Mécénat : opération séduction des orchestres

Si les formations symphoniques sont loin d’égaler les musées ou les opéras dans leurs recherches de fonds, elles investissent de plus en plus ce terrain : concerts privés, tournées avec les entreprises, actions culturelles…
Avec, à la clé, des contreparties pour les mécènes.
Moins de 2 % de leurs ressources pro­pres… C’est ce qu’a représenté, en moyenne, le mécénat pour les orchestres permanents français en 2016. « Un chiffre qui n’a évidemment rien à voir avec ce que l’on peut connaître aux États-Unis, mais qui reste significatif », estime le directeur de l’Association française des orchestres, Philippe Fanjas. On est pourtant bien loin des montants affichés par les grandes institutions culturelles de notre pays.
À titre de comparaison, en 2017, l’Opéra de Paris a récolté 15,69 millions d’euros hors taxe, grâce au mécénat… soit plus de 13,5 % de ses ressources propres (144 millions cette année-là). Et le musée du Louvre 24,5 millions… soit près de 17 % de ses ressources propres, qui s’élevaient en 2017 à 145,6 millions. Le tout dans un contexte qui s’avère de plus en plus favorable au mécénat culturel.
Dans son dernier baromètre, l’Association pour le développement du mécénat industriel et commercial (Admical) souligne qu’en 2017 la culture représente le deuxième domaine le plus soutenu par les mécènes. Derrière le sport, mais devant la solidarité internationale. Surtout, elle équivaudrait au quart du budget global de mécénat en France. Des chiffres records puisqu’en 2013, la culture, à la suite de la crise financière, ne pesait que 13 % dans le montant total versé par les mécènes.

Concurrence des salles

Or, sur l’ensemble des acteurs culturels touchés par le mécénat, ceux qui ont trait à la musique sont loin de faire figure de parents pauvres. La filière aspirerait, à elle seule, 50 % des sommes collectées. Comment, dès lors, expliquer que les orchestres symphoniques n’en bénéficient qu’à la marge ? Pour Nicolas Droin, directeur général de l’Orchestre de chambre de Paris, nos phalanges souffriraient de la concurrence des institutions culturelles les plus visibles. Mais aussi de celle des autres acteurs du monde musical, à commen­cer par les salles de concert.
« Sur un territoire comme l’Île-de-France, qui représente un énorme vivier de mécénat potentiel, les résultats de nos recherches et de nos efforts sont très en deçà de nos espérances, déplore-t-il. La raison vient du fait qu’il nous faut composer avec des musées extrêmement porteurs à l’étranger et, par conséquent, très attrayants en matière d’images pour les mécènes. Mais aussi du fait que les salles qui nous accueillent ont leur propre démarche de mécénat… Avec une capacité et une flexibilité bien plus grandes pour l’organisation de contreparties dans leurs murs », explique-t-il. Pour la formation, hôte du théâtre des Champs-­Élysées ou de la Philharmonie de Paris, « la moindre contrepartie, comme des places de concert ou des loges réservées avec avantages exclusifs, est compliquée à mettre en œuvre. Voire impossible, si nous ne sommes pas les seuls producteurs du concert où nous voulons accueillir des mécènes. »
Les orchestres doivent, dès lors, chercher d’autres partenariats qui leur permettront de proposer des contreparties exclusives à leurs mécènes. « Nous faisons beaucoup d’expériences en ce sens, admet Nicolas Droin. Par exemple, des miniconcerts au Mobilier national, ou dans des lieux parisiens d’ordinaire fermés au public. »

Match Paris/région

Une difficulté dont a bien conscience Philippe Fanjas. Mais qui exprime ­aussi la richesse et la variété de notre ­paysage symphonique, et son étendue sur le territoire national. « Chaque région a ses propres préoccupations, ses propres règles. Contrairement aux apparences, la recherche de mécénat pour les orchestres n’est pas plus facile à Paris. Mais la vitalité économique d’un territoire comme celui où rayonne l’Orchestre national de Lille – l’un des plus importants orchestres de région pour ce qui est du mécénat – n’a rien à voir avec celle à laquelle est confronté l’Orchestre d’Auvergne. » Auprès des entreprises, l’éloignement complique considérablement la recherche des orchestres en région. « L’une des phrases que l’on entend le plus souvent, est : “On va essayer de porter votre projet au siège à Paris.” Cette multiplication des intermédiaires peut refroidir les bonnes volontés », concède Olivier Lombardie, administrateur général de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine.

Les petites entreprises de plus en plus actives

L’évolution de la structuration du mécénat, qui montre une implication plus grande des très petites entreprises (TPE), pourrait toutefois changer la donne. Selon l’Admical, elles représentaient, en 2017, pas moins de 70 % des mécènes culturels en France… Contre 50 % en 2015. Là où les grandes entreprises ne sont plus que 22 %. Première motivation citée par ces entreprises mécènes ? Pouvoir « participer à l’attractivité d’un territoire ». Dans ce contexte, les orchestres ciblent leur recherche de mécénat sur une partie spécifique de leurs activités. Partant du principe que « pour les orchestres français, le mécénat n’est qu’une forme de financement complémentaire à la subvention publique, pour des actions spécifiques. Il ne pourra en aucun cas s’y substituer pour aider au fonctionnement des formations, rappelle Philippe Fanjas. C’est à la fois mathématique et philosophico-politique ! Les mécènes, d’ailleurs, n’y sont pas favorables. Ils nous disent qu’ils y perdraient et disparaîtraient derrière les formations. »

L’atout des tournées

Les tournées internationales, premier facteur de rayonnement pour les phalanges, mais aussi pour les régions françaises qu’elles représentent, font naturellement bonne figure dans ces recherches spécifiques de mécénat. À Toulouse, c’est l’une des premières vocations de l’Association des industriels et entreprises amies de l’Orchestre national du Capitole de ­Toulouse (Aida). Elle regroupe une centaine de sociétés, dont 20 % de grandes entreprises, le reste étant constitué de PME et de TPE. Airbus y figure, naturellement, en bonne place, aux côtés d’autres acteurs de l’industrie aérospatiale. « Nous avons noué avec Airbus des liens très forts, qui ont abouti il y a trois ou quatre ans au développement d’opérations de relations publiques ciblées, dans le cadre d’une démarche de sponsoring pour des tournées organisées en lien avec des filiales de l’entreprise à l’étranger », explique Thierry d’Argoubet, délégué général de l’orchestre. Selon lui, « l’orchestre symphonique a vocation à représenter l’excellence culturelle d’un territoire et peut participer très clairement à la bonne image internationale d’une entreprise ». Il aime ainsi citer l’exemple de ce concert à Tokyo où Airbus avait invité des responsables de la compagnie aérienne japonaise ANA. « Un an plus tard, les deux entreprises signaient un contrat. Y avons-nous contribué ? »

Actions sociales

Si les tournées furent parmi les premiers motifs de la recherche de mécénat, ces dernières années, la demande s’est orientée vers l’accès à la musique pour tous, les actions sociales, éducatives ou citoyennes. « Cela correspond autant au souci de nos orchestres de s’ancrer davantage dans la cité qu’à la culture sociale d’entreprise, qui a évolué », analyse Philippe Fanjas. Ce que confirme Olivier ­Lombardie. Pour lui, « le mécénat culturel ne veut plus être vu comme la danseuse du patron, mais comme quelque chose qui concerne tous les salariés ». Même son de cloche à l’Orchestre de chambre de Paris, qui multiplie les actions citoyennes. Nicolas Droin rappelle qu’« une grande partie des entreprises veulent aujourd’hui donner du sens à leurs actions de mécénat, en se positionnant sur des sujets qui leur seront propres, comme la grande exclusion ou le milieu pénitentiaire ». Un cercle vertueux bâti sur le modèle anglo-saxon, mais qui tend à se développer dans notre pays… Encouragé par la législation française, qui, en limitant les contreparties, favoriserait un mécénat de plus en plus philanthropique et de moins en moins intéressé.

Mutualiser les structures

Dans ce contexte, l’orchestre symphonique, « synonyme de partage et de vivre-ensemble, mais aussi mobile, capable de se déplacer en grande ou en petite formation, à l’extérieur, dans des écoles ou des quartiers », rappelle Thierry d’Argoubet, s’avère même susceptible de doper le mécénat dans le cadre de structures mutualisées. Comme à Bordeaux où l’orchestre est couplé avec l’Opéra. Ou à Toulouse où « l’association Aida s’ouvre désormais au théâtre du Capitole », signale Thierry d’Argoubet. Sans oublier les orchestres de Radio France. Pour ces derniers, « la recherche de mécénat est mutualisée avec la radio, dans le cadre d’une fondation créée en 2013 et abritée par l’Institut de France : la Fondation Musique et Radio », détaille Caroline Ryan, déléguée au mécénat au sein de l’établissement.
Dévolue à « des projets d’intérêt géné­ral qui visent à approfondir les missions de Radio France » – qu’il s’agisse de l’accès de la musique au plus grand nombre, de l’éducation aux médias, ou bien du rayonnement culturel en France et à travers le monde –, la Fondation Musique et Radio est financée en grande partie par d’autres fondations. Elle s’est ouverte en mars dernier à un cercle de mécènes – particuliers et d’entreprise –, permettant des dons à partir de 150 euros (dès 10 000 euros, ils peuvent être affectés spécifiquement à un projet). Avec des contreparties aussi diverses que des places de concert à l’auditorium, l’organisation de réceptions au dernier étage de la maison de la Radio, ou la possibilité d’assister en petit comité à une matinale de France Inter ou de France Musique.
Parmi les actions qu’elle soutient déjà, le projet de chorale interactive Vox et l’antenne de la Maîtrise de Radio France à Bondy figurent en bonne place. La fondation n’exclut pas de s’ouvrir, dans un proche horizon, à des projets extérieurs à Radio France. L’orchestre, porteur de sens pour le mécénat culturel ? Caroline Ryan y croit plus que jamais. « Il y a une vraie demande des entreprises dans cette direction. »
Une quête qui ne se limite pas aux actions sur le territoire national. Dans le cadre des tournées des orchestres de Radio France en Chine, l’établissement a constitué, en octobre 2018, une structure de mécénat inédite : le Cercle des Amis-Chine, bâti sur le modèle des cercles de mécènes américains, en partenariat avec la Jonathan K.S. Choi Foundation. Son ambition est de « créer un vrai programme de coopération et d’échange artistique, qui passe aussi bien par l’organisation de classes de maître des musiciens français dans les conservatoires chinois, que par la commande d’œuvres à de jeunes compo­si­teurs et l’accueil de chefs d’orchestre dans les phalanges de la radio », poursuit-elle. Mécénat et programmation sont alors étroitement liés. Au risque d’une certaine ingérence ?
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous