À Istanbul, la musique résiste à la politique

29/05/2019
Face à l’autoritarisme du pouvoir et à la crise économique, les musiciens turcs rivalisent d’invention. Création de nouveaux lieux, public plus jeune… l’optimisme reste de mise.

C’est un quartier de petites ruelles enchevêtrées qui défilent de part et d’autre de la rue Istiklal, grande artère piétonne de la métropole turque. L’ancien quartier des Grecs, des Juifs, des Arméniens et des marchands européens, qui festoyaient joyeusement dans ce faubourg que l’on appelait autrefois Pera, lieu de négoce mais aussi de débauche avec ses meyhane, restaurants typiques où le raki, alcool anisé, coulait à flots. Beyoglu, c’était aussi le cœur d’Istanbul-la-joyeuse, lorsque la ville respirait au rythme du boom économique des années 2000, période de croissance et d’échanges. Époque où des milliers d’étudiants étrangers, bénéficiant du programme Erasmus, alors tout juste élargi à la Turquie, déambulaient dans les rues du quartier et profitaient des petits prix pour écouter les meilleurs musiciens de jazz pour moins de trois euros, au Mitanni par exemple, troquet d’habitués face au lycée français Sainte-Pulchérie.

Contexte sécuritaire

Mais Beyoglu-la-rebelle a perdu de sa superbe. Sous l’impulsion du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateurs, au pouvoir), la municipalité a multiplié les règlements limitant l’installation de terrasses, tandis que les taxes sur l’alcool ont explosé…
Et les dernières années ont été particulièrement dures pour cet îlot de la vie nocturne stambouliote : vague d’attentats, tentative de coup d’État le 15 juillet 2016, crispation du régime de Recep Tayyip ­Erdogan, ancien Premier ministre devenu président qui a mis en place une monocratie de plus en plus autoritaire…

Aujourd’hui, les étudiants étrangers sont moins nombreux, la crise économique frappe durement le portefeuille des Turcs et Beyoglu a changé de visage.
Pour preuve, le mythique Babylon, salle de concert incontournable et phare de la musique alternative pour toute une génération, a été racheté par un grand groupe et a quitté le quartier pour prendre ses aises à Bomontiada, ancienne friche industrielle transformée en centre culturel bobo et cher, où l’entrée se fait, époque sécuritaire oblige, en passant par des détecteurs de métaux.
Pourtant, Elif Cemal, l’une des programmatrices du Babylon, maintient la barque à flot : « Avec tous les événements de ces dernières années, nous sommes devenus des spécialistes de la gestion de crise », soupire-t-elle. Annulation de concerts au lendemain de la tentative de putsch, chute de fréquentation au plus fort de la vague d’attentats…
Comme de nombreux acteurs dans l’événementiel, après l’horreur, il a fallu repenser le dispositif de sécurité pour rassurer les artistes comme le public. Elle observe toutefois un regain d’activité depuis un an : « Les gens se sentent en sécurité ici, c’est une forme de campus protégé. Avec la chute de la lire turque, nous avons plus de mal à payer les cachets des artistes étrangers, qui sont donc moins nombreux, mais, paradoxalement, cette crise a permis de donner plus de place à la scène musicale locale très dynamique. »
Après avoir fait salle comble en présentant des artistes comme Patti Smith ou Manu Chao, elle programme de plus en plus de groupes de Turquie comme ­Palmiyeler, Ezhel ou Gaye Su Akyol.

“Bulle” culturelle

« La scène musicale a toujours su s’adapter », confirme Burak Baysun, qui travaille depuis longtemps pour le plus grand disquaire indépendant du pays, dans le quartier de Cihangir. « J’ai vécu en Grèce et en Palestine, dans des contextes également difficiles, mais Istanbul est vraiment unique. Il y a des groupes qui continuent, quoi qu’il arrive, à faire de la musique. On peut y voir une forme de cynisme très “classe moyenne”, mais on peut aussi l’interpréter comme une forme de résistance aux aléas politiques et une priorité absolue donnée à la recherche esthétique », explique-t-il.
À quelques pas du disquaire, Harun Tekin sirote un thé à la terrasse du Kaktüs, un café où les jeunes Turcs aisés aiment à être vus. Chanteur depuis vingt ans et soliste du très populaire groupe Mor ve ­Ötesi, il a vécu les transitions du secteur musical, et son groupe a réussi à renouveler son public : « Quand on regarde la répartition par âge de nos auditeurs sur Spotify, on se rend compte, par exemple, que la classe d’âge des 18-25 ans est très bien représentée », observe-t-il.
Il s’inscrit en faux contre les interprétations hâtives : « Les crises politiques ont évidemment un effet, mais les évolutions technologiques ont tout autant bouleversé le champ musical ces dernières années. » Résolument optimiste, il a monté un nouvel espace de création musicale, DasDas, dans un endroit assez éloigné du centre-ville, sur la rive asiatique : Atasehir, un quartier plutôt résidentiel, hérissé de gratte-ciel, où personne n’aurait imaginé, il y a quelques années, l’apparition d’une vie culturelle…
Un symbole de la recomposition du ­paysage musical comme il y en tant d’autres : la popularité croissante des salles de concert installées dans des centres commerciaux, de grande qualité acoustique, mais sans âme ; une sphère musicale hétérogène et géographiquement éclatée dans la ville, qui se coupe de la réalité politique ; une petite “bulle” culturelle dans le quartier laïc de Kadiköy, sur la rive asiatique, dont les nombreux bars et cafés tentent de remplacer, avec plus ou moins de succès, les anciennes salles enfumées de Beyoglu…

Variété des styles musicaux

Bülent Forta fait de la résistance à Beyoglu. Créateur d’un label indépendant, AdaMüzik (ada signifie “île” en turc), il gère ses activités à partir du grand café éponyme de la rue Istiklal et d’un studio d’enregistrement poussiéreux à deux pas de là. Objectif : représenter la diversité musicale de la Turquie, une ambition qui se décline également avec l’organisation d’un festival alternatif, Burada müzik var (Par ici la musique !). « La Turquie a un patrimoine culturel très riche : c’est un pays de migration qui regroupe de nombreuses cultures et religions, des Tcherkesses, des Lazes, des Bosniaques, des Kurdes… La Turquie a vécu depuis des siècles l’influence de l’occidentalisation avec les opéras, les symphonies et le jazz, sans oublier la musique du saray, le palais impérial, qui s’est développée en opposition à la musique populaire. »
Mais les objectifs de Bülent Forta ne sont pas toujours aisés à réaliser : « En trente ans d’existence, nous avons bien sûr connu des difficultés : albums censurés, difficultés financières… L’industrie musicale n’est pas très développée ici, les majors n’ont pas envahi le marché. Ce sont plutôt les petits labels indépendants qui assurent la production : AdaMüzik en fait partie. Nous ne faisons pas de la musique mainstream, mais plutôt de la musique qui reflète la diversité culturelle, politiquement engagée et contestataire. »
La variété des styles musicaux qu’il produit est sans doute la preuve la plus éclatante de cet engagement : du piano classique de Fazil Say à la voix de Jehan Barbur, en passant par la guitare acoustique de Kaan Tangöze, chanteur du légendaire groupe Duman… À l’image de Babylon, les producteurs d’AdaMüzik ont bien conscience de contribuer à la « fabrication d’une culture ».

Censure marginale

Si la censure est présente dans la musique comme dans d’autres domaines de création, elle reste reléguée à la marge : « Les messages de résistance sont à lire entre les lignes, il y a un potentiel critique qui n’a pas forcément besoin de porter des messages directs », explique Burak ­Baysun, le disquaire. Son ami Olcayto Art ne le contredirait pas. Pour le rencontrer, il faut prendre le bateau pour rejoindre les rives de la paisible île de Burgaz, dans l’archipel des îles des Princes, l’un des arrondissements d’Istanbul. C’est ici que ce joueur de saz – une sorte de luth à long manche que l’on retrouve essentiellement dans la culture musicale alévie, l’une des spiritualités anatoliennes – a décidé de se consacrer à la musique, qui est pour lui un art de vivre.
Loin de l’ego des grandes stars, c’est un touche-à-tout qui parvient à faire sonner avec harmonie tout ce qui possède une corde. « Il y a quelques années, l’un de mes albums a été censuré par le Haut Conseil des radios et télévisions de Turquie, huit morceaux ont été supprimés… et on ne te fournit jamais d’explication. Mais personne ne prend cela au sérieux. Ça n’a plus vraiment de sens de se faire censurer », commente le musicien avec un haussement d’épaules.
Dans un pays où les revendications identitaires sont souvent perçues comme une menace à l’unité nationale, la censure en deviendrait presque un gage de qualité. Cela ne l’a d’ailleurs jamais empêché de continuer à se produire ici et ­ailleurs­ : « J’ai donné des concerts devant des milliers de personnes, tout comme il a pu m’arriver de terminer avec trois musiciens devant une salle vide. » Malgré les difficultés, sa motivation n’en paraît pas affectée, car l’essentiel est sans doute de continuer, par la musique, à faire vivre sa culture.

Les ruelles de Beyoglu ne seront peut-être plus jamais les mêmes, mais la scène musicale turque, elle, devrait résister, encore une fois, aux tempêtes du moment. « Babylon a abandonné Beyoglu », regrette le disquaire Burak Baysun, déçu du départ de la mythique salle vers un quartier sans âme. « Mais la Turquie est un pays surprenant, poursuit-il en souriant. Il y a toujours eu des tensions politiques. Même en période de coup d’État, la vie musicale n’a jamais cessé. Malgré une atmosphère politique de plus en plus fascisante, la production musicale turque augmente et, mieux encore, elle continue à se diversifier. »

par Céline Pierre-Magnani et Alexandre Billette (Istanbul, correspondance)

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous