Catherine Ruggeri : « La musique est un sport de combat »

Antoine Pecqueur 29/05/2019
Présidente du comité de pilotage du futur Centre national de la musique (CNM), Catherine Ruggeri détaille, en exclusivité pour La Lettre du Musicien, l’état d’avancement du projet. Le lancement du CNM est prévu le 1er janvier 2020.

Catherine Ruggeri nous reçoit rue de Valois. À quelques pas du bureau du ministre, Franck Riester, la présidente du comité de pilotage du Centre national de la musique (CNM) nous accorde deux heures d’entretien pour faire le point sur la création de cet établissement public qui devrait réunir l’ensemble de la filière musicale. Financement, gouvernance, mission… l’ancienne énarque, passée par le Centre national du livre, aborde les sujets clés.

Vous aviez participé en 2011 à l’association de préfiguration d’un Centre de la musique. Pourquoi le projet avait-il avorté ?

La création d’un centre avait déjà tout son sens, la musique étant l’un des rares domaines dans la culture où un tel type d’établissement n’existe pas. D’autant que le secteur musical traversait à l’époque une crise majeure liée au développement du piratage… Mais le projet était sans doute trop ambitieux d’un point de vue financier. L’idée était de récupérer de l’argent du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), or le milieu du cinéma est très puissant et ne s’est pas laissé faire, il sait se faire entendre par l’État – rappelons qu’il y a 800 millions d’euros de taxes pour ce secteur. En outre, il était sans doute trop tôt pour réunir les secteurs lucratifs et non lucratifs. Mais, depuis, l’écosystème a évolué : il y a pour les acteurs du secteur non lucratif une difficulté de plus en plus grande à obtenir des financements publics. La mondialisation galopante nous oblige aujourd’hui à lancer ce Centre. C’est maintenant qu’il faut le faire, dans cinq ans il sera trop tard.

Que va regrouper le Centre national de la musique ?

Le CNM va réunir cinq structures existantes. Elles seront dissoutes puis intégrées au sein du CNM, et perdront dès lors leur appellation, sous réserve, bien sûr, de l’approbation par leur conseil d’administration. Commençons par le Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV), qui est la base. À cela s’ajoute le Burex : à mon avis, un CNM sans Burex n’aurait pas de sens. Il est indispensable de s’appuyer sur la structure chargée de l’export. Nous intégrerons aussi l’Irma, qui a un rôle d’observateur du secteur, mais qui a actuellement peu de moyens. Il est urgent que le milieu puisse disposer de données fiables, robustes. Aujourd’hui, il y a des études disparates, fournies généralement par des sociétés de conseil anglo-saxonnes qui font leurs enquêtes dans le sens de leurs clients. Nous avons besoin de connaissances neutres, objectives ; l’observation du secteur est une mission forte du CNM. Les deux autres structures sont le Fonds pour la création musicale, et le Club action des labels et des disquaires indépendants français (Calif), chargé du Disquaire Day, qui soutient le disque vinyle.

De quels moyens va disposer le CNM ?

L’addition de ces cinq structures représente 55 millions d’euros, dont 38 millions d’euros venant du seul CNV. Lorsqu’elle était ministre de la Culture, Françoise ­Nyssen avait annoncé en plus 20 millions d’euros de financements publics. Ce montant est resté stable. L’idée est de répartir ces 20 millions en quatre axes : 5 millions pour la création, 5 millions pour l’export, 5 millions pour l’innovation et 5 millions en soutien au spectacle vivant. Les parlementaires ont demandé que cette somme soit inscrite au projet de loi de finances (PLF). Il faut attendre fin juillet pour que ce montant soit acté par une lettre du Premier ministre. Bien sûr, cela va supposer de négocier avec les services de Bercy, comme c’est toujours le cas. Mais je leur dirai qu’il est absurde de créer un établissement public sans lui donner des moyens. On doit élargir le CNM bien au-delà du CNV existant. L’établissement devrait compter environ 90 salariés.

Comment trouver cet argent, alors que le gouvernement réduit les dépenses publiques ?

Nous avons plusieurs possibilités : soit de l’argent frais du budget de l’État, soit une partie d’une taxe parafiscale. En l’occurrence, il y a plusieurs pistes : la taxe Toce, qui existe, mais qui a été reversée en 2019 au budget de l’État, ou la taxe sur les Gafam, qui doit entrer en vigueur en 2020 et qui est légitime car les Gafam utilisent la musique. Il y a donc un lien évident redevable-assujetti. Mais le risque est que les demandeurs se précipitent sur ce guichet. Il y a la taxe YouTube, mais qui a été affectée au CNC, ce qui rend les choses compliquées et le montant n’est pas très important, autour d’une dizaine de millions d’euros. Il faudra finalement cibler un angle bien précis, car je fais mien ce principe : plus il y a de fronts, plus on risque de perdre la guerre. Je suis, en outre, favorable à une homogénéité budgétaire : un bon impôt a une assiette large et un taux faible.

Quels rôles vont jouer les organismes de gestion collective, comme la Sacem, la Spedidam, l’Adami ?

Il y a 27 organismes en tout, qui sont partenaires du CNM. Ils vont donc y participer. Rappelons qu’ils ont des missions d’intérêt général : 25 % des revenus des ayants droit sont gérés par ces organismes dans ce but.

Quel rôle va avoir le CNM en ce qui concerne les crédits d’impôt liés au secteur (phonographique et spectacle vivant) ?

Le CNM va récupérer leur gestion. C’est un atout, car cela va permettre davantage de transparence. Et surtout, le but du CNM sera de consolider ces crédits, d’autant plus qu’on a récemment vu des genres comme le spectacle d’humour exclu des dispositifs de crédit d’impôt.

Quelle va être la gouvernance du CNM ?

Le CNM sera un établissement public à caractère industriel et commer­cial (Épic). Je plaide pour l’efficacité en matière de gouvernance. C’est-à-dire qu’il faut un conseil d’administration restreint en nombre, où l’État est majoritaire, avec aussi une représentation des salariés, des Drac et des collectivités territoriales. Il y aura six représentants du monde professionnel. Nous irons dans un autre sens que les préconisations du rapport de Pascal Bois et Émilie Cariou. À mon avis, il ne faut pas pléthore de personnalités qualifiées. À côté de l’État, quatre collèges représenteront les producteurs phonographiques, les producteurs de spectacle vivant, les créateurs et les artistes interprètes. Laurent Roturier (directeur régional des affaires culturelles en Occitanie) a eu en outre une très bonne idée : que chaque Drac soit le délégué territorial du CNM.

Êtes-vous favorable à l’extension du système de la taxe sur la billet­te­rie, actuellement en place dans la variété, au secteur non lucratif et donc à la musique classique ?

À titre personnel, je suis favorable à l’étude de cette hypothèse. Mais une taxe à quel taux ? Comment la faire payer à des établissements subventionnés à 95 % ? Si je suis favorable à cette piste, ce n’est pas pour une question d’argent. Il faut se poser aujourd’hui la question de ce qu’est la musique. On voit que les barrières entre les genres s’estompent de plus en plus. Il faut prendre en compte cette réalité. En outre, si la taxe est élargie, cela donnerait un ancrage plus fort au CNM.

Il reste quand même une opposition forte entre les structures lucratives et non lucratives…

Avec la création du CNM, je me rends compte que la musique est un sport de combat ! Il y a toujours de fortes réticences à l’égard du caractère commercial du secteur. Il y a aussi les acteurs proches de l’économie sociale et solidaire qui craignent qu’en donnant des moyens au lucratif on n’assèche les territoires. Je comprends qu’il y ait des inquiétudes et je les écoute.

Ces inquiétudes portent notamment sur la concentration des acteurs dans le secteur des musiques actuelles…

Tout d’abord, il faut bien être précis dans les termes que l’on emploie. Peut-on qualifier cette concentration d’abus de position dominante ? Clairement non. De concurrence déloyale ? Là, cela devient plus subtil. Le contexte actuel place les structures les plus petites dans des positions de plus en plus difficiles. Il y a aussi la question des logiciels de billetterie et des données qui vont avec : il faut faire ce qui a été dit dans le rapport Colin, qui date déjà de 2013. C’est aussi pour cela qu’il me semble indispensable que le CNM ait des moyens importants en matière d’innovation. Nous devons essayer de corriger les excès du marché, le réguler, au sens large du terme.

Qu’en est-il des missions d’éducation artistique et culturelle ? Doivent-elles être intégrées au CNM ?

Dans ses missions, le CNM est très axé sur l’offre. Cela peut donc être pertinent d’avoir aussi un volet consacré à la demande, avec l’éducation artistique et culturelle. Mais attention, le but n’est pas de remettre en cause les crédits existants du ministère de la Culture ou des collectivités dans ce domaine. Nous pourrions, par exemple, travailler sur la formation de médiateurs. Il en est de même pour le patrimoine. Nous avons un rôle à jouer pour le valoriser, en aidant, par exemple, la recherche sur les sujets patrimoniaux, comme les instruments d’époque. Nous devons avoir un rôle complémentaire des autres acteurs publics.

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