Crise au conservatoire de Colmar

Suzanne Gervais 07/05/2019

La rétrogradation de la directrice du conservatoire de Colmar (Haut-Rhin) divise les enseignants et le silence de la municipalité fait polémique. Entre rumeurs, fausses informations et prises de positions politiques, l’affaire a perdu la discrétion à laquelle tenait la mairie.

Dire que l’ambiance est dégradée au conservatoire (CRD) de Colmar relève de l’euphémisme. 52 professeurs, deux camps. L’un est favorable à la décision prise par la mairie lors du Conseil municipal du 25 mars : décharger de ses fonctions Hélène Sanglier, directrice depuis 2014, et la rétrograder au poste de directrice adjointe. L’autre soutient sa supérieure et conteste fermement ce qu’il estime être une mise au placard injustifiée.

"Dysfonctionnements en interne"

Sur les raisons de ce changement, la mairie se contente d’évoquer des "dysfonctionnements en interne" et des "tensions" entre une partie des professeurs et leur direction. Un malaise qui couvait, selon la Ville, depuis 2016. "La situation est dégradée depuis deux, trois ans", estime également un professeur de cuivre, qui évoque les cas de collègues tombés en dépression. Une médiation a été mise en place par la mairie, en septembre dernier, suite à un signalement de la médecine de travail. "Vingt personnes sur 52 ont été déclarées en souffrance", assure l’enseignant. Mais une de ses collègues critique quant à elle la manière dont s’est déroulée la médiation : "On nous a proposé d’aller à des entretiens individuels avec une personne soi-disant neutre. Quand je disais que tout allait bien, elle ne prenait pas de notes… Il y a eu un amalgame entre le nombre de personnes qui se sont manifestées auprès de cette médiatrice, soit 27 professeurs, et ceux qui ont été déclarés en souffrance. Or, tous ceux qui sont venus discuter ne souffraient pas de leur direction, loin de là !" Pour une autre collègue, qui a, elle aussi, souhaité garder l’anonymat afin de ne pas, dit-elle, "subir de pression de la part de la mairie", la médiation était à charge. "Elle a servi à alimenter les tensions plus qu’à les apaiser. La médiatrice a parlé de l’équipe de professeurs comme si nous étions tous en dépression !" A la suite du rapport de la médiatrice, 22 professeurs ont ainsi adressé à la mairie un courrier assurant que les rapports avec leur direction se passaient bien. Sans réponse. La médiation n’aurait par ailleurs pas été menée par un médiateur agréé.

La mairie silencieuse

Le manque de communication de la mairie vis-à-vis des employés du conservatoire a en tout cas été mal perçu. « La ville a communiqué par voie de presse ou sur Facebook [Gilbert Meyer, le maire (LR), a publié un texte sur sa page Facebook NDLR] avant de nous avertir de quoi que ce soit ! » s’indigne l’enseignante. Contactés par nos soins, Gilbert Meyer, maire (LR) de Colmar, et Cécile Striebig-Thevenin, adjointe en charge de la Culture, n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet. A la mairie de Colmar, on déplore que la presse se soit mêlée d’un dossier "qui devait rester en interne" : "Nous voulions rester discrets sur cette affaire, estimant qu’il s’agissait une situation individuelle qui n’avait pas à être ainsi exposée, par respect pour madame Sanglier." La mairie estime par ailleurs que la relation de la directrice à la municipalité ne concerne en aucun cas les professeurs. Mais l’arrivée d’une directrice intérimaire, Françoise Guillon-Fontaine, placée en attendant le recrutement, en cours, d’une direction pour la rentrée prochaine, ne plaît pas à une partie des enseignants. "Cette personne n’a aucune connaissance musicale, déplore certains. Le fait qu’elle soit assistée d’un collège de professeurs volontaires aux fonctions indéterminées n’est pas de nature à apaiser les tensions…" Beaucoup de questions donc, et peu de réponses.

La fin des privilèges ?

Selon les professeurs qui soutiennent Hélène Sanglier, l’ancienne directrice a "dérangé" car elle aurait remis en cause "les privilèges acquis par une poignée d’anciens sous la direction précédente, notamment dans la perception de certaines indemnités." Un enseignant se souvient que certains collègues "ne se gênait pas pour très mal parler à la directrice lors des réunions du conseil pédagogique." Ce même musicien assure qu’Hélène Sanglier, qui enseignait le violon au conservatoire avant d’être nommée directrice, est "quelqu’un d’honnête et d’audacieux, qui tient à ses idées. Or, certains ne supportent pas d’être remis en question." D’autant que l’ancien directeur, Eugène Maegey, est resté à ce poste pendant une trentaine d’années. Pour d’autres, c’est le fait que la directrice soit une femme qui poserait problème. Contactée par nos soins, Hélène Sanglier n’a pas voulu commenter la polémique entre les professeurs. "Il est devenu très compliqué, voire dangereux, de diriger des conservatoires, se contente-t-elle de répondre. La profession comporte encore des professeurs - pas beaucoup, mais suffisamment pour avoir un pouvoir de nuisance conséquent - qui n’ont pas compris que les missions des conservatoires avaient évoluées. L’équipe pédagogique du CRD est formidable, c’est bien pour cela que je m’étais engagée auprès d’elle. Mon histoire sort dans la presse, mais il y en a eu d’autres, plus discrètes, mais bien connues de la profession, qui indiquent que diriger un conservatoire est une gageure…"

Une ouverture de poste contestée

L’affaire a vite pris une dimension politique. A la mairie, les élus de l’opposition n’étaient pas favorables à un tel traitement. "Il m’a en semblé extravagant d’apprendre par voie de presse [dans les colonnes des Dernières Nouvelles d’Alsace NDLR], la veille du Conseil municipal, que la directrice du conservatoire était rétrogradée au poste de directrice adjointe", raconte Victorine Valentin (Un Nouvel élan). L’élue socialiste soulève également des questions de forme. "En vertu du "principe d’égal accès à la fonction publique", le nouveau poste d’adjoint devrait faire l’objet d’une publicité obligatoire avant d’être pourvu. C’est une décision moralement contestable, voire attaquable en justice." Victorine Valentin a d’ailleurs saisi le préfet pour contrôler la légalité de la décision. Maître Didier Clamer, l’avocat d’Hélène Sanglier, insiste lui-aussi sur l’opacité de l’ouverture du poste d’adjoint : "Les démarches pour la création du poste ont été engagées après que ma cliente ai été déchargée de ses fonctions. C’est un poste créé de toutes pièces pour la circonstance !" D’autres soulignent un paradoxe entre la création d’un poste de cadre et les besoins urgents du conservatoire. "En avril 2018, un courrier signé de tous les professeurs a été envoyé à l’adjointe à la Culture, disant que nous avions besoin de personnel au secrétariat et de personnes pour la manutention pendant les concerts. Nous n’avons jamais eu de réponse, rappelle l’une des deux professeures qui a souhaité gardé l’anonymat. Il est étonnant de créer un tel poste en période de disette." Un sentiment que partage Victorine Valentin : « Quitte à créer un poste, le plus logique mairie aurait pu ouvrir un poste de directeur adjoint et y nommer quelqu’un pour seconder la directrice."

Pour d’autres, le sort d’Hélène Sanglier ne serait que le début d’une stratégie de la mairie pour déclasser le CRD et réaliser, ainsi, des économies. Une piste qui paraît plausible pour plusieurs enseignants, mais que la Ville dément. "Nous sommes très à l’étroit dans nos bâtiments, qui ne correspond plus à nos effectifs et à l’évolution des pratiques, soupire une professeure. Or, le maire n’est absolument pas à l’écoute de ces problèmes. On préfère provoquer une cabale contre la directrice et destabiliser tout un établissement." L’avocat de l’ancienne directrice a formé un recours gracieux contre la décision de la mairie, pour non-respect de la procédure "et en raison du caractère de sanction disciplinaire déguisé de cette procédure". Il n’a, à ce jour, reçu aucune réponse du maire de Colmar. La mairie a jusqu’au 26 mai pour prendre position. Une chose est sûre : au conservatoire de Colmar, l’heure est à l’incertitude.

Suzanne Gervais

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