La musique nature d’Hermeto Pascoal

Florent Servia 24/04/2019
Désigné par Miles Davis comme « le musicien le plus impressionnant au monde », le multi-instrumentiste brésilien puise son inspiration dans les paysages de sa région natale.
Au sens courant, le terme d’écologie n’est apparu dans la ­deuxième moitié du vingtième siècle que parce que les hommes avaient perdu de vue la nature. Il fut soudain question de préservation, alors que les bienfaits toujours appréciés de la mise au vert étaient menacés par la course au tout-urbain. Hermeto Pascoal n’a pas attendu le sursaut coupable de ses congénères pour communier avec la nature. Né en 1936, dans l’Alagoas, un État de la région du Nordeste, le Brésilien a tôt fait d’apprivoiser la forêt et les rivières comme un espace de création pour l’imaginaire.

Jeu intuitif

« J’ai commencé à jouer à Lagoa da Canoa, ma terre natale, nous raconte-t-il. Je fabriquais des instruments avec tout ce que je trouvais dans la forêt. Il n’y avait pas d’électricité à l’époque – elle est arrivée quand j’ai déménagé à l’adolescence – et c’est tant mieux. Avec elle, je n’aurais peut-être pas eu la possibilité de mener toutes mes expérimentations. De même, j’ai toujours joué uniquement par intuition, puisque je n’étais en contact avec aucune musique, sinon celle des emboladas [des joutes poétiques ou satiriques généralement accompagnées au pandeiro, NDLR] qui se déroulaient sur le marché près de la maison. Les vaches, les oiseaux et les travailleurs des champs ont été mon premier public. Quand je jouais au bord du lac, les grenouilles venaient m’écouter. Parce que ma musique est totalement naturelle. La nature, c’est la musique ; la musique, c’est la nature. Il n’y a pas de différence. Tout est musique. Je ne suis pas né avec elle. Je suis musique. »

Dialogue avec les animaux

Dans un décor paradisiaque, immergés dans une rivière au bord d’une cascade, Hermeto Pascoal et ses musiciens soufflent la “musica da Lagoa” dans des bouteilles et une flûte. Célèbres, ces images, issues du documentaire Hermeto Pascoal, l’allumé tropical, disent beaucoup de l’ovni Pascoal qui se sert du monde comme source d’une musique créative depuis un demi-siècle, rendant hommage au haricot sec – le feijao –, dialoguant avec les animaux ou utilisant les stalagmites d’une grotte comme des percussions. Un peu plus et il passerait pour un illuminé. Mais celui qui aime être appelé le sorcier – o bruxo – est surtout un musicien admiré, qui donna une direction plus expérimentale à la rencontre entre le jazz et la musique brésilienne, après la vague de la bossa nova, dans les années 1970. À l’époque, il enregistra avec Edu Lobo, Airto Moreira ou Elis Regina, tous trois devenus de grands noms. Miles Davis, lui-même, qui le tenait en haute estime et l’avait désigné comme « l’albinos fou » ou « le musicien le plus impressionnant du monde », lui avait commandé des compositions qu’ils interprétèrent ensemble dans l’album “Live-Evil”, en 1971, avec Herbie Hancock notamment. Écouter Hermeto Pascoal, c’est découvrir le son du chant de la théière à moitié remplie d’eau, c’est entendre des sifflements, des rires délurés et autres bruits buccaux sur des grooves enjoués.

Sorcier du son

C’est certain, o mago (le magicien) n’a pas son pareil, il rend infinie sa créativité en la tirant de ce qui l’entoure. Avec lui, ce sont les limites mêmes de la musique qui sont réévaluées. On en a fait un métier, il la voit au centre de la vie. On l’a vu jouer du Rhodes et d’autres claviers, du bandonéon, de la flûte, des percussions et d’autres objets fabriqués destinés à être des instruments de musique, et, pourtant, il les rendrait presque superflus. Il aurait pu faire sans ou les inventer lui-même. Hermeto Pascoal, c’est le frère adolescent qui vous fatigue chaque jour à table quand il se sert de couverts pour improviser des rythmes. Le talent en plus. Le Brésilien nous rappelle que la musique est constamment autour de nous. Impression qu’il traduit par l’imitation des sons qu’il perçoit. L’« aura sonore », conceptualisée alors qu’il n’était encore qu’un enfant, ne dit rien d’autre : Hermeto fait ressortir la mélodie de la voix des gens pour montrer qu’ils chantent quand ils parlent. Le corps et la nature ont leurs mystères et ce sorcier du son en explore les nuances. Comme il le dit, « ma musique vient d’un autre endroit, qui se passe des technologies modernes ».

Retrouvez Hermeto Pascoal sur Qwest TV :
Hermeto Pascoal, l’allumé tropical (documentaire)
Hermeto Pascoal e grupo à Jazz à Vienne, 2018 (concert).

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