorsque que les instrumentistes et le public savent d’où viennent les bois, les tropicaux ont la préférence. Pour Dominique Nicosia, professeur de lutherie à Mirecourt, cet effet « psychologique » n’est pas négligeable : « Entre eux, les musiciens doivent montrer qu’ils appartiennent au même monde. Il faut un certain courage et une maturité pour présenter un instrument qui n’a pas la couleur caractéristique de l’ébène. » Outre la couleur, certains des bois utilisés pour remplacer l’ébène, le cormier par exemple, n’ont pas la même dureté et laisseront des marques, à l’usage, là où l’instrumentiste pose ses doigts. « Il faudrait convaincre les instrumentistes d’accepter cela. » Ces bois inédits auraient pourtant certains avantages, remarque le professeur : souvent moins denses que les bois exotiques, ils sont du même coup plus légers, ce qui est un confort pour le musicien.

Héritage des Stradivarius, Guarneri…

Innover est toujours compliqué pour la lutherie de quatuor, tant les canons du genre demeurent des modèles inégalés : des « Stradivarius ou des Guarneri qui continuent d’être actuels alors que le répertoire a changé, les cordes aussi », résume Dominique Nicosia. En plus de la frilosité du monde musical au changement, certains bois qui pourraient être de bons substituts sont difficiles à trouver, non à cause de leur rareté, mais de leur désuétude : « Des bois acoustiques comme le poirier ou le saule, remarque le professeur installé dans les Vosges depuis plus de trente ans, sont de plus en plus compliqués à trouver, parce qu’ils n’ont pas d’usage en dehors la lutherie. Les industriels du bois n’ont aucun intérêt à en planter, alors qu’ils sont communs. » Malgré ces difficultés, il assure tâcher de « sensibiliser moralement » ses élèves aux questions des ressources en bois, en les amenant à la scierie, en leur montrant une touche réalisée en cormier ou en changeant les habitudes de l’école : la première touche effectuée par les luthiers novices n’est plus réalisée en ébène, mais en érable, et il faudra trois essais en bois commun avant que les élèves ne s’essaient au bois rare.

Matériaux composites

Réfléchir aux bois utilisés paraît ainsi dans l’air du temps du côté de Mirecourt, mais considérer d’autres ressources que le bois ne semble pas envisageable. Interrogé sur les tentatives d’instruments en carbone ou sur les matériaux composites, le professeur est catégorique : « Mon métier, c’est le bois, je ne suis pas un chimiste qui travaille le plastique. » Pour François Vendramini, luthier de guitares près d’Orléans, les matériaux composites à base de plastique ne sont pas non plus la solution, car « trop durs à travailler ». Il rappelle aussi qu’un instrument est un objet créé pour durer et que l’on ne connaît pas le vieillissement des colles utilisées pour ces matériaux, par exemple. Sans compter l’aspect bien peu écologique du plastique… Ce spécialiste des guitares de jazz utilise, depuis douze ans, le noyer français pour remplacer ébène et palissandre sur les touches. Plus écologique, cette essence présente en France a l’avantage d’être peu onéreuse : un tronc de noyer acheté à son fournisseur lui coûte 2 500 euros et il fera avec cinquante guitares, ce qui revient à un investissement de 50 euros en bois par instrument, soit moins que le coût d’un bois exotique.

Chez les vents

Du côté des grandes entreprises de clarinettes et de hautbois, on est plus intéressé par l’utilisation de nouveaux matériaux. Chez Selmer, qui exporte 90 % de sa production et a donc été très ralenti par l’instauration des normes Cites, on ne s’étend pas sur les “secrets” de la maison, mais Jérôme Selmer assure que la branche recherche et développement planche activement sur des matériaux composites à partir de bois poreux. Des espèces ont été testées pour remplacer le palissandre dont sont faites les clarinettes et dont la densité très forte peut projeter le son, mais sans grand résultat : le mopane, par exemple, est un bois africain plus léger qui produit un son plus intimiste, pas vraiment adapté à l’orchestre. Le directeur de la maison historique reste néanmoins confiant et se fait même philosophe en rappelant que la facture d’instruments a déjà dû s’adapter à de nouvelles normes par le passé. « Le plomb qui était utilisé en rondelle pour le saxophone a dû être supprimé parce qu’il pouvait être dangereux pour la santé. » De même, chez Buffet Crampon, un matériau composite est présenté comme la solution. Leur trouvaille, baptisée Green Line, utilise les chutes de bois de grenadille, une espèce que la maison s’engage à replanter en Tanzanie. L’accueil de cette nouvelle matière qui constitue hautbois et clarinettes est cependant inégal, note Isabelle Azra, porte-parole de Buffet Crampon : « Beaucoup de nos solistes jouent sur les modèles en Green Line ; il est curieux d’observer que ce type de matériau “vert” est plus facilement accepté par les grands musiciens, alors que les amateurs sont souvent bien plus conservateurs. »

Si les solutions proposées divergent souvent chez les facteurs d’instruments, entre les partisans d’une négociation avec la Cites, ceux qui aspirent à utiliser des bois locaux ou encore les convaincus des matériaux composites, une constante demeure : les instrumentistes sont des acteurs indispensables à convaincre pour qu’advienne cette prise de conscience écologique.
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