Fondations privées : des récompenses exorbitantes

Suzanne Gervais 29/05/2019
Le montants des prix et le choix des lauréats interrogent : quelle est l’utilité de ces distinctions et comment sont-elles octroyées ?
Pour le chef d’orchestre Gustavo Dudamel, 250 000 dollars, 100 000 euros pour la soprano Barbara Hannigan, 95 000 ­euros pour la violoniste Anne-Sophie Mutter… Les prix attribués par les fondations privées récompensent, chaque année, des vedettes de la musique classique, dont les cachets sont souvent très élevés.

Qui choisit ?

Le Gish Prize, décerné par la fondation américaine Dorothy-et-­Lillian-Gish, vient d’être attribué au chef vénézuélien Gustavo Dudamel. « Cinq professionnels du monde de l’art – musique, théâtre, danse, architecture… – choisissent le lauréat de l’année », nous explique ­Alberta Arthurs, consultante pour la fondation. Le comité de sélection change chaque année. Même principe pour le prix Glenn-Gould, décerné tous les deux ans au Canada : le jury de neuf à douze personnes est renouvelé à chaque édition. Producteurs, directeurs de salle, journalistes, mélomanes… les profils sont volontairement variés pour éviter toute consanguinité, mais n’empêche pas l’effet “vase clos”. Au Danemark, le prix ­Léonie-Sonning, créé en 1959, attribue, chaque année, un montant de 100 000 euros. C’est en revanche toujours le même comité (cinq personnes) qui octroie la précieuse enveloppe, chacun de ses membres représentant une institution musicale danoise : la radio, le conservatoire, l’opéra et, plus étonnant, un cabinet d’avocats.

Quels critères ?

« Excellence artistique », « personnalité engagée », « carrière internationale » : les mêmes arguments reviennent dans la bouche des organisateurs. L’équipe du Polar Music Prize, en Suède, n’a pas voulu s’étendre sur le choix de la violoniste ­Anne-Sophie Mutter en 2018, l’une des solistes les mieux payées au monde… Sans compter qu’une même star de la musique classique pourra recevoir plusieurs prix : le chef Mariss Jansons a ainsi reçu le Ernst-von-Siemens en 2013 (250 000 euros), le Léonie-Sonning de 2018 (100 000 euros) et, en mars, le prix Karajan du festival de Pâques de Salzbourg (50 000 euros) !
À Toronto, Brian Levine, directeur du prix Glenn-Gould, qui vient de récompenser la soprano Jessye Norman, est pragmatique : « Le choix du jury n’est pas guidé par les ­paillettes et la notoriété, mais il est plus facile de lever des fonds quand le lauréat est une star… »
Si la majorité des fondations privées récompense des artistes renommés, certaines ont une ligne de conduite différente : « Lisette Oropesa est connue, mais ce n’est pas Renée ­Fleming ! argumente Peter Carwell, directeur de la fondation new-yorkaise ­Richard-Tucker, qui vient d’attribuer 50 000 dollars à la soprano de 35 ans. On choisit des musiciens qui sont à une étape bien précise de leur carrière : celle où ils commencent à être vraiment reconnus, mais pas lorsqu’ils sont adoubés. » La tendance est par ailleurs à la valorisation de l’engagement social des musiciens. À ­Dresde, le Glashütte Original Music Festival récompense les artistes engagés dans l’éducation artistique.

D’où vient l’argent ?

La plupart des prix organisent des charity events : galas, concerts et dîners qui permettent de récolter des dons. Le gala de la fondation Richard-Tucker rassemble, en octobre, les stars de l’opéra au ­Carnegie Hall, en prélude à un dîner très prisé. La Fondation Léonie-Sonning finance son prix grâce à ses revenus immobiliers : elle possède cinq immeubles à Copenhague. Pour le Gish Prize, créé par une grande fortune, l’argent vient du legs des sœurs Gish. « Nous n’avons pour l’instant pas besoin de lever des fonds », se contente de répondre Alberta Arthurs.

À quoi ça sert ?

Pour le chef d’orchestre danois Michael Schonwandt, membre du comité de sélection du prix Léonie-Sonning depuis 2000, « la fondation relie les grandes institutions musicales, qui ont souvent tendance à travailler chacune dans leur coin. Imaginez une fondation qui permettrait à l’Opéra de Paris, à Radio France et à la Philharmonie de travailler ensemble. Cela ne pourrait être que salutaire ! »
Dans la plupart des cas, les fondations ne se contentent pas d’envoyer un chèque : elles ouvrent leur carnet d’adresses et facilitent des engagements de concert… « Avant que nous ne récompensions Kaija Saariaho, très peu de personnes connaissaient sa musique au Danemark », poursuit Michael Schonwandt. Esben Tange, président du Léonie-Sonning, insiste sur l’accompagnement : « Nous mettons le lauréat en contact avec les différentes institutions musicales, il développe son réseau et obtient souvent plusieurs contrats. »
Pour Alberta Arthurs, les prix participent à une économie plus globale : « Le lauréat n’utilise pas l’argent pour s’acheter une résidence secondaire ou une voiture de sport ! Il en réinjecte une bonne partie dans ses projets avec les jeunes musiciens. » Certaines fondations font le choix de financer la création, en récompensant des compositeurs. Le prix allemand Ernst-von-­Siemens vient d’être attribué à la Britannique Rebecca Saunders. La société de musique de chambre du Lincoln Center, à New York, a récompensé le Français Marc-André Dalbavie. « Le téléphone a sonné et j’ai appris qu’on m’attribuait un prix de 25 000 euros, raconte-t-il. Le compositeur travaille seul, loin du monde de la scène. Quand des gens se réunissent pour nous choisir, on se sent moins invisible, c’est très gratifiant. » En 2017, la Fondation Ernst-von-­Siemens a soutenu 130 projets de musique contemporaine.
Ces prix aux montants colossaux sont en quelque sorte la vitrine des fondations, qui mènent un travail de fond, plus discret. Nombreuses sont celles qui distribuent des bourses aux jeunes musiciens. Des initiatives hélas moins médiatisées, mais bien plus indispensables… La Fondation Glenn-Gould octroie des aides de 15 000 dollars à des artistes ou des orchestres en début de carrière. « En plus de cette somme, nous les aidons à gagner en visibilité », explique Brian Levine. La Fondation Ernst-von-­Siemens octroie une enveloppe de 35 000 euros aux compo­si­teurs lauréats de son “prix d’encouragement”.

Reste que le déséquilibre entre le “grand prix” attribué à un artiste connu et les bourses réservées aux jeunes talents interroge. Pourquoi pas l’inverse ?
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous