Qui se cache derrière l’IMSLP ?

Suzanne Gervais 24/04/2019
En dix ans, l’International Music Score Library Project, la plus grande bibliothèque de partitions en ligne, s’est imposée comme un acteur prépondérant du secteur musical, ébranlant le monde de l’édition. Un projet communautaire qui prône le libre internet, mais qui constitue aussi un véritable business.
Cinq lettres. IMSLP, pour International Music Score Library Project. Cinq lettres que connaît désormais n’importe quel musicien, élève de conservatoire ou professionnel. Depuis son ouverture en 2006, l’IMSLP est devenue une référence. Rares sont les enseignants à ne pas conseiller à leurs étudiants d’aller y chercher telle sonate ou tel concerto. Les musiciens délaissent les bibliothèques musicales pour télécharger, gratuitement, depuis ce site. Pourtant, la plupart ignorent qui se cache derrière. « Les éditeurs eux-mêmes ne savent pas vraiment qui tient les rênes, confesse Pierre Lemoine, PDG des éditions Henry-Lemoine. On a longtemps cru qu’il s’agissait d’une bibliothèque d’université… »

Un graphisme à l’ancienne

Tout commence au New England Conservatory of Music de Boston. Le Canadien Edward Guo, alors âgé de 18 ans, étudie la composition. Il a l’idée d’ouvrir, sous le pseudonyme de Feldmahler, une modeste plateforme où chacun pourra poster, librement, les fichiers PDF de partitions scannées. Un champion du libre internet qui entend libérer les œuvres tombées dans le domaine public de l’emprise des éditeurs. « J’ai créé l’IMSLP de façon artisanale, nous explique-t-il. La bibliothèque de partitions a été lancée en 2006 sous la forme d’un projet communautaire. Elle doit son succès à l’enthousiasme de musiciens du monde entier. »

Au départ, le projet d’Edward Guo n’est pas commercial. Il utilise les mêmes outils collaboratifs que Wikipedia. D’un point de vue graphique, le site est resté dans son jus, à tel point que l’utilisateur novice peut s’y perdre. Une devanture très “geek” qui n’a pas empêché le projet IMSLP de présenter, en seulement quelques mois d’existence, plus d’un millier de partitions pour lesquelles le droit d’auteur avait expiré au Canada. Deux ans plus tard – sans financement, parrainage ni promotion – le site est devenu la plus grande bibliothèque de partitions du domaine public sur internet, il reçoit un million de recherches par jour, propose quelque 20 000 partitions et s’enrichit de 2 000 nouveaux titres par mois.

Depuis, les compteurs ont explosé : IMSLP, c’est, aujourd’hui, 433 000 partitions et 16 200 compositeurs. Des œuvres tombées dans le domaine public, mais pas seulement : 20 % des compositeurs indexés dans la bibliothèque en ligne – soit 3 300 d’entre eux – sont vivants. « Nous accueillons tous les compositeurs qui souhaitent partager leurs œuvres sous une licence Creative Commons », explique Edward Guo. Les œuvres ne relevant pas du domaine public peuvent, en effet, être soumises à l’IMSLP, avec l’autorisation du compositeur, qui applique les restrictions d’utilisation de son choix. La force de la plateforme réside dans son esprit communautaire : à partir de chaque œuvre on peut lancer une discussion, de même que l’on peut contribuer au forum multilingue (28 langues) du site.

Du projet communautaire à la start-up

Derrière un site au départ non lucratif et créé dans le but de démocratiser l’accès à la musique s’est construit un commerce bien réel. L’IMSLP génère de l’argent depuis 2015, année où Edward Guo décide d’introduire un abonnement payant (environ 20 euros par an), mais pas obligatoire. Il s’apparente à un service premium en permettant des téléchargements sans délai ni publicité, ainsi qu’un accès exclusif aux tout derniers fichiers mis en ligne. L’abonnement permet également d’accéder aux 127 000 enregistrements de la discothèque numérique de Naxos Music. Une offre “tout-en-un” censée convaincre l’habitué du site de souscrire à un abonnement. Par contre, impossible d’obtenir la moindre donnée économique. « Nous ne communiquons pas notre chiffre d’affaires ni le nombre de nos abonnés. » Toujours est-il que l’IMSLP emploie dix personnes à temps plein et quinze personnes à temps partiel. Les employés vivent aux États-Unis, en Europe « et dans quelques autres pays », se contente de préciser Edward Guo, qui vit à New York. Depuis trois ans, en effet, les offres d’emploi se succèdent sur la page Facebook de l’IMSLP, dont le fonctionnement est désormais bel et bien celui d’une start-up. Des développeurs Web et des bibliothécaires entretiennent et enrichissent la collection, des juristes examinent les fichiers pour les questions de droit d’auteur, selon les pays, auxquels s’ajoutent des traducteurs : tous travaillent à distance. La majeure partie des revenus provient des abonnements et de la vente d’espaces publicitaires. En pleine phase de croissance, la start-up se diversifie et vient de lancer son application mobile, disponible sur Android et iPhone. La nouvelle application, déclinée en douze langues, est dotée d’un lecteur de partitions numériques, développé en interne : l’utilisateur peut y annoter sa partition depuis sa tablette ou son smartphone et la partager avec les autres utilisateurs. « Nous avons prévu de nombreuses autres fonctionnalités… », glisse Edward Guo. Un levier de poids pour provoquer de nouveaux abonnements. Et un potentiel concurrent de taille pour les lecteurs de partitions numériques qui fleurissent sur le marché (Newzik, PadMu, Gvido…).

La bête noire des éditeurs ?

En 2008, pourtant, Edward Guo décide de fermer le site après avoir reçu une lettre du géant viennois Universal : l’éditeur accuse la bibliothèque d’héberger des partitions sous droits d’auteur et la menace de poursuites judiciaires si elle n’exerce pas un filtrage par pays des téléchargements en raison des différences de durée des droits d’auteur. Contre toute attente, l’IMSLP est de nouveau en ligne huit mois plus tard. Pour éviter ce type de mésaventures, les administrateurs appliquent désormais un processus strict de vérification : chaque nouvelle œuvre est contrôlée par trois membres du personnel afin de détecter d’éventuelles violations du droit d’auteur. Sans surprises, l’explosion de l’IMSLP a mis à mal le chiffre d’affaires de certaines grandes maisons, dont le domaine public constituait le fonds de commerce : Leduc, Durand, Salabert, les allemands Henle ou Bärenreiter… « Nous avons arrêté de faire du domaine public », confie Pierre Lemoine. Un coup de tonnerre qui a eu le mérite d’engager la plupart des éditeurs sur la voie de la transition numérique. Un consortium de cinquante maisons d’édition de plusieurs pays a ainsi créé Nkoda, en 2017, une bibliothèque de streaming de partitions numérisées, disponible sur abonnement. La hache de guerre ne semble pourtant pas enterrée entre les éditeurs et le site aux cinq lettres. Du côté de Billaudot, les critiques fusent : « Il y a l’édition jetable et l’édition professionnelle, estime Christophe Dardenne, le directeur adjoint. La qualité des partitions présentes sur ce site est médiocre. C’est souvent inutilisable. » Pierre Lemoine insiste, quant à lui, sur l’utilisation bien précise des partitions dénichées sur l’IMSLP : « Ce sont des outils de travail, pas des partitions que l’on va mettre sur son pupitre. » D’autres ne souhaitent tout simplement pas s’exprimer sur le sujet, tel Bärenreiter. Pourtant, Edward Guo et son équipe ne comptent pas s’arrêter là : l’entreprise s’est lancée dans l’édition participative. Inspirée des grands projets comme Wikipedia ou Gutenberg*, l’IMSLP s’associe, en juin 2017, au logiciel d’édition de partitions numériques MuseScore. Leur objectif : la création d’Openscore, une “maison d’édition” numérique et interactive des œuvres tombées dans le domaine public. Une campagne de crowdfunding, lancée sur Kickstarter, a permis de lever plus de 51 000 dollars auprès de 1 000 internautes.

À la conquête du marché chinois

Si l’IMSLP est implanté dans les pays occidentaux ainsi qu’au Japon et en Corée, le site est pratiquement inconnu en Chine. Barrière linguistique, débit internet longtemps en deçà des standards des autres pays. « À notre époque, il serait insensé pour une entreprise qui travaille dans le secteur de la musique classique d’ignorer la Chine », admet Edward Guo. La pénétration du marché chinois est son prochain objectif. Il aime raconter que c’est au conservatoire de Shanghai, où il a commencé à étudier, à l’âge de 12 ans, qu’il a songé, pour la première fois, à une gigantesque bibliothèque de partitions en libre accès : « À cette époque, en Chine, il était très difficile de se procurer des partitions à étudier. » Des indices du développement chinois de l’Imslp ? Les recrutements récents de traducteurs de l’anglais vers le chinois et les nombreux allers-retours en Chine d’Edward Guo. L’ancien étudiant “geek” transformé en homme d’affaires est en discussion avec l’application Piascore, spécialisée dans le répertoire pour piano. Un tel rapprochement aurait de quoi séduire les 60 millions d’élèves pianistes que compte l’empire du Milieu.

Forte d’une incontestable notoriété et de la gigantesque communauté qu’elle s’est forgée dans le monde musical, l’IMSLP n’est, en revanche, plus seule sur le créneau. La start-up Nkoda a reçu un bel accueil dans le milieu musical : le volontarisme des éditeurs, son catalogue de 30 millions de partitions et le parrainage de personnalités musicales telles que le chef Simon Rattle sont de bon augure. Une concurrence qui prouve la vitalité inattendue du secteur.

* Le projet Gutenberg est une bibliothèque de versions électroniques libres de livres physiquement existants. Les textes fournis relèvent essentiellement du domaine public.
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