Patrick Souillot : « En Turquie, le nationalisme est présent jusque dans les orchestres »

Suzanne Gervais 29/05/2019
Le chef français Patrick Souillot est depuis onze ans premier chef invité de l’orchestre symphonique d’Eskisehir.
Quelle est la particularité de la vie musicale classique en Turquie ?

Elle est totalement étatisée. L’Opéra central a ses orchestres, à Ankara et à Istanbul, qui dominent la vie musicale. La plupart des autres orchestres, comme celui ­d’Izmir ou le JSO – orchestre présidentiel fondé par Atatürk – sont des émanations de cet ­Opéra d’État. Mais certaines formations sont dans la tourmente. À l’université Bilkent d’Ankara, l’orchestre de professionnels marchait très bien, il a beaucoup enregistré, mais, aujourd’hui, il n’a plus de directeur musical. Cette situation est directement liée à la mise au pas, par le gouvernement, de toutes les universités.

Quel est le public des concerts de musique classique ?

La musique classique occidentale ne fait pas partie de l’éducation de la majorité de la population. Elle concerne essentiellement les intellectuels, les fils de professeurs et les cadres. Ce sont eux, le public des concerts. Cela n’empêche pas qu’il y ait des écoles de violon et de piano formidables. Mais pour se perfectionner, les futurs professionnels continuent leur formation supérieure à l’étranger : en Allemagne, en Italie, en Russie… Pourtant, à côté de cette ouverture internationale pendant les études, il y a très peu de diversité dans les orchestres. Quasiment 100 % des musiciens sont turcs.

Quelle est la relation d’Erdogan à la musique ?

La musique classique n’est clairement pas sa priorité. Il valorise uniquement les musiques traditionnelles. Et si elle ne s’attaque pas directement aux orchestres, sa politique leur met des bâtons dans les roues. Le gouvernement a instauré une assurance obligatoire, à laquelle tout orchestre doit souscrire lorsqu’il invite des chefs ou des solistes étrangers. Son coût est tellement élevé que les phalanges cessent peu à peu de faire venir des artistes. C’est voulu. Si vous allez sur le site inter­net du JSO, tous les solistes et les chefs sont turcs. Quand ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a une raison diplomatique. Le nationalisme est présent jusque dans la programmation, où les œuvres de jeunes compositeurs, souvent proches du pouvoir, sont de plus en plus jouées.

SG    Y a-t-il des contre-exemples ?

L’orchestre que je dirige, à Eskisehir, est une phalange municipale, indépendante du pouvoir central. Il faut dire qu’Eskisehir est une ville d’opposition où le maire met la culture au premier plan : il a notamment fait construire un théâtre pour les enfants. Il faut vraiment avoir l’appui d’une personnalité politique locale forte pour faire vivre un orchestre autonome. Depuis quelques années, on observe que les musiciens des grands orchestres d’État essayent de partir. À Eskisehir, où le fonctionnement est plus libéral, on en recrute beaucoup. Pourtant, un poste à l’orchestre de l’opéra d’Ankara paye bien : entre 6 000 et 8 000 lires turques (entre 850 et 1 150 euros) par mois, mieux qu’un professeur d’université

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous