Lola Kirchner, scénographe par nature

Metteuse en scène et agricultrice, deux professions qui s’accordent à merveille au caractère bien trempé de Lola Kirchner. Collaboratrice régulière de l’Arcal ou du Palazzetto Bru Zane, elle est aussi présidente de l’Adear de Haute-Garonne, un réseau d’accompagnement à l’installation des nouveaux agriculteurs.
Son exploitation de huit hectares ? Lola Kirchner en parle comme d’autres décriraient un tableau. S’attardant sur les couleurs. La composition. Les motifs. La ligne d’horizon. Les yeux fermés, on imagine un paysage du Midi à la Renoir. Avec ses bas de vallons lourds et humides. Sa forêt ombrageuse. Ses coteaux luminescents bordés d’herbes sèches. Son verger où pâturent les bêtes… Pas de doute, Lola Kirchner sait vous planter un décor. Peut-être parce que, à 31 ans, ce petit bout de femme, au sourire toujours plus grand qu’elle, en a fait son métier. Lorsqu’elle ne s’occupe pas des plantations de son domaine, elle parcourt les routes pour mettre en scène des opéras. Ou en assurer la scénographie. Comme pour ce Fantasio d’Offenbach, avec lequel elle tourne en ce moment aux Pays-Bas, avec la troupe Opera Zuid. Elle en a signé les décors et les costumes, aux côtés du metteur en scène Benjamin Prins. « Lola a un rapport très immédiat aux choses, concède ce dernier. À l’objet, dont elle tire une poésie infinie. Une immédiateté qui n’est sans doute pas étrangère à son rapport très profond à la nature. »
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Un chapiteau sur l’exploitation familiale

La nature. Voilà la voie de Lola. Poussée telle une herbe folle au milieu de la ferme de ses parents, en Haute-Garonne. « Mon père élevait des moutons qui transhumaient quatre mois dans les montagnes », confie l’intéressée. Des Pyrénées, elle n’aura jamais su se détacher vraiment. Même lors de ses études d’art, qui la menèrent de La Souterraine, dans la Creuse, jusqu’en Alsace, en passant par Paris. « À toutes les grandes vacances, je retrouvais mes montagnes avec bonheur », laisse-t-elle échapper dans un rire gorgé de soleil. En 2009, son diplôme de scénographie en poche, elle commence à enchaîner les productions. D’abord avec le festival de théâtre Nuits de Joux, à Pontarlier. Puis avec plusieurs compagnies de cirque, telle Cirque Pardi !, dont elle accueillera le chapiteau en 2011 sur l’exploitation familiale. De spectacles itinérants en productions d’opéra, Lola ne manque jamais une occasion de revenir donner un coup de main à son père et à son frère à la ferme du Garrousset. Elle y croise également de nombreux jeunes venus apprendre le métier d’agriculteur. Sa mère, qui ne travaille pas à la ferme, est dans le social. Chez les Kirchner, développement durable rime avec entraide. Peut-être est-ce de là que Lola tire son goût des aventures collectives. « Avant de choisir la scénographie, j’avais fait des études de dessin. Mais c’était un chemin trop solitaire. J’avais besoin de construire une œuvre à plusieurs. De voir ce qu’était une troupe. » Elle en fera l’expérience dès 21 ans, en intégrant, parallèlement à ses études, le Groupe Merci, compagnie de théâtre toulousaine qui l’avait fortement impressionnée dix ans plus tôt, lorsqu’elle avait vu, à peine sortie de l’enfance, leur spectacle La Mastication des morts.

Prélever sans cultiver

Si elle admet certains points communs entre l’expérience du collectif dans le monde du spectacle et celui de la ferme, elle y voit aussi une différence fondamentale : « Les relations au théâtre sont très fortes, mais restent sur un temps relativement court à l’échelle du monde paysan. Au début, j’ai beaucoup souffert des fins de créations. Cela n’existe pas dans mon milieu agricole. On est un groupe qui dure. Et l’autre différence, qui n’est qu’un rappel à l’humilité dont on doit faire preuve face à la nature, c’est que l’humain est toujours imprévisible. Mais les éléments le sont mille fois plus. » C’est dans ce même souci d’humilité qu’elle a acquis, il y a trois ans, son domaine de huit hectares, entre Toulouse et les Pyrénées. Avec pour objectif d’y développer son propre projet agricole, “Un brin d’envie” : un écosystème dans lequel on prélèverait sans cultiver. Où les mauvaises herbes – ou du moins ce que l’on nomme ainsi – pourraient être reconsidérées à leur juste valeur de nourriture comme de soin. En privilégiant le circuit court et avec l’aide d’une vétérinaire locale, elle travaille à réduire l’utilisation d’antibiotiques dans l’élevage, en substituant à ces derniers des plantes aux vertus médicinales. Autour d’elle, 21 éleveurs soutiennent déjà son projet. Du pain sur la planche. Mais pas de quoi l’effrayer. Avec son conjoint berger de haute montagne, elle a l’habitude des emplois du temps compliqués. Et puis, « les plantes, ce n’est pas comme les animaux. On peut les oublier de temps en temps. Ce qui compte, c’est d’anticiper. » Avant de partir aux Pays-Bas, elle a ainsi mis en place un vaste système de récupération et de redistribution des eaux de toiture. Pas question d’abandonner la scénographie, donc. Et encore moins depuis que l’opéra et l’opérette sont entrés dans sa vie. « C’est Pierre-André Weitz [le scénographe d’Olivier Py, NDLR], mon référent aux Arts déco de Strasbourg, qui m’a inoculé le virus, explique-t-elle. Lorsqu’il nous parlait d’opéra, c’était irrésistible. On le sentait retomber en enfance. Et nous avec. »
Cette âme d’enfant, elle l’a mise au service du Palazzetto Bru Zane, à Venise, en mettant en scène, l’an dernier, deux de ces opérettes oubliées dont le Centre de musique romantique française s’est fait une spécialité : “Deux bouffes en 1 acte”. À la demande de l’institution, elle remettra le couvert le mois prochain, au théâtre Marigny à Paris, avec un nouveau diptyque : Sauvons la caisse de Charles Lecoq et Faust et Marguerite de Frédéric Barbier. Un projet qui l’enchante tout autant. « Tout comme l’Arcal*, pour laquelle j’avais travaillé précédemment, le Palazzetto est intéressé par des petites formes, qui puissent tourner facilement et être accessibles au plus grand nombre. Je me suis tout de suite reconnue dans cette démarche. » Une démarche plus écoresponsable, aussi. Même si Lola le reconnaît : il y aurait encore beaucoup à faire dans le milieu du spectacle vivant. « Par exemple en jouant davantage en extérieur et en journée, pour éviter les dépenses d’éclairage. »

* Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique.
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