Apprendre après le conservatoire

Suzanne Gervais 24/04/2019
Chanteurs ou instrumentistes, solistes ou chambristes… nombreux sont les professionnels à continuer, diplôme en poche, à suivre des cours, plus ou moins ponctuellement, auprès d’un professeur particulier, coach ou conseiller. Une formation au long cours.
Deux fois par an, Simon Graichy s’envole pour Helsinki. Pas question de randonnées dans les fjords ou de pèlerinage dans les pas de Sibelius : il vient travailler avec sa professeure de piano, Tuija Hakkila, avec laquelle il a étudié pendant deux ans, juste après l’obtention de son diplôme au CNSMD de Paris, en 2008. « Ce sont quasiment des retraites monastiques : on passe des journées entières au piano », explique le musicien de 33 ans, qui organise ses séjours en Finlande en fonction des grandes échéances de son année : nouveau programme, enregistrement… Depuis qu’il a quitté les bancs du Conservatoire, ses relations avec son professeur ont tout de même changé : « Je n’y vais pas dans l’optique d’un cours à proprement parler. Je parlerais davantage de coaching, de consultations. » Une oreille extérieure qui lui permet de rompre avec sa solitude quotidienne devant le clavier.

Les chanteurs en première ligne

Entretien de la voix, œuvres en langue étrangère, diction… continuer à prendre des cours est impératif pour les chanteurs. La soprano Sharon Coste, qui enseigne au conservatoire de Bordeaux, a eu un professeur tant qu’elle s’est produite sur scène : « On ne peut pas être son propre juge. Notre regard critique n’a rien à voir avec la confrontation avec un professeur. » Quand elle quitte le Canada pour la France, après ses études, la soprano met trois ans à trouver la bonne personne. « Je l’appelais dès que je préparais un nouveau rôle. Pendant plusieurs heures, on mettait tout en place ensemble et je pouvais ensuite continuer mon travail, seule. » Sharon Coste distingue par ailleurs le professeur « de tous les jours », une oreille régulière pour le travail de fond, des oreilles plus ponctuelles, celles de solistes dont elle a pu suivre les classes de maître.
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Ce fonctionnement se retrouve chez nombre d’instrumentistes. Sa carrière a beau être lancée depuis 2014, le clarinettiste Pierre Génisson profite toujours de ses passages aux États-Unis pour travailler avec son ancien professeur, Yehuda Gilad, à Los Angeles. « Tout musicien a besoin de miroirs », explique-­t-il. Un avis que partage le violoncelliste Marc Coppey : « Quand je faisais partie du quatuor Ysaÿe, il nous est arrivé, jusqu’à assez tard, de consulter nos aînés, comme Walter Levin, premier violon du quatuor LaSalle. » Des séances de travail qui étaient notamment planifiées à l’arrivée d’un nouveau membre.

« Reprendre son cartable »

Guillaume Vincent n’a que 24 ans, mais il est professionnel depuis cinq ans. Ces derniers mois, le pianiste a pourtant ressenti le besoin de « reprendre [son] cartable ». Il vient donc de s’inscrire aux cours de la Chapelle Reine-Élisabeth, en Belgique, qui ont lieu tous les quinze jours : « J’avais besoin de me sentir encadré et écouté dans certaines œuvres solistes, d’être suivi par de bonnes oreilles », confie-t-il. Si, pour d’autres, les conseils de professeurs se font plus rares à mesure qu’ils avancent dans leur parcours, ils demeurent, même ponctuels : indispensables « pour dépoussiérer une œuvre, saisir son architecture, amorcer la construction du son », selon Simon Graichy.

Couper le cordon

Après son examen de fin d’études au Conservatoire de Paris, en juin 2017, le pianiste Ismaël Margain, 27 ans, a eu besoin de souffler. « J’étais ravi de cette autonomie. Pendant huit mois je n’ai pris aucun cours, je n’ai reçu les conseils de personne. » Une phase qu’il juge nécessaire à la fin d’un cursus aussi intense. Pourtant, le besoin d’être écouté et aiguillé a refait surface et le pianiste a repris contact avec son ancien professeur, Michel Dalberto. Ils se voient quatre à cinq fois par an pour roder les programmes les plus lourds, en cours particuliers ou dans une salle de classe du Conservatoire, où il arrive à se faufiler. Ismaël Margain admet que couper le cordon avec le Conservatoire n’est pas facile : « On est très accompagnés pendant nos études supérieures : nous avons des cours tout le temps. Se retrouver seuls, du jour au lendemain, peut être très difficile, surtout pour des instruments solitaires, comme le piano. » Marc Coppey revoit parfois ses anciens étudiants, pour travailler une œuvre, discuter d’un concours, « mais la relation est plus équilibrée, d’égal à égal », note-t-il. Le violoncelliste admet d’ailleurs avoir, lui-même, régulièrement besoin de conseils. « Les retours sur mon travail sont très importants. Tout musicien doit avoir, dans son entourage, des gens qui suivent son évolution, des oreilles de confiance. » Surtout lorsqu’il s’agit de jouer une œuvre en concert pour la première fois : « Un rodage en présence de musiciens de confiance est une mise à l’épreuve indispensable. »

Multiplier les oreilles

Pour autant, se fier à un seul mentor peut brider, et Sharon Coste met en garde contre la fidélité à un professeur : « Un chanteur professionnel ne doit pas hésiter à demander leur avis à d’autres. Aucun professeur ne peut tout faire. Et, avec le temps, il apprend à aimer les défauts de ses élèves… » Un avis que partage Pierre Génisson : « L’écrivain a autour de lui deux ou trois personnes de confiance à qui il fait relire ses manuscrits. C’est pareil pour nous. » Outre son ancien professeur américain, le clarinettiste se fie à l’avis et aux conseils de deux amies : l’une est altiste, l’autre est la pianiste Anna Petron, qui accompagne de nombreux instrumentistes. Pierre Génisson recommande d’ailleurs de ne pas demander conseil uniquement aux musiciens qui jouent du même instrument : « Ils connaissent trop les difficultés techniques, leur oreille est parfois biaisée. » De plus, recevoir les conseils de différents professionnels – professeurs ou collègues – est, pour le baryton Marc Callahan, un excellent rempart à la routine : « Quand on chante trente fois une même œuvre, on a besoin de retrouver l’émerveillement de l’élève qui déchiffre. L’écoute et les conseils d’un nouveau professeur sont alors infiniment précieux. » Et l’apprentissage, passé les années d’école, prend souvent d’autres formes que le traditionnel cours en tête à tête : « Une session de musique de chambre avec des musiciens expérimentés vaut cinquante cours ! » estime Marc Coppey. Des échanges féconds qui s’inscrivent dans la continuité de la relation maître-élève. « On continue d’apprendre, mais pas seulement devant l’instrument », estime Simon Graichy, qui n’hésite pas à solliciter l’avis de son ancien professeur, Michel Béroff, par courriel ou autour d’un café.

Un gouffre financier ?

Prendre des cours après le conservatoire représente un budget important, parfois trop lourd pour le musicien en début de carrière. Et la peine est double pour les chanteurs, qui doivent payer en plus un pianiste chef de chant. « C’est un gros investissement, admet Sharon Coste. Un chanteur qui travaille régulièrement peut dépenser 3 000 euros par saison en cours particuliers et séances avec un pianiste chef de chant. Sans compter les stages qui tournent autour de 1 200 euros la semaine. » Quand les finances ne permettent pas de s’offrir les deux, un très bon chef de chant est apte à parler de technique vocale. « J’ai appris à chanter dans des nuances piano et à ne pas avoir peur de mes suraigus avec un chef de chant », se souvient la soprano. Avant de suivre les cours de la Chapelle Reine-Élisabeth, Guillaume Vincent a économisé : « J’ai mis de l’argent de côté pour payer l’inscription et les allers-retours à Bruxelles. » D’autres misent sur les relations amicales qu’ils ont gardées avec leurs professeurs. Simon Graichy ne paie pas son ancienne professeure finlandaise, mais « apporte une bouteille de vin ».
En chant comme en instrument, pas de cours avec un “nom” à moins de 150 euros. Certains professeurs sont, en effet, de véritables stars de l’ombre : le nom de Jean-Pierre Blivet, surnommé “le prof des stars de l’opéra” (il a formé Natalie Dessay), 80 ans aujourd’hui, a longtemps été sur toutes les lèvres du monde lyrique. Frédéric Faye, professeur de Philippe Jaroussky, est également très prisé. Un secteur qui génère une véritable économie : des coachs en vue demandent jusqu’à 400 euros de l’heure. « Certains professeurs se retrouvent, tout à coup, avec des listes d’attente énormes grâce au bouche à oreille, observe Sharon Coste. Des mentors n’hésitent pas non plus à créer le besoin auprès des musiciens… »

La vie d’artiste, une quête éternelle : cette métaphore tout droit sortie de l’imaginaire romantique reste d’actualité. « Beaucoup de musiciens ont le sentiment que leur recherche ne s’arrêtera jamais », confie Marc Coppey. Preuve que la fin des études ne coïncide jamais avec celle de l’apprentissage.
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